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mercredi, 10 décembre 2008

Dans la forêt des paradoxes

Le Discours de Stockholm de Le Clézio a été prononcé le 7 décembre. Lire ici avec des liens sur le texte intégral

dimanche, 26 octobre 2008

Lignes de fuite

pierre-desproges.jpgDécouvert ce blog, grâce à Guy Tournaye, en voici un florilège

"Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d’ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clézio, et un Méchant, moi. Je m’agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s’éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne posséderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l’Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l’oubliez pas, c’est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j’ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois en rien, j’expierai mes fautes."

Philippe Sollers, Un vrai roman : Mémoires (Plon, 2007, p.151)

Et puis Flaubert, toujours :

"Pourquoi publier, par l’abominable temps qui court ? Est-ce pour gagner de l’argent ? Quelle dérision ! Comme si l’argent était la récompense du travail, et pouvait l’être ! Cela sera quand on aura détruit la spéculation : d’ici là, non. Et puis comment mesurer le travail, comment estimer l’effort ? Reste donc la valeur commerciale de l’oeuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le producteur et l’acheteur, et quand même cette question en soi est insoluble. Car j’écris (je parle d’un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n’est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini et, par conséquent, impayable."

Gustave Flaubert, Lettre à George Sand, mercredi 4 décembre 1872

Et enfin, si certains d'entre vous restaient dubitatifs...

jeudi, 23 octobre 2008

Manifeste anti-littéraire

Moulin de Langlade 2004 (11).jpgDe :

"Rien de plus littéraire que d’omettre l’essentiel" (P. Valéry : Tel quel)

 à  :

"Je touche au midi de mes ans,
Et je me dois tous mes instants
Pour jouir, non pour faire un livre.
Ami, penser, sentir, c'est vivre :
Écrire, c'est perdre du temps."

Chamfort
Poésies diverses

La revue Ironie qui n'a jamais autant bien mérité son nom par l'intermédiaire de Guy Tournaye, auteur de Radiation (Gallimard, 2007) nous livre dans son numéro 132 un florilège de citations délicieuses sur le thème du Manifeste anti-littéraire

Photo de Gildas Pasquet

samedi, 11 octobre 2008

Une histoire d'entartage

cov_savigneau_point_de_cote.jpg"J’admire son sang-froid, dont voici une anecdote emblématique. Sur le chemin de la Maison de l’Amérique latine à Paris, où je l’accompagnais pour un débat, il se fait entarter, non par l’entarteur « professionnel », Le Gloupier, mais par un plagiaire. Avec une tarte aux myrtilles. Dans l’instant, je fonce sur l’agresseur, et lui saute dessus. Un passant, me croyant aux prises avec un voleur de sacs, me prête main-forte. J’écume. Je parle d’appeler la police. Alors Sollers arrive, tel un spectre, violet de myrtilles. Il me dit de laisser là l’entarteur, et de repartir pour où nous allions. Et pas question d’appeler la police. Il s’approche juste un peu de l’homme qui le traite de « bouffon médiatique » et force la voix en disant : « Riez ! » puisque c’est censé être un gag, la tarte. L’autre est médusé. Sollers hausse encore un peu le ton : « Riez ! Mais riez donc ! » L’autre ne rit pas du tout : l’injonction le terrorise. Et Sollers tourne les talons. À la Maison de l’Amérique latine, où l’on s’inquiétait, on est plutôt stupéfaits de l’apparition. Il demande de quoi s’essuyer et se laver le visage, me tend son imperméable maculé de myrtilles, mon manteau est tout collant aussi. Il entre dans la salle de débat, prie qu’on l’excuse de son retard et parle pendant presque une heure absolument comme si de rien n’était. Moi, quand vient mon tour, je suis encore tremblante de colère. Sans doute, ai-je dit pour amuser certains amis presents, parce que Je n al pas pu cogner assez fort sur l’entarteur..."

Josyane Savigneau, extrait de "Point de côté"

Lire en entier ici

jeudi, 09 octobre 2008

Danser avec l'Histoire

"Le roman permet de danser avec l'Histoire" : dit Le Clézio dans cette interview ce matin à France Inter, visible et audible ici

lundi, 06 octobre 2008

Ennemis publics !

ANIMAUX 032005 (53).jpgIls sont là !

