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mardi, 21 avril 2020

En avoir ou pas

DkwKfQmX0AAQP9u.jpg large.jpg « Tout ce que vous aviez à faire, c’était d’écrire une seule phrase vraie. Commencez par écrire la phrase la plus vraie que vous connaissiez. »

Ernest Hemingway

 

 

Trois ans que je bossais à la Direction Centrale du Renseignement intérieur, quand, un lundi gris, le patron m’a convoqué dans son bureau. Je savais déjà que dans ce métier, il faut s’attendre à tout et ne s’étonner de rien. Le boss, qui n’était pas le roi des préambules, me demanda d’emblée :

- Vous êtes plutôt pro ou anti-corrida ?

- Ni pour ni contre.

- Vous êtes méridional pourtant ?

- Quand j’étais gamin, mes parents m’ont emmené en voir une, à Bayonne, mais j’étais trop jeune, je ne m’en souviens plus, et puis une autre fois, j’étais ado, à Nîmes, mais pas de chance, elle était ratée, alors du coup, je n’y suis pas retourné.

- Votre idée là-dessus ?

- Que ça fait partie de notre patrimoine, en même temps tout ce qu’on découvre sur la sensibilité des animaux peut poser problème, mais je comprends mal l’hystérie des anti.

- Enlevez-moi tout ça de votre tête. Il me faut une note précise et circonstanciée. En haut-lieu, cette agitation interroge, mine de rien ; les opposants gagnent du terrain, je veux un rapport pointu. Trois pages pas plus.

- Ok, j’achète, vous me donnez combien de temps ?

- Trois jours, pas plus, il me la faut jeudi à 8 H ; réductions budgétaires mon vieux ! Et discrétion surtout. Ne vous inscrivez nulle part, les opposants sont présents partout ; la semaine dernière un restaurateur à Sète s’est fait menacer pour avoir publié sur Facebook l’annonce d’une expo de photos sur la corrida dans son établissement. Lui-même n’est pas aficionado, les photos lui plaisaient c’est tout ! Sète c’est près de chez vous non ?

- Oui, étonnant en effet !

        En réalité, j’étais assez content de moi. J’avais fait bonne figure. Le coup du détachement avait marché, face au patron qui a de la bouteille quand même. Le taureau fait partie de mon histoire. D’abord parce que mes grands-parents paternels sont originaires de la vallée de l’Ebre, village de Tivenys, en Catalogne, près du pays valencien. Quant à mes grands-parents maternels, ils ont vécu à Lunel-Viel dans l’Hérault et j’y passais mes vacances étant gamin. On y parlait de taureaux en permanence. Tout le monde avait toujours plusieurs aventures à raconter, de taureaux échappés dans la campagne. On avait la trouille du coup de se retrouver à son tour nez à nez avec un biou, au détour d’un chemin ou au milieu d’une vigne. Celui qui racontait l’anecdote essayait de faire le plus peur possible, mais en général l’histoire finissait bien.

Tout d’un coup, Paris et sa grisaille s’étaient éloignés. De retour dans mon bureau, je commençais par les documents officiels. J’imaginais en les lisant les conseillers techniques en charge du dossier au gouvernement – j’ai passé quelque temps dans les cabinets ministériels – capables d’avaler n’importe quel rapport en un temps record, de pondre des notes impeccables, tout en vivant en circuit fermé entre le 6 ème et le 8 ème arrondissements, sauf les vacances dans de belles résidences en Bretagne ou dans le sud-ouest. Avec l’obsession constante du pouvoir, le goût des places. Je passai très vite sur un fatras de gloses et de conclusions, cocasses sans doute si j’avais eu un peu plus de temps.

J’attaquai ensuite et pour le reste de la journée les ouvrages de référence puis me lavai la tête en regardant des vidéos sur la toile. Voir le torero se retourner et ignorer la bête menaçante derrière en imposait quand même. Quant aux anti badigeonnés de ketchup avec leurs fausses banderilles collées au corps sous le crépitement des appareils photo...

Le soir en rentrant chez moi, je me demandais en ouvrant une bouteille de Costières de Nîmes où irait mon papier. Dans notre métier, il y a une scène de film culte : c’est la dernière des Aventuriers de l’arche perdue. Après que tout le monde s’est battu jusqu’au bout, que les cadavres se sont accumulés, deux heures durant, pour s’emparer de la précieuse relique, une fois récupérée par les services secrets américains, elle finit dans une caisse au fin fond d’un hangar immense et improbable, à nouveau oubliée pour l’éternité. Si on n’a pas cette image en tête, inutile de faire ce job.

Quand même, le lendemain, j’étais content d’aller au boulot. Comme si je m’occupais de moi, pour une fois. Je décidai d’aller à la BNF ; j’aime voir le monde avec d’autres yeux, de vrais gens autour, sinon j’ai l’impression de penser tout le temps comme un flic. Calé sur mon siège, je commençai la journée avec YouTube, et je tombai sur une corrida de Javier Conde : un pur moment de sensualité, danse macabre, furieusement érotique. Au milieu d’un déluge de couleurs, de bruits, de fête, l’irruption soudaine, violente de cette bête féroce, noire, menaçante… C’est évident, ce spectacle sans coulisses est trop irradiant de chair, de luxure, de vie. Et puis c’est un rapport de domination : pas très politiquement correct aujourd’hui, même si en coulisses justement...

J’ai senti dans mon corps pour la première fois le duende. En rentrant au bureau je me suis acheté L’été dangereux. Hemingway m’a toujours ému. L’adieu aux armes m’avait bouleversé, à quinze ans. Enfin quelqu’un qui écrivait avec ses tripes. Pas pour faire des phrases. Pourtant il n’y a pas de vie plus éloignée de la mienne. Sa capacité à aller au combat, son corps extraordinaire ; et moi qui passe mes journées dans des livres ou devant un ordinateur... Lui n’aimait que ceux qui se sont battus ou qui ont été mutilés. Il s’est battu et a été mutilé. Jusqu’à ce coup de carabine fatal du 2 juillet 1961.

