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lundi, 11 juillet 2005

Iacobus

Prenez un peu de Umberto Eco, ajoutez une dose de Perez-Reverte, plus une pincée de Dan Brown, et vous aurez "Iacobus" de Matilde Asensi. L'action se passe en 1319 : un moine-soldat, va partir à la recherche du Trésor des templiers sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle ; au fur et à mesure, d'autres (lourds) secrets de l'Histoire vont émerger, les fausses pistes vont se multiplier, bref un bon polar ésotère, pour les amateurs du genre.
Folio policier

mardi, 05 juillet 2005

Servitude

Un état totalitaire vraiment "efficient" serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude.
Aldous Huxley

Je regarde le ciel clair et profond

Personne encore n'a défini, dans un langage pouvant être compris de ceux-là mêmes qui n'en ont jamais fait l'expérience, ce qu'est l'ennui. Ce que certains appellent l'ennui n'est que de la lassitude; ou bien ce n'est qu'une sorte de malaise; ou bien encore, il s'agit de fatigue. Mais l'ennui, s'il participe en effet de la fatigue, du malaise et de la lassitude, participe de tout cela comme l'eau participe de l'hydrogène et de l'oxygène dont elle se compose. Elle les inclut, sans toutefois leur être semblable.

Si la plupart donnent ainsi à l'ennui un sens restreint et incomplet, quelques rares esprits lui prêtent une signification qui, d'une certaine façon, le transcende: c'est le cas lorsqu'on appelle ennui ce dégoût intime et tout spirituel qu'inspirent la diversité et l'incertitude du monde. Ce qui nous fait bâiller, et qui est la lassitude; ce qui nous fait changer de position, et qui est le malaise; ce qui nous empêche de bouger, et qui est la fatigue - rien de tout cela n'est vraiment l'ennui; mais ce n'est pas non plus le sens profond de la vacuité de toute chose, grâce auquel se libère l'aspiration frustrée, se relève le désir déçu et se forme dans l'âme le germe d'où naîtra le mystique ou le saint.

L'ennui est bien la lassitude du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d'avoir déjà vécu; l'ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. Mais plus que tout cela, l'ennui c'est aussi la lassitude d'autres mondes, qu'ils existent ou non; le malaise de devoir vivre, même en étant un autre, même d'une autre manière, même dans un autre monde; la fatigue, non pas seulement d'hier et d'aujourd'hui, mais encore de demain et de l'éternité même, si elle existe - ou du néant, si c'est lui l'éternité.

Ce n'est pas seulement la vacuité des choses et des êtres qui blesse l'âme, quand elle est en proie à l'ennui; c'est aussi la vacuité de quelque chose d'autre, qui n'est ni les choses ni les êtres, c'est la vacuité de l'âme elle-même qui ressent ce vide, qui s'éprouve elle-même comme du vide, et qui, s'y retrouvant, se dégoûte elle-même et se répudie.

L'ennui est la sensation physique du chaos, c'est la sensation que le chaos est tout. Le bâilleur, le maussade, le fatigué se sentent prisonniers d'une étroite cellule. Le dégoûté par l'étroitesse de la vie se sent ligoté dans une cellule plus vaste. Mais l'homme en proie à l'ennui se sent prisonnier d'une vaine liberté, dans une cellule infinie. Sur l'homme qui bâille d'ennui, sur l'homme en proie au malaise ou à la fatigue, les murs de la cellule peuvent s'écrouler, et l'ensevelir. L'homme dégoûté de la petitesse du monde peut voir ses chaînes tomber, et s'enfuir; il peut aussi se désoler de ne pouvoir les briser et, grâce à la douleur, se revivre lui-même sans dégoût. Mais les murs d'une cellule infinie ne peuvent nous ensevelir, parce qu'ils n'existent pas; et nos chaînes ne peuvent pas même nous faire revivre par la douleur, puisque personne ne nous a enchaînés.
Voilà ce que j'éprouve devant la beauté paisible de ce soir qui meurt, impérissablement. Je regarde le ciel clair et profond, où des choses vagues et rosées, telles des ombres de nuages, sont le duvet impalpable d'une vie ailée et lointaine. Je baisse les yeux vers le fleuve, où l'eau, seulement parcourue d'un léger frémissement, semble refléter un bleu venu d'un ciel plus profond. Je lève de nouveau les yeux vers le ciel, où flotte déjà, parmi les teintes vagues qui s'effilochent sans former de lambeaux dans l'air invisible, un ton endolori de blanc éteint, comme si quelque chose aussi dans les choses, là où elles sont plus hautes et plus frustes, connaissait un ennui propre, matériel, une impossibilité d'être ce qu'elles sont, un corps impondérable d'angoisse et de détresse.