Photo de Gildas Pasquet

mercredi, 17 septembre 2008

Céline à "Lecture pour tous"

A voir ici, ce document

mardi, 02 septembre 2008

La littérature

La littérature : un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous

Kafka

jeudi, 29 mai 2008

Une revue sur Flaubert

772533361.jpgLa Revue Flaubert, à lire ici

mardi, 01 avril 2008

Enfin une bonne décision !

L'Elysée lance une mission pour sauver le point-virgule

lundi, 24 mars 2008

Ciel de pagodes

672685731.jpgBlanc de l’aube. Tremblement du temps. Les nuages s’éloignent. Des signes apparaissent, à peine tangibles, un alphabet nouveau, frôlements de mer, odeurs de sauvagine, remuement des vagues.

La brume se mêle au soleil. Océan de neige, un grand calme. Je changerai non de vie, mais d’identité.

Je bois l’aube. Tremblements, orages, luxuriance. Ordalie de vents. Bégaiement du temps.

Tout peut s’arrêter car rien ne s’arrêtera jamais. L’abîme est un fracas. Ivre de colère, il s’abandonne. Les anges y volent obscurément, symphonie bleu nuit de la pluie et du vent.

Un virage s’amorce. La grande mue de la mer de nuages. Le vent s’efface pour laisser la place au jour. Ciel de pagodes, échelles vers le soleil.

Arrivée de toujours, qui t’en ira partout. La lumière chez Rimbaud, Cézanne, est partout présente, donnée, irradiante, primordiale.

Je devine un trois-mâts au mouillage, dans un mitan de bonace, illuné, la clairière des Antilles. Parfums frêles de vanille et de jasmin. Les palétuviers plongent leurs racines dans notre mémoire myosotis, aux reflets vert sauge.

Va-et-vient de l’aurore. Élévation. Hêtres pourpres, en robe garance. Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore.

Grand désordre de  neige. Les météores s’effacent, perdues en circonvolutions.

Page blanche, moment de l’exaltation. La recherche du sens est peut-être la plus grande erreur, finalement.

Raymond Alcovère, 2002, photo de Gildas Pasquet

 

vendredi, 14 mars 2008

Le Magazine de Autour des Auteurs n° 7 est en ligne

Le Magazine Autour des Auteurs n° 7 est en ligne, voir ici

Littérature, arts plastiques, chroniques, nous recherchons pour les prochains numéros des textes inédits : les faire parvenir à Françoise Renaud : renaudfran@free.fr

 

dimanche, 09 mars 2008

Que du neuf !

"Je me souviens que tous les nombres dont les chiffres donnent un total de neuf sont divisibles par neuf (parfois je passais des après-midi à le vérifier...)."

Georges Pérec

jeudi, 06 mars 2008

La nouvelle

« La nouvelle, c’est un petit avion de papier que tu envoies dans les airs, tandis que le roman, c’est comme si tu devais arracher du sol un bombardier rempli jusqu’aux oreilles tu imagines… ? » 

Philippe Djian, Echine

lundi, 11 février 2008

La littérature et le mal : questionnements

"Après l’avènement du Mal absolu, l’acte de barbarie réside au contraire dans le renoncement même à la poésie." A propos du livre de François Meyronnis : De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, lire ici quelques considérations sur la littérature et le mal, après le succès des livres de Michel Houellebecq et Jonathan Littell

dimanche, 10 février 2008

Les Bienveillantes

c8d3c273b12b9c3d48e00752975ddbc2.gifCa y est "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell est sorti en poche. (Belle réalisation au passage, les 1400 pages ne forment pas un ensemble excessivement épais et la taille des caractères est convenable). J'ai commencé la lecture ; tout de suite on sent qu'on est face à une oeuvre majeure, un voyage dont forcément on sortira différent. Lecture difficile, insoutenable par moments, mais livre profond et qui (me semble-t-il après 250 pages) évite les écueuils qu'on aurait pu craindre face à un tel sujet...

lundi, 21 janvier 2008

« Là où le péril croît, croît aussi ce qui sauve. »

3d5db012c1c008ef44e28c28e4055dec.jpgTout est à notre disposition, et personne ne sait quoi en faire, voilà le paradoxe.

Lire ici l'entretien croisé Richard Milllet, Philippe Sollers sur l'avenir de la littérature

Photo : Jean-Louis Bec

lundi, 31 décembre 2007

Gracq et la fiction

Pourquoi Gracq s’est-il arrêté d’écrire de la fiction dans les années 1970 ? À peu près au même moment que Simenon… Pourquoi ? 