Il était dérangeant. Et justement, la corrida dérange. Le torero est un être d’exception, voilà peut-être ce qui choque la morale universaliste en cours. Cette certitude de frôler la mort à chaque seconde, on l’a en lisant Hemingway. Car de la mort, il parle tout le temps.

Histoire d’être un peu plus avec Papa ce soir, je me sers un verre de Dalmore, douze ans d’âge. Pour faire vieillir son whisky, la distillerie utilise des fûts de sherry en provenance de la mythique bodega González Byass en Andalousie. Je répète ce mot magique : Andalucia... « La prose est architecture et non décoration d’intérieur. » Voilà comment Papa décrit les faenas d’Antonio Ordoñez. C’est bien ça, à la cape ou à la muleta, le torero sculpte l’espace autour de lui.

J’ai le déclic. La corrida est une histoire de héros solitaire, de courage et de mort : valeurs en baisse par les temps qui courent. Surtout ne rien regarder en face, rien qui fâche. Le torero lui s’offre et affirme son propre détachement face à une vie ennuyeuse, monotone. Il méprise le danger mais sans faire de spectacle. Face au taureau, on ne peut pas faire semblant.

Du coup, le lendemain, je redouble d’énergie pour aborder la question des anti. Ils veulent étendre aux animaux des droits qu’on ne reconnaissait qu’aux hommes. Mais en limitant à l’homme le droit de devoir respecter l’animal. Ils semblent ignorer que les animaux sont des prédateurs entre eux. Alors faut-il empêcher au nom du droit des souris les chats à les faire souffrir avant de les dévorer ?

Pour les anti, l’animal, espèce unique, est forcément une victime et souffre. Du coup il faut le protéger. Or justement, l’extrême diversité des espèces a de tous temps induit une grande variété de nos comportements face à eux. Et c’est vrai qu’il faut changer maintenant notre relation aux animaux, puisqu’ils ont une sensibilité, l’homme a été trop loin dans le rôle du prédateur.

Car la corrida est construite sur ce principe : c’est l’animal qui doit mourir et non l’homme. Même s’il peut arriver exceptionnellement que ce soit le contraire. La corrida est un combat, inégal mais loyal. L’intelligence et la ruse contre l’instinct et la force. C’est là où le matador, le grand matador va faire toute la différence. Dès son entrée dans l’arène, il observe minutieusement le taureau, ses moindres gestes, réactions, et par là, construit son travail jusqu’à l’estocade. À la fin c’est la mort qui gagne. Cette mort qu’on repousse toujours.

Papa lui, s’est donné la mort tout seul, quand il a compris qu’il ne pouvait plus vivre, plus écrire. Un vrai torero ne doit jamais subir les événements. Le duende Hemingway l’avait. Le duende et l’aguante. J’aime ces mots intraduisibles.

Voilà, ma note est pratiquement bouclée. Je n’ai jamais mis les pieds au Harry’s Bar. Eh bien ce soir, j’y vais, en hommage à Papa. Je commande un Blue Lagoon. Me sens déjà plus léger. Il y a du monde mais pas de visage antipathique. Au fur et à mesure, les gorgées de cocktail répandent leur chaleur bienfaisante, des étoiles s’allument devant tout ce que je vois. Tous ces gens sont loin de moi, mais bien à leur place, rien de gênant là-dedans. Je ressens même une vague harmonie, une fluidité qui va bien avec la nuit.

Sans savoir pourquoi, j’ai une chanson de Léo Ferré en tête, qu’écoutait mon père il y a longtemps : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles. À certaines heures pâles de la nuit. Près d´une machine à sous, avec des problèmes d´hommes simplement, des problèmes de mélancolie ».

C’est alors qu’une fille entre, vraiment jolie, non je ne rêve pas, il flotte une vibration dans l’air à sa suite. Brune aux cheveux courts, le regard qui lance des éclairs, à peine rentrés. L’air vivante, un peu comme si les autres dormaient et elle non. Elle s’installe au bar. Me semble totalement inaccessible. Je repense à l’aguante : à un moment, le repos est plus fort que le mouvement.

Elle commande un cocktail, puis, tourne autour des tables un instant et comme elles sont toutes prises, vient vers moi, il y a une place libre, en me demandant si elle peut s’asseoir : « je me ferais petite », dit-elle.

J’ouvre des yeux ronds, puis calme-toi, je me dis. Elle se moque sans doute ou bien c’est par coquetterie, cesse ta parano, tu devrais sortir plus souvent voilà tout. Au Harry’s, il y a les plus jolies filles de Paris, tout le monde le sait. C’est naturel.

Je me rappelle alors qu’elle m’a posé une question. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas mon genre de dire non. Un sourire béat irradie mon visage, on peut tout traverser dans ces moments-là. Le barman avant d’interpréter son solo de shaker échange quelques réflexions avec deux ou trois autres clients. Manifestement, ils ne la connaissent pas, ça n’a aucune importance d’ailleurs.

- On dirait qu’ils n’ont jamais rien vu, elle dit.

- Peut-être qu’ils n’ont jamais rien vu, je lui réponds, qu’ils sont vraiment niais, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure !

Elle a un petit rire glacé. Ses dents sont superbes. Je continue :

- En quoi est-ce si extraordinaire d'être très jolie ? Vous avez bien le droit de vivre comme les autres non, de vous faire oublier, je ne sais pas moi, de ne pas être dans votre assiette ?

- Vous compatissez en quelque sorte !

- Là vous allez un peu loin ! Non, vous avez l’air plutôt dans votre assiette ! Pourquoi êtes-vous entrée dans ce bar ?

- J’avais envie de m’asseoir…

- Ces types sont en train d’imaginer des scénarios incroyables, le plus simple est toujours le plus éloigné !

- Vous permettez ?