Quoi donc? Qu'y a-t-il d'autre, dans l'air profond, que l'air profond lui-même, qui n'est rien? Qu'y a-t-il d'autre dans le ciel qu'une teinte qui ne lui appartient pas? Qu'y a-t-il dans ces traînées vagues, moins que des nuages et dont je doute déjà, qu'y a-t-il de plus que les reflets lumineux, matériellement incidents, d'un soleil déjà déclinant? Dans tout cela, qu'y a-t-il d'autre que moi? Ah, mais l'ennui c'est cela, simplement cela. C'est que dans tout ce qui existe - ciel, terre, univers -, dans tout cela, il n'y ait que moi!


Fernando Pessoa
Texte extrait du recueil Le livre de l'intranquillité
traduit du portugais par Françoise Laye
381 - 28 septembre 1932

vendredi, 01 juillet 2005

Le pic de la déesse

Parmi ceux qui agitent leur mouchoir en signe d'adieu
Laquelle retire rapidement la main
Pour s'en couvrir les yeux?
Quand les voyageurs se dispersent
Laquelle se tient longuement à la poupe
La jupe flottant comme un nuage bouillonnant?
Les flots
Mugissent...
Murmurent...

De beaux rêves laissent de beaux chagrins
En ce bas monde comme dans le ciel
C'est une loi perpétuelle, mais le coeur
Se métamorphose-t-il vraiment en pierre
Pour attendre les messagers du ciel et
Laisser passer tant de lunes humaines?

Le long des pics qui dominent la rivière Bleue
Le courant de chrysanthèmes d'or et de graines de
troène
Engendre une nouvelle trahison
Mieux vaut pleurer une nuit sur l'épaule de l'amant
Que de s'exposer mille ans, sur le pic


Shu Ting, Juin 1981, sur le Yangtsé


Shu Ting est née en 1952 à Quanzhou, Fujian. Elle a publié quatre recueils de poèmes et un recueil de textes en prose.

jeudi, 30 juin 2005

Le Dao

"Il habite le sans aspect,
Il réside dans le sans lieu,
Il se meut dans le sans forme,
Il se tient en repos dans l’incorporel,
Il existe comme s’il n’était pas, vit comme s’il était mort,
Sort du sans intervalle et y pénètre.

Le Dao est si haut que rien ne lui est supérieur,
Si profond que rien ne lui est inférieur,
Il est plus plan que le niveau, plus droit que le cordeau,
Ses cercles sont plus ronds que ceux des compas,
Ses angles plus précis que ceux de l’équerre,
Il embrasse l’espace-temps si bien que rien ne lui est intérieur ni extérieur,
Il communique avec le ciel et la terre sans rencontrer d’obstacle.
Aussi celui qui fait corps avec lui n’éprouve-t-il ni peine ni joie
Ne contient ni contentement ni colère,
Il veille sans inquiétude et dort sans rêve,
Quand les êtres apparaissent il les nomme
Quand les événements se produisent il leur répond"


mercredi, 29 juin 2005

L'arrivée du californien

"Un homme venait d'être pendu, et en était mort.
- D'où arrivez-vous ? demanda Saint-Pierre à l'homme, qui se présentait aux portes du Paradis.
- De Californie, répondit le candidat.
- Entrez, mon fils, entrez ; vous apportez d'heureuses nouvelles.
Quand l'homme eut disparu à l'intérieur, Saint-Pierre sortit son petit carnet et écrivit :
16 février 1893. Les chrétiens occupent la Californie."