Pierre Michon évoque ici Julien Gracq

05:47 Publié dans littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : Michob, Gracq

mardi, 27 novembre 2007

Latérite, de Jean-Jacques Marimbert

81ba7284914eb516a95b4b2b9e803dea.jpgJe me disais, n'y va pas. Tu n'en reviendras pas, trop loin, de tout, de tes mots, de tes chemins. Tu cours les yeux fermés, n'y va pas. Je me disais aussi : ce sont des chemins trop anciens, beaucoup trop, tu vas t'y casser le nez. D'un haussement d'épaule j'ai fait le fier, celui qui a lu Conrad, Bouvier ou je ne sais qui, quand je dis lu, bouffé oui, vite mâché, sans voir que le fil tendu entre les pages me piégeait, me ligotait les pieds. N'y va pas. Tu n'es pas bien ici ? La Garonne, les briques, le tremble au fond du jardin, trois oiseaux, le puits, tari mais un puits, des iris, l'été finissant. Je n'en ai fait qu'à ma tête. Partir, le verbe a toujours bourdonné, partir. Filer. Vers quoi ? qui ? Un nom, une sonorité, l'ombre d'un nid, le cri d'une chouette : Cotonou. N'y va pas. Reste et rêve, si tu veux, c'est mieux, tu arrêtes tout quand tu veux, tu fermes les yeux et repars quand tu veux ; mais une fois quitté ici, une fois là-bas -- je n'ose même pas t'imaginer là-bas -- que feras-tu ? C'est décidé : tout noter. Ce refus de sauter, je le note. Cotonou. Tu t'attaches trop aux sons. Tu es matérialiste, dans ton genre. Pour un vieux, c'est douteux. Poésie à trois sous, un enfant aurait honte, rirait de toi. Justement, enfant, tu n'es qu'un enfant. Tu m'avais déjà fait le coup. C'est à peine si tu savais lire... Himalaya et hop, tu t'étalais en plein ciel, te vautrais, tout blanc, et l'écho, plus tard tu disais que l'écho habitait le nom comme une  salle vide. Himalaya, un cri lointain et long écho, i...a...a...a..., sur à-pic blancs, rochers pointus, turlututu ! Pareil avec Istanbul, Valparaiso, Médines et des tas, des tas de villes. Même pas. De la musique ? Rien que de la musique ? Tu as beau accélérer le pas, tu vas rater l'avion, il le faut. Tu sais rater un avion, tu l'as déjà fait, tu les as tous ratés jusqu'à présent, alors un de plus... Tu peux tirer ta valoche, pas usée par les soutes des longs courriers, ça non ! Et puis tu es vieux ! Penses-y : dans trois fois rien septante ! Avant, passe encore, brin de folie, le regard vacillant devant une photo, nez collé à la vitrine d'une agence de voyages, cocotiers, paquebots, châteaux forts, casbahs, ces noms, même pas les lieux, les noms. Une vraie collection sur tes cahiers, pas classés, au hasard. Preuve, tu n'as jamais été bon en géo. Mais qui te parle de géographie ? Je veux seulement savoir ce qu'il y a dans ce nom. C'est la terre qui importe. La terre ou la Terre ? La géo c'est de la couture, voyage immobile sur un bâti, et moi je désorganisais, je glissais toujours au-delà des faufils, longs pointillés pour préparer la guerre, on connaît, ailleurs c'était mieux, et une fois là, je prenais n'importe quelle route, une ligne de dénivelé, un fleuve, j'évitais les villes, je sautais les reliefs, je planais sur les Océans ! La Terre. Tu fermais les yeux, tu disais : "la Terre !" Un enfant,  ça se comprend, mais tu as mal aux os, arthrose, tu craques de partout, tu oublies... La terre m'a toujours ému. J'aurais aimé être vigie et crier "Terre !" après des mois de mer, de solitude, de soleil à n'en plus pouvoir. C'est ton côté stylite ! Grimper à la grand'hune du monde et rêvasser, faire d'un nid de pie ton territoire, ta patrie, à deux pas du divin pour ainsi dire. "Terre !" Libération ! Déflagration ! La mer est là, le ciel immense, quel vent!, naseaux salés, tout tangue et roule, "Terre !" L'air expulsé, jusque-là confiné par un coup de glotte tétanisé, précieux viatique en vue de ce seul moment où libéré il te coupe le sifflet ! Avec la mer, mouillé, avec le fer, feu. Mais