Elle se met à pianoter sur son portable. Je trouve ce geste très érotique chez certaines femmes, avec leurs doigts fins. J’essaie de ne pas trop la regarder. Le détachement c’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, mais ce soir-là, j’y arrive tranquille, tout coule. Puis elle referme son clavier, avec la même élégance. Les cocktails m’ont désinhibé. Je reprends la parole au bond :

- C’est marrant, les gens ont l’air heureux, insouciants…

- Ah bon, ils ne devraient pas ?

- Si au contraire, c’est bien que les gens soient heureux, ils font moins de conneries !

- Vous, vous êtes dans la police…

- Non, mais j’aurais dû, tiens, je me serais moins ennuyé !

- Vous vous ennuyez ?

- Oui, il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte, mais je suis bien obligé de le reconnaître.

Elle rit, puis répond :

- C’est dommage !

- Pas du tout ! Je suis pour le droit à l’ennui. Pourquoi vouloir toujours remplir le vide, c’est épuisant à la fin.

- Vous êtes marrant !

- ...

- En tout cas, vous l’êtes !

- Ce soir, je me sens bien. La beauté est mystérieuse, elle fait peur, comme le bonheur. Elle vous isole j’en suis sûr.

- L’isolement a du bon parfois, mais pour le reste je ne me sens pas vraiment différente, et heureusement d’ailleurs ! Vous voyez, vous ne vous ennuyez pas !

- Je vous dois la vérité, en fait je ne m’ennuie pas, disons que c’est plutôt rare.

- Là vous êtes déjà plus crédible ! Vous avez osé me mentir ? Et vous avouez tranquillement ! Mais comment vais-je vous croire maintenant ?

- Continuons sur ce ton, et tout ira bien.

- Vous voilà optimiste, puis-je vous offrir un cocktail maintenant ? me demande-t-elle.

- Avec plaisir ! Vous venez souvent ici ?

- C’est la première fois. L’endroit m’a toujours attiré, j’attendais l’occasion !

- À cause d’Hemingway ?

- Oui  !

- Ce type me fascine…

- Il y a de quoi ! Il y avait en lui une forme de noblesse, même s’il a été souvent cabotin et parfois même ridicule, il a eu au moins le courage de s’exposer ; c’est sa volonté qui a guidé sa vie, c’est rare à ce point chez un homme.

- Et chez une femme ?

- Beaucoup moins !

- Vous avez vu le film Le port de l’angoisse ?

- Oui, bien sûr !

- Vous connaissez son origine ?

- On raconte que pendant une partie de pêche peut-être un peu arrosée, Howard Hawks qui voulait faire venir Hemingway à Hollywood lui a demandé quel était son plus mauvais livre. Hemingway lui a répondu sans hésiter une seule seconde: To have or to have not. Eh bien je vais en faire un film génial, tu vas voir ! Et le résultat est là : absolument parfait. C’est sur le tournage que se sont rencontrés Lauren Bacall et Humphrey Bogart, l’émotion est palpable à l’écran !

- Ils ne se sont plus quittés. Et moi non plus je n’ai pas envie de vous quitter, je vous emmène, venez prendre un verre chez moi !

  En emboîtant son pas, je me disais : toréer, c’est tromper la mort sans lui mentir.

Raymond Alcovère

samedi, 18 avril 2020

Wandering chief

Shoda Koho.jpgL’homme — un agent des services britanniques, installé dans une maison de thé face au débarcadère, observe le va-et-vient des passants, dans une obscurité de glaïeuls. Lent balancement des jonques en guirlande sur la baie.

Enrôlé dans l’armée hollandaise, il a rejoint Batavia, sur l’île de Java, au mois de juin. Son détachement a été envoyé en pleine jungle. Forêt étouffante, dévorée de palétuviers, banians aux racines tressées dans la glaise mais aussi entraînement, discipline, marches forcées et chaleur suffocante.

 Un de ses camarades, français comme lui, n’a pas supporté ce régime. Emporté par la malaria en trois jours. Il fallait l’enterrer au plus vite. L’homme, porté volontaire, a lui-même creusé le trou. Par peur des miasmes, l’unique sentinelle se tenait à l’écart. Après avoir pioché sous le soleil ardent, profitant d’un moment d’inattention du garde-chiourme, il a détalé. Huit jours durant, il s’est nourri de bananes, de noix de coco, fuyant les habitations. Enfin, il a atteint Semarang, l’autre port de l’île, où il a établi un contact, fait son rapport.

Il a rendez-vous le soir même dans une fumerie d’opium. Personne ne l’a suivi. Il grignote des beignets achetés à un marchand ambulant. Dans l’air, flottent des effluves de jasmin et ilang-ilang. La ville se serre au bord d’un fleuve qui serpente vers la mer, entre les forêts de mangroves.

Les lanternes s’allument une à une, dessinant la baie. Alignement hétéroclite des sampans. On se faufile à pied de l’un à l’autre. La fumerie est au bout. Et si c’était un piège, le traquenard idéal ? Comment s’échapper au milieu de l’eau ? Tant pis !

Voilà trois ans, après des ennuis avec la police de son pays, on lui a mis le marché en mains : le bagne ou entrer dans les services. Le choix était facile. Depuis il a beaucoup voyagé, appris l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, l’arabe, le grec et le russe. Cette existence lui plaît, changer d’identité. Surtout, rester introuvable…

Enfin libre ce soir après ces semaines de rigueur militaire, la touffeur de l’air, la poussière, les brimades. Il va se passer des choses intéressantes, c’est sûr. Mieux vaut se fier à l’intuition, en faire une alliée. Très utile dans ce métier. Une forme d’intelligence supérieure, directement en prise avec le destin.

C’est la première fois qu’il vient en Asie ; c’est un peu comme si quelque chose dont il rêvait depuis longtemps se concrétisait. Il enjambe les passerelles entre les jonques. Lourdes odeurs du fleuve, douceâtres, herbes noires glissant dans le courant.