Ambrose Bierce, Fables suivies de Aesope revu et corrigé, Paris, Éditions Clancier-Guenaud, 1988, 64. (Traduit de l’américain par Jérôme Vérain)

(Envoyé par Eric Dejaeger, qui précise : Ambrose Bierce, bien qu'il ait disparu en 1917 alors qu'âgé de plus de 70 ans, était parti seul et à cheval à la recheche des troupes de Pancho Villa pour faire la révolution avec eux (Pancho et ses troupes) ; Bierce, un peu oublié, était le rival de Mark Twain en son temps. C'est un précurseur du conte bref. Et un cynique pas possible. Pire que Cioran)

Messages personnels

"Nul ne s'égare dans le ciel de l'esprit" Wang Wei
"Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel, et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit" Rimbaud
"Le corps obéit à la causalité, l'esprit saute les degrés de l'éveil" Wang Wei
"Dans la pensée toute chose devient solitaire et lente" Heidegger

mardi, 28 juin 2005

Rendant visite à un moine de la montagne et ne le trouvant pas

"Le chemin de pierre pénètre dans un val rouge
le portail en sapin est recouvert de mousse
sur les marches désertes des traces d'oiseau
personne dans la salle de méditation
je regarde par la fenêtre,
et distingue une longue brosse blanche,
accrochée au mur, couverte de poussière
je pousse un long soupir,
et avant de repartir, décide de rester ici un moment
de la montagne s'élèvent des nuages parfumés,
une pluie de fleurs tombe du ciel
j'entends maintenant la musique du ciel,
résonnent les cris des singes
j'en oublie soudain les affaires du monde,
acordé ici au paysage alentour"

Li Po

dimanche, 26 juin 2005

L'émotion du départ

"La connaissance intime du paysage dissout l'émotion du départ"

Wang Wei

mercredi, 22 juin 2005

"L'ermite parle" et "mes roses"

"L'ermite parle
L'art de fréquenter les hommes repose essentiellement sur l'habitude (qui suppose un long excercice) d'accepter, d'absorber un repas dont la préparation n'inspire pas confiance. En admettant que l'on vienne à table avec une faim d'ogre, tout ira facilement ("la plus mauvaise compagnie te permet de sentir-comme dit Méphistophélès) ; mais on ne l'a pas, cette faim d'ogre, lorsqu'on en a besoin ! Hélas ! combien les autres sont difficiles à digérer. Premier principe : prendre son courage à deux mains, comme quand il vous arrive un malheur, y aller hardiment, être plein d'admiration pour soi-même, serrer sa répugnance entre les dents, avaler son dégoût. Deuxième principe : rendre l'autre "meilleur", par exemple par une louange, pour qu'il se mette à suer de bonheur sur lui-même ; ou bien prendre par un bout ses qualités bonnes et "intéressantes" et tirer jusqu'à ce que l'on ait fait sortir toute la vertu et que l'on puisse draper l'autre dans ses plis. Troisième principe : l'autohypnotisation. Fixer l'objet de ses relations comme un bouton de verre jusqu'à ce que, cessant d'éprouver du plaisir ou du déplaisir, l'on s'endorme imperceptiblement, que l'on se raidisse, que l'on finisse par avoir du maintien : un moyen domestique emprunté au mariage et à l'amitié, abondamment expérimenté et vanté comme indispensable, mais non encore formulé scientifiquement, Son nom populaire est -patience.

Mes roses
Oui ! mon bonheur - veut rendre heureux !
Tout bonheur veut rendre heureux !
Voulez-vous cueillir mes roses ?

Il faut vous baisser, vous cacher,
Parmi les ronces, les rochers,
Souvent vous lécher les doigts !

Car mon bonheur est moqueur !
Car mon bonheur est perfide ! -
Voulez-vous cueillir mes roses ?"