terre, c'est solide, le sol tremble sous le talon, juste avant la douceur de l'air, à poumons fermés. Souffle inouï, d'emblée scindé, sifflé, empêché, murmuré, rauque. Air vague ou tassé, feulé, toujours teinté, aux couleurs du temps. L'air du temps, voilà la terre, rouge ici, brune, ocre jaune, noire, pâleur de nacre au fond d'un ravin, et c'est de l'eau qui coule, irrigue, inonde, recouvre. Et sous le terre, terre encore, tôt ou tard enfouie, tassée, aussi noire que lait dessous, là où tout se joue, tes os, dans le secret des odeurs musquées, d'invisibles copulations moléculaires au hasard d'ondulations symphoniques, déplacement mathématique des astres. N'y va pas. Tu rentreras déglingué, perclus de symptômes bizarres dont personne ici ne saura quoi te dire. Croûte latéritique des régions tropicales, alumine, oxyde de fer. Latérite, sang de brique d'où sourd l'humide ambiguïté, le bois parfait, totémique. N'y va pas. À Cotonou, tu ne connais personne. Justement. Tu te vois en Afrique ? Désert, ou bien indescriptible fouillis végétal et humain, au choix ! Entre les deux, des zones inclassables, des acacias avec des épines grandes comme ça, à peine de bois tordu, pâle, calciné par le sable, pour faire cuire des riens, quelques chèvres, un puits tous les..., des chameaux qui se dandinent en blatérant ! Toi tu veux aller plus loin, encore plus loin, là où tout est enchevêtré, inextricable ? Il paraît que tout pousse à une allure folle, que l'humidité, parlons-en, l'humidité n'est pas qu'un mot ! Et ça grouille, bestioles, insectes, racines, les villages bouffés au termites, les enfants faméliques, les yeux traversés de filaires et... Qu'est-ce que tu me chantes ! Je tire ma valise. J'emporte trop de trucs. À tous les coups je vais avoir un excédent de bagages. N'y va pas. J'ai peur. Ouf ! De justesse, la voilà dans la file sur le tapis roulant. Toujours glacé, ces aéroports, illisibles ces billets d'embarquement. Monde fou. Si j'avais pu y aller en bateau ! Porte 48, immédiat. Il fait un froid de canard dans ce coucou ! Une revue, papier glacé, dossier sur la Suède, je sors mon pull et ma carte : Afrique de l'Ouest. Je regarde cette épaule de l'Océan et ne vois rien. Lanières multicolores des pays découpés dans la chair, galons d'une uniforme de carnaval. C'est bon, on vole. La clim' me fait claquer des dents. Toute la nuit comme ça ! Le plaid est minuscule, on va finir gelés. Vers l'avant, un écran muet où s'agite une fille et un gars qui s'engueulent, non, ils rigolent, ne savent pas ce qu'ils veulent, je mets le casque, anglais, j'appuie, allemand, le fil se débranche, ils s'embrassent à bouche goulue, ma voisine sors un masque de décontraction, il fait de plus en plus froid. Je cale mon regard entre Togo et Nigeria, fais le Yo-Yo du nord au sud, accroche çà et là des syllabes vides, rejoins le sud, l'eau, Cotonou, bleu atlantique, ocre béninois. L'atmosphère se stabilise entre vibration et relative apesanteur. Je me lève pour dérouiller mes poulies, manque rester pour l'éternité dans le cercueil des toilettes, décide de dormir jusqu'aubout du voyage. L'écran est mort. Ma voisine est livide, légèrement bleutée. Ici et là, des corps affalés. La carlingue fonce dans la nuit. Je sonne l'hôtesse, superbe métisse type antilope. Je finis par somnoler en suçotant un armagnac parcimonieux. Plus que six heures ! Une ribambelle hétéroclite d'impressions, des images par vagues molles cheminent derrière mes paupières. Je recompose à tâtons l'itinéraire qui m'a mené à ce siège étroit, dur, inconfortable. La pêche est maigre. Toujours revient une fascination ancienne, indatable, détachée de tout souvenir d'enfance, cependant étrangère à aucun. Un mélange pâteux m'envahit, où germe, incertaine puis évidente, la nécessité de ne pas mourir sans avoir vu la Côte des Esclaves.