Là, vivent des familles entières qui n’ont pas trouvé d’autre logement. Des enfants gambadent, des volailles caquettent autour des casiers empilés. On pêche des tilapias dans le fleuve. Négoce de la citronnelle, des clous de girofle et de l’indigo. En s’éloignant, on croise des silhouettes plus louches, fleurissent menus ou gros trafics.

Cette jonque est une maison de passe. Une femme aguichante l’aborde. D’un geste, il montre son refus. Alors qu’il enjambe la passerelle, deux hommes, yeux révulsés, armés de kriss, lui barrent le passage. Il leur fait signe qu’il accepte la fille. Au moment d’entrer dans la jonque, il plonge dans l’eau, et s’enfuit à larges brasses. Un peu plus loin, dissimulé derrière une coque, il reprend son souffle et tend l’oreille. Les deux énergumènes poussent des cris de colère puis ricanent avant de regagner leur gourbi. La fille a disparu. Le calme revenu, il dépasse la maison de plaisir puis remonte à pied sec. Il essore ses vêtements. La pochette de cuir où il conserve les documents dans une doublure de sa veste est restée étanche.

La fumerie d’opium se distingue par ces trois lanternes, rouge, bleue et verte. À l’enseigne d’un moineau. Il soulève une lourde tenture. Dit son nom de code. On l’introduit dans une pièce enfumée. Roulis léger. Des joueurs sont attablés devant une partie de mah-jong en buvant de l’arak. Le plus âgé pousse un cri de joie, les autres le congratulent. Une jeune femme asiatique, longiligne, en sarong carmin, entre. Donne un coup d’œil furtif au jeu, puis rassure l’homme :

- C’est une suite très rare, Les huit immortels traversent la mer. Suivez-moi ! Vous avez eu besoin d’un peu de fraîcheur ?

- Oui, quelle épouvantable chaleur !

- Ce sont des imbéciles, vous avez bien fait, vous auriez perdu votre temps !

Ils traversent la cambuse encombrée de hamacs et de provisions. L’intérieur de la fumerie est divisé en cabines de teck noir éclairées par des lampes à huile. Elle le précède dans la plus éloignée. Odeur âcre et poivrée de l’opium. Les bruits de l’extérieur parviennent étouffés. Par le hublot dansent les lumières du port. Entre les boutres glissent bricks, sloops, brigantins…

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, je dois vous informer de la suite de votre mission. Votre rapport est intéressant, très complet, il nous sera utile. Asseyez-vous ! Désolée, mais vous n’aurez pas beaucoup de répit, vous repartez dès demain pour l’Europe…

Elle lui tend des papiers.

- La goélette fait voile vers l’Irlande et sert de liaison aux Hollandais, mais nous ne savons pas exactement qui sont leurs agents, leur nombre… À vous de l’établir. Les Hollandais se sentent forts ici, ils croient maîtriser la situation, mais il n’en est rien. Ils ne pensent qu’à l’argent, comme d’habitude… N’intervenez surtout pas, observez, écoutez ! S’ils se méfient, descendez à la première escale, ne prenez pas de risques ! Il s’agit du Wandering chief, transport de sucre. Vous vous appellerez Holmes. Vous êtes déjà enregistré, tout est en règle.

- Le bateau transporte-t-il autre chose que du sucre ?

- Probablement, à vous de vérifier… Pas trop mécontent de partir ?

- J’aime bien l’Asie, le temps n’est pas le même, cette sensation me plaît… Seul problème, le climat, trop humide à mon goût, cette course à travers l’île m’a épuisé…

- C’était risqué, mais réussi en fin de compte, félicitations ! Vous avez été porté disparu. D’après nos informations, ils ne se doutent de rien.

- Si tout est en place, je vais aller me reposer !

- Vous pouvez dormir ici, prêt à embarquer demain matin. Vous aimez l’opium ?

- C’est tentant, pas de risque ?

- Aucun, tout frais débarqué du royaume de Siam, qualité supérieure ! Rassurez-vous, on vous réveillera en temps et heure, je dors sur ce bateau, tout le monde ici travaille pour nous !

- Dans ce cas j’accepte !

La jeune femme donne des ordres et on amène deux pipes.

- Vous aussi ?

L’opium est un vrai nectar. Un moment elle le laisse seul... La nuit s’allume, musicale. Reflets de feu sur la lampe à huile. Aube versicolore, paysage indigo dans les tentures. Une caravane de chameliers chemine dans le désert, direction Zanzibar. Caravansérail et fumée des camps en longs stylets. Musique et danseurs ondulant autour des foyers. Paysage en pagodes, cimes perdues dans le brouillard. Eau verte et noire d’un lac, sapins frémissant sous le vent. Une musique lente caresse les contours de la vallée, les futaies, haleine tiède qui les ravive, dans un ciel myosotis. De temps à autre, l’air humide filtre la sirène d’un steamer ou le clairon d’une frégate.

L’homme ouvre les yeux. Face à lui, un vieillard décharné, hilare, mâchonne un cigare :

- Rassurez-vous, elle va revenir !

- Qui êtes vous ?

- Le génie du lieu, quelle question ! Pour moi le monde n’est pas une vallée de larmes. Ce que vous appelez savoir n’est que fausseté, voici venu le temps d’une nouvelle science, lancinante et suave. Écoutez et vous verrez l’invisible…

Il s’éclipse et la jeune femme revient.

- Est-ce qu’un vieil homme habite sur ce sampan, lui demande-t-il ?

- Non non, pas du tout !

Elle est encore plus étincelante, sarong vermillon, glissant dans l’air. On apporte à manger dans des feuilles de bananier. Elle s’assoit à la manière indonésienne. La conversation continue. Elle connaît manifestement très bien le dossier de l’homme, des éléments de son passé qu’il croyait secrets. Redoutable efficacité des services, évidemment... Après une pause, elle reprend la parole :

- Écoutez-moi bien maintenant, ce que je vais vous révéler n’enlève rien à ce qui précède, mais j’aborderai un autre versant des choses, plus secret encore, si vous permettez. J’appartiens aussi à une organisation, liée à l’autre, mais aux ramifications plus étendues, plus ancienne et qui pose des jalons pour le futur, une diagonale entre les époques en quelque sorte. A ce titre, voici ce que nous vous proposons.