Nietzsche, le gai savoir

Le solitaire

Je déteste autant de suivre que de conduire.
Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !
Celui qui n'est pas terrible pour lui, n'inspire la terreur à personne
Et seul celui qui inspire la terreur peut conduire les autres.
Je déteste déjà me conduire moi-même !
J'aime, comme les animaux des forêts et des mers,
A me perdre pour un bon moment,
A m'accroupir, rêveur, dans des déserts charmants,
A me rappeler enfin moi-même, de loin,
Et à me séduire moi-même


Nietzsche, Le gai savoir

mardi, 21 juin 2005

En se séparant d'un voyageur

"Je descendis de cheval ; je lui offris le vin de l'adieu,
Et je lui demandai quel était le but de son voyage.
Il me répondit : Je n'ai pas réussi dans les affaires du monde ;
Je m'en retourne aux monts Nanshan pour y chercher le repos.

Vous n'aurez plus désormais à m'interroger sur de nouveaux voyages,
Car la nature est immuable, et les nuages blancs sont éternels."

Wang Wei

Merde !

"Fin janvier 1872. Dans l'entresol d'une brasserie du quartier Saint-Sulpice, les Vilains Bonhommes récitent des sonnets académiques ; Rimbaud, du fond de la salle, ponctue chaque vers d'un Merde retentissant."
Alain Borer, Rimbaud l'heure de la fuite.

lundi, 20 juin 2005

Les inédits de Brautigan - 6

FRAGMENT

I am looking
at wooden crosses
so old
that nothing
is written
on them anymore,
there are
huge stacks
of crosses
here,
there are
crosses leaning
against
fine marble
tombs,
there are
crosses thrown
into the
trees,
there are
a dozen crosses
sticking on
the same
grave.

FRAGMENT

Je regarde
des croix en bois
si vieilles
que plus rien
n'est écrit
sur elles,
1l y a
d'énormes tas
de croix
ici,
il y a
des croix appuyées
contre
des tombes
de marbre fin,
il y a
des croix jetées
dans les
arbres,
il y a
une douzaine de croix
fichées dans
la même
tombe.

HERMAN MELVILLE IN DREAMS,
MOBY DICK IN REALITY

In reality Moby Dick
was a Christ-like goldfish
that swam through the aquarium
saving the souls of snails,

and Captain Ahab
was a religious Siamese cat
that helped old ladies
start their automobiles.

HERMAN MELVILLE EN RÊVE,
MOBY DICK EN RÉALITÉ

En réalité Moby Dick
Etait un poisson rouge semblable au Christ
qui nageait. dans tout l’aquarium
en sauvant les âmes d’escargots,

et 1e capitaine Achab
était un chat siamois dévot
qui aidait les vieilles dames
à faire démarrer leurs voitures.


Traduction de Eric Dejaeger

dimanche, 19 juin 2005

Les inédits de Brautigan - 5

NIGHT

I went to the castle to see the queen.
She was in the garden burning flowers.
"I see you are here on time as always,"
she said, striking a match to an orchid.

The petal caught on fire and burned
like the clothes of an angel.
I took out a knife and cut off my finger.
The queen put it in her pocket.
"These flowers,” she said smiling,
"don.t they burn with a beautiful light? "

NUIT

Je me rendis au château pour voir la reine.
Elle était au jardin à brûler des fleurs.
"Je vois que vous êtes à l'heure comme toujours,"
dit-elle, craquant une allumette vers une orchidée.

Le pétale s'enflamma et brûla
comme les vêtements d'un ange.
Je sortis un couteau et me coupai un doigt.
La reine le mit dans sa poche.
"Ces fleurs," dit-elle en souriant,
"ne brûlent-elles pas avec une belle lumière ? "


Traduction de Eric Dejaeger

vendredi, 17 juin 2005

Les inédits de Brautigan - 4

THE FERRIS WHEEL

The world was opening
And closing
Its insane asylums
and churches
like a forgetful old man
buttoning up his pants
instead of unbuttoning them.

Are you going to go
to the toilet
in your pants,
old man?

The rain was a dark Ferris wheel
bringing us closer
to Baudelaire and General Motors

We were famous
and we kicked walnut
leaves.