Latérite : Jean-Jacques Marimbert (texte paru dans la revue L'instant du Monde). Dernier livre paru : "Le Corps de l'océan" : Carnet des Sept Collines, éditions Jean-Pierre Huguet

Bona Mangangu, huile sur toile 

lundi, 26 novembre 2007

Marc Wetzel ou la pensée joyeuse

Voilà un écrivain qui réconcilie pensée et joie. Marc Wetzel, vient de publier son septième livre En témoin de trop aux éditions Climats. Quatrième tome des aventures de Cogito, prénom Marcel. Qui est Cogito ? Un promeneur, oisif, assez sentencieux, plutôt inquiet, très curieux, à la fois extrêmement têtu et totalement disponible. Un homme, sans spécialité ni vocation, simplement intéressé par le réel et qui sert de témoin bénévole à tout ce qui bouge. Il fait du tourisme anthropologique, à trois conditions – que ça ne soit pas trop dangereux, que la vie intérieure soit celle des  autres, qu’il reste une marge de manœuvre. C’est de l’imagination concrète. Cogito n’invente que dans les situations, à même l’existence. Exemples : Lors d’une promenade près de Lunel, il croise un suicidaire blotti sur le parapet d’un pont d’autoroute. il faut l’attirer sur la terre ferme mais il n’écoute rien. Comment faire ? La solution, lui voler ostensiblement son vélo, qui traîne contre le fossé voisin : le type, indigné, sort hargneusement de sa position périlleuse pour réclamer son bien. Et un abruti de sauvé ! Ou bien il rencontre, dans les ruines d’un château haut-perché, un illuminé qui porte sur lui un « détecteur de fantômes » (une espèce de cube métallique, censé émettre des bruits spécifiques à proximité de spectres).  Comment s’en assurer ? En le faisant se précipiter dans le vide : dans la minute, un fantôme se forme en contrebas, dont on verra bien si la boîte le signale ou non ! et un génie pris au mot ! Lors d’une conférence assommante, un gourou onctueux entend prouver l’inexistence du temps : Cogito se lève, dit qu’il a sur lui la preuve contraire, se fouille la braguette et brandit un poil pubien blanc. Et un tyran au piquet ! … On pourrait multiplier les exemples. On retrouve toujours la même verve, le même ton caustique, le sens du raccourci, du comique. Finalement on aime bien la façon dont Cogito va dans le réel, d’ailleurs il nous réconcilie avec lui, et surtout la leçon n’est jamais pesante, ça s’appelle la grâce, car n’est-ce pas, on peut faire semblant d’être grave, mais pour avoir de l’esprit, impossible de tricher…

Interview de Marc Wetzel pour la revue Salmigondis

Ø  Vous enseignez la philosophie, mais pratiquez la fiction. Pourquoi ?

Je me sens en effet enseignant de philosophie et littérateur ; je ne suis donc ni philosophe (je suis inapte à la théorie pure, à l’essai, à l’objectivité impartiale et  nue) ni critique littéraire (je ne peux démonter un style, je n’ai jamais pu comprendre comment se fait une mise en images).  Mon métier consiste à enseigner des idées que je ne peux avoir, et mon hobby d’écrivain à produire les images que je ne peux pas expliquer.

ØVos livres sont constitués d’une suite de tableaux, de saynètes. Comment cette idée de la forme courte vous est-elle venue, et pourquoi ce choix ?

Par  incapacité d’autre chose. Je ne suis pas romancier, pas architecte de mondes alternatifs, pas constructeur. Je ne « tiens » pas la durée, je ne prends pas en charge les structures. Je ne suis qu’un chroniqueur du fugitif, du singulier et de l’approximatif. C’est décevant, puisque c’est un monde où on n’habite pas, où on s’attarde à  peine. Ce sont des événements « filants », occasions de vœux ou d’actions de grâces, mais qui n’offrent aucune assise, aucune configuration stable.

Ø Vos textes jouent, il me semble, sur des décalages constants : entre le réel et sa dérision, entre les niveaux de langage que vous utilisez, entre l’aspect quasi-symbolique de votre personnage et les situations très quotidiennes dans lesquelles il se trouve placé ; de même son nom Cogito est contrebalancé par son prénom, Marcel, etc…