Malgré les brumes de l’opium, l’esprit de l’homme gagne en acuité. Elle poursuit :

- Votre cas a été minutieusement étudié, certains points ont attiré notre attention. Vos activités pendant la Commune de Paris par exemple, vos rencontres à ce moment-là, et puis vos écrits bien sûr…

- Rien ne vous échappe !

- C’est inévitable ! Votre modestie dût-elle en souffrir, rarement écrivain a été aussi loin, c’est très en avance sur l’époque, avec beaucoup de pistes pour l’avenir, or c’est justement ce que nous cherchons. Vos contacts, en outre, avec ce Karl Marx, à la British Library

- Ah oui ! Quel homme ! Une culture prodigieuse, une intelligence supérieure. Nous avons longuement conversé en effet. Londres fourmillait d’exilés de la Commune à cette époque. Et puis les bibliothèques sont des lieux magiques, celle-là en particulier…

- Vous êtes charmant vraiment, et je suis plutôt difficile avec les hommes !

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Vous devrez utiliser votre propre connaissance de la source. C’est du chinois  pour vous ? Non, je ne crois pas… Officiellement, si je puis dire, vous continuerez à œuvrer pour Sa Très Gracieuse Majesté, mais périodiquement vous serez en contact avec des agents d’une autre structure, celle-ci fonctionnant en amont. Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion, d’analyse. Ce siècle a été bien sombre, mais une période de grands bouleversements s’annonce, dans tous les domaines, politique, social, artistique. Les vieilles structures vont s’effondrer, des conflits terribles vont éclater. La marche de l’Histoire, même si elle connaît de brusques accélérations, est lente. Souvent, quand l’ancien s’écroule, le nouveau peine à émerger. C’est précisément ce dont il s’agit. Les temps futurs, il faut les préparer, les penser en quelque sorte. Sous le désordre apparent du monde, des mouvements de fond, des forces sous-jacentes travaillent. À vous de nous aider, pour les comprendre et faciliter leur éclosion, leur émergence, en quelque sorte. Il s’agit, comme vous l’avez abordé d’ailleurs dans votre livre, de sortir d’une domination de l’homme par l’homme, autrement dit, à de rares exceptions près, du cadre général dans lequel a vécu l’humanité depuis ses origines.

- Intéressant. Cette omniprésence de la guerre et de l’oppression aurait donc une fin ?

- L’ennemi veut la guerre et nous ne la voulons pas, aussi travaille-t-il à son propre anéantissement. Sa logique de mort finira par se retourner contre lui. À nous d’accompagner ce mouvement sans tomber dans le piège. C’est très délicat et très complexe... une question métaphysique. C’est pourquoi, nous cherchons les esprits les plus audacieux, les plus pertinents, les plus anticonformistes aussi, pour ouvrir des voies, anticiper. Nous avons besoin d’un nouveau Siècle des lumières. La question de la pensée est primordiale. Les murs à abattre sont solides. Le monde devient plus complexe et ce mouvement va s’accélérer. La question du temps justement est essentielle. Voici les grandes lignes, je ne peux pas tout vous révéler aujourd’hui, seulement des directions… À vous maintenant de vous situer, ou non, dans cette perspective… Dans l’ombre, évidemment. Je pense que vous me comprenez ?

- En effet. Qu’entendez-vous par “ les vieilles structures vont s’effondrer ” ?

-  Ces profonds bouleversements, on n’en voit actuellement que les prémices. Des repères qu’on croyait immuables, la place des femmes, la famille, la souveraineté, vont littéralement voler en éclats. La science va bouleverser le monde, les artistes ouvriront des portes mais des remparts, comme toujours, s’érigeront. Ces changements sont si profonds que, selon toute vraisemblance, les hommes se retrouveront devant un grand vide. Il y a fort à parier que renaîtront alors chaos, violence et désordres. Les mentalités doivent changer, et elles changeront, mais les consciences sont toujours en retard, voilà pourquoi nous avons besoin de réfléchir. Il nous faut des intelligences très vives, qui englobent.

Quelle sera ma marge de manœuvre ?

- Large, puisque il ne s’agit de pensée. Nous avons besoin d’imagination. Vous devrez écrire des rapports, participer à des réflexions. Avec une période d’essai, libre à vous de vous retirer, notre groupe, dans son essence même est souple et mobile, c’est indispensable puisque toute organisation structurée est immédiatement infiltrée. Je pense que ceci vous correspond…

- Je le crois, en tout cas je veux bien essayer. Le reste de mes missions est inchangé ?

- Absolument, ce sera votre couverture. Vous aurez donc une double couverture. Ne vous inquiétez pas, vous disposerez au sein des services une grande liberté de mouvement, notamment dans le choix des missions. Votre résistance physique est excellente mais peut-être ne souhaitez-vous pas continuer ces missions périlleuses…

- Au contraire ! J’aime beaucoup cette vie d’action, je ne voudrais pas en changer…

- Soit, mais ne brûlons pas les étapes. Je vais, dans un premier temps, rendre compte de notre entretien. Inutile de vous demander la plus totale discrétion. L’organisation dont je viens de vous parler doit rester fluide et légère dans son fonctionnement. Nous sommes, vos l’avez compris, très peu nombreux. En attendant, vous avez du pain sur la planche, menez déjà à bien cette mission, vous avez le temps de réfléchir. Votre prochaine étape est Le Cap. De retour en Europe, j’aimerais que vous rencontriez Gustave Courbet, vous connaissez ce peintre, je pense. Il a joué un rôle clé. Il était difficilement  maîtrisable, le pouvoir s’est acharné sur lui : ils l’ont pris comme bouc-émissaire, c’est la pire chose qui peut arriver, désormais il est en exil. Il souffre beaucoup, sa santé est précaire.

- Son rôle pendant la Commune ?