LA GRANDE ROUE

Le monde ouvrait
Et fermait
Ses asiles de fous
et églises
comme un vieil homme distrait
reboutonnant son pantalon
au lieu de le déboutonner.

T’apprêtes-tu à aller
à la toilette
avec ton pantalon,
vieil homme ?

La pluie était une grande roue sombre
nous rapprochant
de Baudelaire et de General Motors.

Nous étions célèbres
Et nous donnions des coups de pied dans
Des feuilles de noyer.


Traduction : Eric Dejaeger

mercredi, 15 juin 2005

Les inédits de Brautigan - 3

HANSEL AND GRETEL

I have always wanted to write a poem about
Hansel and Gretel going through the forest,
leaving behind them pieces of apple pie to form
a sort of bridge between dream and reality, and
being followed by those gentle birds that
embrace both illusions like violins eating pieces
of apple pie.

HANSEL ET GRETEL

J'ai toujours voulu écrire un poème sur Hansel
et Gretel traversant la forêt, laissant derrière
eux des morceaux de tarte aux pommes pour
former un genre de pont entre le rêve et la
réalité, et suivis par ces gentils oiseaux qui
embrassent les deux illusions comme des violons
mangeant des morceaux de tarte aux pommes

APRIL GROUND

Digging in the April ground with a shovel that
looked like Harpo Marx, I cut a worm in two;
and one half crawled toward the infinitesimal,
and the other half crawled toward the eternal.

TERRE D’AVRIL

En creusant dans la terre d'avril avec une bêche
qui ressemblait à Harpo Marx, j'ai coupé un ver en
deux. et une moitié rampa vers l'infinitésimal et
l’autre moitié rampa vers l’éternel.


La septième livraison aux non-membres du NFCRB propose des extraits de Lay The Marble Tea, premier véritable recueil de Richard Brautigan paru chez Carp Press en 1959. Tirage: 500 exemplaires. Le recueil compte 24 textes dont 15 n'ont jamais été repris ailleurs. Le site internet de Ken Lopez (Book seller) vend(ait ?) cet exemplaire à... $4500 !!
Si je peux vous proposer des extraits de ce recueil, c'est grâce à mon pote Catfish McDaris de West Allis (Wisconsin) qui en a dégotté un exemplaire dans une bibliothèque publique et me l'a aimablement photocopié. Qu'est-ce qu'on dit à ce brave Catfish ? Tous en chœur : "Thanks a lot, Catfish!"


Traduction et notes : Éric Dejaeger

La politique

On n’invente rien, on compose, on confronte, on frotte, on se frotte, chocs, violences, ruptures, cris, hurlements, et puis il y a ces murs, partout, dedans surtout, on croit qu’ils sont dehors mais ils sont dedans, alors souvent le combat est vain. Mais bien sûr on n’a rien voulu, et ces murs du dedans évidemment ils nous viennent du dehors, alors on cherche dehors, et on trouve des causes, des preuves, des raisons, de lutter, d’espérer, de se battre…