Oui, le procédé essentiel est, je suppose, le contraste, qui a à la fois le spectaculaire de la contradiction et l’efficacité de l’identité. C’est le moment synthétique, où la thèse et l’antithèse sont ensemble, où Dieu et Satan arrivent dans le même avion. C’est la complexité normale des choses, leur ordinaire ambiguïté, leur routinière ambivalence. Dans le contraste, on tient un court instant ensemble le oui et le non, les mondes incompatibles. Un chauffard excité  empoigne Cogito ; que dire sinon « Ah vous êtes aussi un danger privé ? … » Un chardonneret entonne un chant sublime alors qu’on a l’âme grise et triste à mourir ; comment traduire son chant autrement que par « T’inquiète, le spleeneux ; nous aussi nous causons cul, et bouffe et langes et territoire … ». Un neurophysiologiste  assène que « sans cerveau, pas d’esprit » ? comment ne pas rétorquer que justement « sans esprit, pas de « sans cerveau, pas d’esprit » ? Le contraste consiste à replier d’un coup (et de préférence en y étranglant les sots et les cruels, tous les existants unilatéraux) l’accordéon d’abord totalement distendu – de l’infime infini à l’immense -  de la réalité. Un monde ainsi exhaustivement convoqué, et où l’on entend résonner harmoniquement les extrêmes, optimalement contrasté, jette d’un coup hors du puzzle général les fanatiques de telle ou telle de ses pièces. C’est peu de choses, mais cette cure d’ampleur – ou d’intensité – réveille, par une sorte de tétanie métaphorique, l’habitant d’univers qui est en nous. C’est là tout ce que peut Cogito pour son lecteur (et Marcel pour lui-même) !

ØIl paraît que Ronald Reagan, quand il était président des Etats-Unis, avant de prendre une décision importante, se demandait : qu’est-ce que John Wayne aurait fait à ma place ? Faites-vous de même avec Cogito ? Autrement dit, comment cohabitez-vous avec votre personnage, n’avez-vous pas envie parfois de le tuer ?

Cogito, c’est moi, en plus intelligent et courageux. Simplement, le discernement dont il fait preuve est sans commune mesure avec celui (mince et mesquin) que je peux lui fournir. Pour parler franchement, mon masque m’étonne. Il me procure une permanence de caractère que je n’ai spontanément pas (un style obsessionnel devient magiquement une expérience cohérente !) et je m’entends dire à travers lui des choses dont la résonance écrase ma capacité de signification. Sa créature cloue le bec au créateur ; ce doit être une expérience familière à Dieu, je suppose.

Je me mets volontiers au service d’un gars plus intéressant que moi. Mon double littéraire me permet de contrôler à peu près un dédoublement sans cela délirant. Je suis en tout cas davantage son parolier que lui mon porte-voix. Ce dessaisissement de soi au profit d’un être fictif, est-ce une mutilation complaisante ? Cette vie par procuration n’a peut-être qu’une excuse : de valoir au-delà d’elle, d’être partageable. De toute façon, je n’ai pas le choix : ma muse est Marcel ou rien. Et Marcel même n’est rien.

ØA vous lire – et c’est très agréable – on éprouve un sentiment joyeux ; quel est pour vous le rapport entre joie et pensée ?

On peut opposer la joie de penser au plaisir de connaître. La connaissance capte le monde et s’approprie les relations ou lois qu’elle y trouve ; au contraire la pensée laisse être le monde, elle en rassemble les signes sans se les approprier. Elle rend justice à la complexité des choses en admirant leur fécondité. En un mot, joie et pensée sont ensemble dans le discernement de l’utilité du meilleur : on fait varier l’existence générale juste assez pour que sa compréhension puisse parfaire notre propre existence. On remarie le monde à lui-même.

Ø Trois dernières petites questions ? Travaillez-vous beaucoup votre écriture ?

Jamais. Les choses viennent ou  non. Et puis cela supposerait être un bon ou utile lecteur de soi, et je ne le suis pas. Quand c’est mauvais ou fastidieux, on me le fait remarquer, et j’enlève. En un mot, je ne travaille pas mon écriture parce que je travaille avant d’écrire, pour pouvoir écrire. Ma muse, squelettique, ne transpire donc pas.

Ø Quels sont vos projets ?

Ceux de tout le monde : donner à  ma liberté des objets un peu plus dignes d’elle, et plus utiles aux autres. Faire (comme on fait un point de presse) un point véritable de vie avant de la rendre. Quant aux projets littéraires, je n’en ai pas, car cela supposerait vouloir ce qui va (éventuellement)  m’arriver ou me rendre visite. Or, franchement, je fais à peine ce que je peux, et en tout cas pas du tout ce que je veux !

ØSur l’île déserte, quels livres emporteriez-vous ?

Marcel vous répondrait Robinson Crusoé, je suppose ; ou un manuel de survie, ou une topographie de l’île !  Mais en vérité tout livre la ferait cesser d’être déserte.

Raymond Alcovère, pour la revue Salmigondis n° 16, 2000

 

15:00 Publié dans littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Marc Wetzel