- Oui, il travaillait pour nous, c’était un de nos meilleurs agents. Il a payé bien cher son courage et son désir de liberté, et son outrecuidance parfois, il ne pouvait s’en empêcher, mais sa loyauté a toujours été totale. Tel est notre destin parfois… La prudence n’était pas sa qualité première, dirons-nous...

. Heureusement, il a conservé beaucoup d’amis ; nous lui prodiguons soutiens et encouragements, dans la mesure du possible. L’art est très important, il participe à l’émancipation de l’homme, aux bouleversements que nous appelons de nos vœux…

- Je serais très heureux de le rencontrer, nous nous sommes croisés quelquefois, il m’a impressionné en effet. Il y a quelqu’un aussi que j’aurais aimé rencontrer, mais c’est impossible, il aurait fallu que je naisse un siècle plus tôt, c’est Voltaire, sa conversation devait être fabuleuse, tant pis c’est ainsi… Et vous-même, où allez-vous ?

- À Bornéo, par Singapour. Là-bas un certain Charles Brooke, avec qui nous sommes en contact, fait un excellent travail. L’an prochain, je serai en Europe à mon tour, Copenhague puis Stockholm. C’est très important aujourd’hui que l’Asie et l’Europe travaillent de concert, ce sera sans doute un de vos sujets de réflexion, pensez-y. À présent, vous ne m’en voudrez pas, mais je dois me retirer, vous avez besoin de repos et moi de même. Avez-vous encore un exemplaire sur vous de votre livre ?

- Non !

Elle lui tend un petit ouvrage, qu’il enferme dans son sac de cuir havane, en souriant.

- Merci !

- Encore un instant ! Pour nous, en Chine, la diagonale, avant d’être menée à terme, nécessite une dernière étape, connaissez-vous le Yi-king ?

- Pas du tout !

- Le plus ancien traité de philosophie chinois, et un outil de divination aussi. Pour nous, l’homme n’est jamais séparé de l’univers ; tout dépend en réalité de l’harmonie entre lui et l’univers en fait ; aussi quand il se pose une question, le monde lui en fournit la réponse. Il faut ensuite interpréter l’oracle, seul celui qui a posé la question peut le faire. Il suffit de jeter en l’air ces trois sapèques six fois de suite. Si vous souhaitez, je vous donnerai des explications. Un essai ?

- Décidément, vous me passionnez, et je suis plutôt difficile avec les femmes !

- Pensez à une question qui vous préoccupe, très fort !

Il lance les sapèques. La jeune femme déroule un tissu de soie et lit :

- Cinquante-six : Liu, le voyageur. Écoutez, voici : Le voyageur décrit la situation en termes d’errance, de voyage, de vie en solitaire. Voyager, c’est aussi poursuivre une quête personnelle, s’éloigner de ses points de repère habituels. Celui qui suit son chemin sans se mettre en avant ou viser trop haut, se préserve du malheur. Consentir au voyage, à cette quête en solitaire sont ici indispensables. Vient ensuite un commentaire: Une limite intérieure apporte de la stabilité à votre conscience. Ne craignez pas d’agir seul. Si vous n’êtes plus motivé par une idée directrice, quittez votre lieu de résidence. Au cours de vos déplacements, jetez des ponts entre ceux qui sont isolés. Ne vous mettez pas en avant, faites preuve de souplesse. Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. Obéir à cette loi relie à ce qui est fort et solide. C’est une étape vraiment exceptionnelle que celle du voyage… Qu’en dites-vous ?

- C’est magnifique, et on croirait ce texte écrit pour moi. Nous nous reverrons ?

- Peut-être…

- Vous avez lu mon livre ?

- Oui, j’ai été transportée.

Le lendemain à l’aube, dans un ciel cannelle, l’homme embarque à bord du Wandering chief, direction Queenstown, Irlande. La goélette s’éloigne. Dans la brume blanche, un rayon de soleil ouvre une trappe et les rizières redeviennent vert pomme et frissonnent sous la brise. Un vent chaud soulève les voiles, ombrées par les nuages à l’est. Le souffle du large balaie les forêts d’eucalyptus géants. En riant, l’homme jette à la mer Une saison en enfer.

Raymond Alcovère

vendredi, 17 avril 2020

Ça ne te dérange pas ?

nouvelle, ça ne te dérange pasC'est la veille de Noël, il est presque dix-sept heures. Juste au moment de partir, sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. La fin d’année a été particulièrement éprouvante, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Évelyne, surtout Évelyne ! N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais on ne sait jamais. Lui, le mari longtemps irréprochable. Puis, Évelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, tout de même. Il préfère laisser l’illusion à Évelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps à temps.

Ils ont rendez-vous dans un bar du centre-ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Pourtant, le plaisir des débuts s’est dilué, ses éternels reproches le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est jamais assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là…

Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle avait été très très fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Mais c'est bien pire qu'il n'avait imaginé : Elle lui annonce qu'elle est enceinte.

  • Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?
  • Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?
  • Évelyne

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter

  • Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination, enfin personne ne lui avait jamais fait remarquer, bon passons… ! A cet instant, il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

Il est abattu. Un soir de Noël en plus. La situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Évelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse. Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste, mais ses jambes sont en plomb, il la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Et si elle allait tout raconter à sa femme ? J'aurais dû l'en empêcher... De toute façon, maintenant c'est trop tard. Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur moi, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

Au diable les soucis, après tout c'est Noël ! Il commande un cocktail. À la radio résonne les premiers accords de Jumping jack flash, qui l’ont toujours fait jubiler. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève. Se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. À quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Évelyne doit terriblement lui en vouloir. Que va-t-elle faire ce soir ? En général elle passe le réveillon avec sa sœur, ses neveux, parfois ses parents, elle ne lui a rien dit cette année. Après tout, elle est jeune et jolie, elle trouvera bien un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même ! Il enfourche sa moto, un peu flottant. L’air froid lui fait du bien. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Évelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée, tu as voulu gagner sur tous les tableaux, tu perds tout !