mardi, 14 juin 2005

Des automates plus ou moins programmés

Ce jour, j’ai compris – c’était une pointe acérée de ma conscience, profonde et limpide, j’écoutais La passion selon Saint-Jean de Bach – tout ce qui est autour est absolument vide, incroyablement léger du coup, et même agréable. La plupart des gens se battent pour du vent. Savoir lire, simplement lire, vous mettra bientôt au rang des dieux. Lire et écrire sont un même mouvement, il est des gens qui atteignent cette grâce en faisant l’amour, ou en étant parfaitement chastes. L’amour ou la chasteté ou la générosité c’ est la même chose.
Expérience alchimique, le vide se répand autour, la vie des marionnettes, immense et constant ballet, tonitruant, lancinant, tout d’un coup on sait, on ne pourra jamais plus revenir en arrière, le reste est faux, rideau de fumée. Nécessaire sans doute puisque la plupart des gens y croient – sauf les fous, les enfants, les amoureux, les artistes et les saints. Il n’est même pas besoin d’entrer en rupture avec le monde, c’est lui qui s’acclimate, la légèreté qui se dégage de soi apaise les cœurs et les corps autour, les rend disponibles, légers même, une onde de désir se propage. Certains peut-être, pas ceux qu’on attendait, peut-être les plus proches, ceux qui ont vraiment senti ce qui se passait, vous en tiendront rigueur, tenteront de vous faire rentrer dans le rang, revenir parmi eux, actes malveillants, souvent inconscients, pourquoi nous quitte-t-il ? En fait vous ne les quittez pas, vous êtes toujours là, comme jamais même, mais sans impatience. Vous sentez tout de suite cette agression gratuite, elle n’a pas de prise, ce qui peut faire redoubler l’agressivité, peu importe vous tiendrez bon, il n’y a aucune raison de céder, cette force-là vous la tenez maintenant, elle ne vous lâchera pas.
Monde de couleurs vives, rires, sostenuto, porté, emporté, comme dans une église baroque, ors partout, repères éclatés, uniquement le plaisir, nul besoin d’autre chose pour supporter le décor, comme dans un tableau de Watteau, hors du temps, plaisir en filigrane, plaisir fondateur. Le monde se structure autour, danse du soir, satyres fauves, faunes dansant, sarabande effrénée, ronde des plaisirs.
Notre temps est devenu fou. Ordre, contrôle, rentabilité. Alors que bonheur et plaisirs sont faits de rien. De riens. Ce rien on vous le laisse comme disait Léo Ferré. Eh bien prenons-le ! Prenons la parole, s’il ne reste que ça ! Même si ça ne sert à rien, ou justement à cause de cela ! Reste à jouer ! Et puis qui sait, parfois miracle… La parole des grands écrivains est faite de silence. Quand on lit un grand texte, aussitôt le silence se fait, un silence de neige, tout autour. Comme si le monde s’arrêtait de tourner, si tout le bruit inutile apparaissait d’un coup comme ce qu’il est vraiment, vide, creux et inutile. Il y a ces grands textes et puis la peinture. Certains tableaux happent le monde, l’insèrent, l’intègrent à eux, subrepticement... Les regardant, vous êtes happés, intégrés à eux. Attention la chose peut même se faire à votre insu. Regardez mieux un tableau de Watteau, Delacroix, Poussin, Véronèse ou Fragonard… observez attentivement, peut-être vous y découvrirez-vous, dans un coin, tenant une guitare, ou dialoguant avec l’ange… Vous y êtes…
Légèreté, plaisir, rythme, temps effacé, rompu. La société veut nous faire croire au sérieux de toutes choses. L’amour, la grâce, l’écriture nous prouvent le contraire.
Et s’il n’y avait rien. Rien sinon dieu qui frappe là où il veut, quand il veut et nous qui errons comme des fourmis, des automates plus ou moins programmés.

lundi, 13 juin 2005

Un autre inédit en français de Richard Brautigan

DEATH IS A BEAUTIFUL CAR PARKED
ONLY

Death is a beautiful car parked only
to be stolen on a street lined with trees
whose branches are like the intestines
of an emerald.

You hotwire death, get in, and drive away
like a flag made from a thousand burning
funeral parlors.

You have stolen death because you're bored.
There's nothing good playing at the movies
in San Francisco.

You joyride around for a while listening
to the radio, and then abandon death, walk
away, and leave death for the police
to find.

LA MORT EST UNE BELLE VOITURE GARÉE
SEULEMENT

pour Emmett [Grogan]

La mort est une belle voiture garée seulement
pour être volée dans une rue bordée d'arbres
dont les branches sont comme les intestins
d'une émeraude.

Tu court-circuites la mort, tu montes et tu démarres
comme un drapeau fait de mille
funérariums en feu.

Tu as volé la mort parce que tu t'ennuyais.
On ne joue rien de bien dans les cinémas
de San Francisco.

Tu fais un tour en t'amusant tout en écoutant
la radio, et puis tu abandonnes la mort, tu pars
à pied, et tu laisses la mort pour que la police
la trouve.

RICHARD BRAUTIGAN

Traduit par Éric Dejaeger en juin 99 sous l'influence d'un Château Grand Montreuil 1997 offert par le papa de Coco.