Sa femme l’accueille avec un large sourire :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ça ne te dérange pas ?

Raymond Alcovère

jeudi, 16 avril 2020

Sans bavure

Marco Kirahvi.jpg« Comme les barbares, il prenait tout au sérieux. »

Pierre Boulle

 

J'ai eu de la chance. L'idée me trottait dans la tête depuis longtemps, mais comment dénicher sans risque un tueur à gages ? Je me voyais mal traîner dans des bars louches jusqu'à ce que... Non, il fallait trouver un autre moyen.

Je ne supportais plus l'idée qu’il soit en vie. Qu'il respire le même air que moi, voit le même soleil. Puisse boire un verre de vin clairet, aux reflets dorés. Elle était tout pour moi. Je sais, c'est de la folie mais c’est ainsi. Elle est partie avec lui.

Il est tout ce que je déteste : riche, correct, sûr de lui, posé, affable, méticuleux. En partant avec elle, il m'a tout pris. Elle, il ne l'a même pas gardée. Il l'a jetée, quelques semaines après. De toute façon, c'était trop tard, le mal était fait.

J'ai retourné des centaines de fois le problème dans ma tête : lui ôter la vie, à lui, c’était mon idée fixe, ma seule consolation possible. Mais sans être pris. J’avais assez été la victime dans cette histoire. Jamais plus. Et puis tuer c'est trop sale. Pas question de m'y abaisser. J'avais besoin d'un professionnel. D'un travail bien fait. Sans bavure.

Un soir chez des amis, enfin... Il y avait cet avocat célèbre ; fin, charmeur, distingué. La conversation tournait autour de lui. J’ai joué les aficionados. Ce que je n'attendais plus est arrivé. Il adorait pérorer bien sûr. Parmi les personnages les plus étonnants qu'il ait rencontrés, il y a avait un tueur à gages. Mon cœur a fait un bond mais je suis resté stoïque. Ai continué de jouer les naïfs, passionné par la conversation, c'était indispensable ! Pas le moment de laisser passer ma chance, surtout pas, j'attendais depuis trop longtemps.

Le truand en question avait purgé sa peine, il était sorti de prison. L’avocat le voyait encore de temps en temps. « Ce type a réussi presque toujours à glisser à travers les mailles du filet. Toute une vie à se dissimuler. Il a pris dix ans, en a fait quatre. Relâché pour bonne conduite. Pas un mot plus haut que l'autre. Aujourd'hui, il continue de passer inaperçu, impossible de dire s'il a raccroché. Je n’en jurerais pas... Il ne se fera pas avoir une seconde fois, j'en suis certain. Une intelligence hors du commun ! » J'étais aux anges, précisément ce que j'attendais. Surtout, je devais rester discret, jouer l'imbécile de base. J'en savais assez.

Pas facile à retrouver le desperado. Il tenait un commerce d'alarmes. Le prince des avocats nous avait dit dans quel quartier.

Plutôt glacial le phénix ; froid comme le métal. Je l'ai fait venir chez moi. Pour un devis. Puis revenir. Objectif, transformer ma maison en bunker. Pour gagner du temps, évidemment, et lui parler de mon affaire en douceur. Je l'ai travaillé au corps. Il était fuyant, facilement évasif, commençant par refuser, il avait raccroché, etc. Mais bon, j'ai usé de patience.

Enfin, après force palabres et beaucoup de persuasion, il a accepté. À la clé pour lui, un pactole. J'aurais tout donné. J'ai tout donné. Il m'a demandé quinze jours. Pour les repérages, le travail de routine mais capital, pour saisir l'opportunité, le moment idéal. Un type précis, organisé, rassurant. C'est préférable, je me sentais en confiance. J’ai attendu. Au point où j’en étais...

Les deux semaines sont passées. Il était exact au rendez-vous. Ce soir-là, en entrant chez moi, il n'a rien dit. Quand il a pointé son arme sur moi, j'ai lu dans ses yeux. L'autre l'avait acheté. Plus cher que moi.

Raymond Alcovère

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mercredi, 15 avril 2020

La Lettre

Miro.jpgRichard Madden, l’écrivain célèbre, loue chaque année un chalet dans le Jura suisse, seul, isolé, afin de travailler en paix. C’est une région plutôt désertée des touristes, surtout au début décembre. Il descend seulement à la ville une fois par semaine, pour faire des courses.

Au moment de rentrer ce jour-là, il rencontre un employé des postes. Un courrier d’Amérique du Sud vient d’arriver pour lui. Sur le chemin du bureau, il entre dans une boutique, croise des connaissances, s’arrête boire un verre. Au bout du compte, il quitte la petite ville une heure plus tard que prévu.

Les premiers flocons de neige apparaissent alors qu’il prend la route. Il n’y a pas grand risque, son chalet n’est qu’à une douzaine de kilomètres. Pourtant le temps change vite en cette saison. Déjà, les flocons s’épaississent puis une bourrasque se lève. En quelques minutes, une tempête de neige s’abat sur la montagne : un véritable blizzard.

Dans un des derniers virages avant le chalet, la voiture de l’écrivain dérape, et après un tête à queue, plonge dans le ravin, près de cent-cinquante mètres plus bas. Le lendemain, on découvre l’épave de son véhicule, son cadavre déchiqueté, et dans ses affaires, cette lettre :

Mon cher Richard,

Tu dois être étonné de recevoir aujourd’hui de mes nouvelles après tant d’années de silence et mon brusque départ, il y a sept ans. Je pense, qu’après avoir lu cette lettre, tu en comprendras mieux les raisons.

Tu n’as pas oublié, j’en suis sûr, “ nos jeunes années ”. On écrivait tous les deux, surtout des contes fantastiques, c’était notre passion. Ton écriture a évolué, tu as connu le succès, je t’en félicite.

Quant à moi, il en a été tout autrement. J’ai été, tu t’en souviens, accablé de malheurs. Hélène que j’aimais, a disparu. J’ai perdu de nombreux amis. Ennuis matériels et revers de fortune se sont succédé, jusqu’à ce jour – quel terrible jour, je me demande encore comment j’y ai survécu – où j’ai compris que toutes ces catastrophes étaient écrites à l’avance dans mes propres contes. J’avais donc sans le vouloir le pouvoir d’anticiper les événements, de les prévoir, alors qu’en laissant aller mon imagination, je croyais seulement écrire des fictions. Malheureusement, c’était à mes dépens ou à ceux de mes proches.

J’ai alors longuement réfléchi, tourné le problème dans tous les sens, et, la mort dans l’âme, pris une décision, ou plutôt deux, pour faire cesser cet enchaînement implacable. D’abord brûler tous mes écrits et ne plus jamais écrire une seule ligne.

Ensuite – je ne sais pas laquelle des deux résolutions a été la plus difficile à prendre, voilà sans doute pourquoi j’ai pris les deux en même temps – partir sans laisser d’adresse, changer complètement de vie, ne plus jamais revoir mon entourage. C’était terrible, mais je ne pouvais plus supporter de semer la mort et les catastrophes autour de moi.

J’ai donc « refait ma vie », comme on dit, loin d’ici. Ce fut très dur au début comme tu peux l’imaginer, puis un jour chassant l’autre… Aujourd’hui je ne me plains pas, je crois avoir trouvé un nouvel équilibre. Et puis surtout, le remède a été efficace ; plus aucun malheur ne m’est arrivé, en tout cas que je n’ai anticipé dans mes contes.

Ainsi, peu à peu, j’ai repris confiance dans l’existence. Même si, plus d’une fois, l’envie m’en a pris, j’ai tenu bon, et n’ai plus rien écrit depuis mon départ de France. On n’est jamais trop prudent.

Il m’arrive aujourd’hui de trouver tout cela ridicule, de me demander si ce n’est pas un mauvais rêve. Pourtant, peut-être ne l’as-tu pas oublié, mon imagination était foisonnante à l’époque. Je me demande où j’allais chercher tout ça ! Comme ce conte où j’imaginais les destins croisés de deux amis écrivains. L’un connaissait le succès, l’autre pas. Ce dernier, inconsciemment, provoquait par une série de hasards la mort de l’autre. Où va se nicher l’imagination ?

Ce passé est révolu maintenant, j’ai fait une croix dessus, et c’est un grand soulagement ! Voilà pourquoi je me suis permis de reprendre contact avec toi.

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé et que nous aurons l’occasion peut-être de nous revoir un jour prochain, si tu le souhaites bien sûr…

 

Ton dévoué

Richard

Raymond Alcovère

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mardi, 14 avril 2020

Tempo impetuoso d'estate

Sol le Witt.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique...

Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements. Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante. Antonio est là, près d’elle. D’un geste, elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole. L’air épouse ses formes.

Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Ses gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime.

Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore.

Nuages menaçants.

Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire…

En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du clavecin, elle serait une voix.

 Il suffit qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envole avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune.

Le lendemain, la senora Giro était dans son lit. Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire.

Il trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu :

- Que t’arrive-t-il Antonio ?

- Je m’en vais !

- Comment ?

- Je pars définitivement…

Le peintre pose sa palette…

- Mais qu’est-ce que tu racontes ?

- Tu te souviens des problèmes que j’ai ai eus à Ferrare ? Le cardinal Tomaso Ruffo n’a pas lâché prise ! Il s’est acharné même. Ils me surveillaient depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, il vaut mieux ne pas t’en dire plus, ce serait dangereux pour toi ! Pas d’autre solution que la fuite.

Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains.

- Tu pars tout de suite ?

- Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir...

- Quel malheur Antonio, quel terrible malheur ! Pour aller où ?

- À Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il me soutiendra… C’est un revers, je dois l’accepter, quelle chance j’ai eu de vivre ici, avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux, franchement Giambattista ?

- Oui oui, Antonio …

Il s’avance, observe le travail de son ami :

- J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! Ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes ! L’amour, la sensualité, ses glissements, cette envolée… Même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis certain… Ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de neige, quelle ironie… Allez, il est temps, adieu Giambattista !

Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, la journée est finie, il n’a plus le cœur à travailler.

Le ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il rentre à l’Ospedale della Pieta, essoufflé.

Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence, de force, de plénitude.

Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous.

Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante. Sa vie coule dans les notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt il l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore...

Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana di Mare se colore. Il s’assoupit légèrement.

Un peu plus tard, il quitte Venise, subrepticement.

Devant ses yeux Anna danse toujours.

 

*               *               *

 

Un an plus tard, lui, le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession.

À ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn.

Ensuite, on l’oublie.

Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour clavier, on redécouvre sa musique.

Raymond Alcovère

Peinture de Sol Lewitt

lundi, 13 avril 2020

La Bête

nouvelle, la bêteSainte-Marie est une petite île de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et encore dans ces années-là presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. À Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté, plus rude, plus dépouillée. On l’évite tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Il me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain et des jacarandas. C’est mon premier voyage en Afrique, un vrai envoûtement avec cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Bientôt on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

J’escalade maintenant un sentier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Je scrute la cime effilochée des arbres, puis je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. À croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. D’ailleurs, la solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt semble douée d’une âme, d’un esprit. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

C’est un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas. Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Je ne sens plus la moindre fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. Ça y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. Arrivant dans la mangrove, je baisse la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent en bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. De temps à autre, se dresse en éventail l’arbre du voyageur.

Voilà l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, se déroule l’étendue bleue, plane, le sable ocre à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. Cette plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas.

J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Ses ressauts sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de larges goulées d’eau fraîche, observant les arbres et leurs grandes orgues de lumière parmi les feuilles. Écoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue. Ses babines claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Raymond Alcovère

04:17 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, la bête

samedi, 11 avril 2020

Le Rire de Poséidon

DcV0-gWUwAA35Wl.jpgLéo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent…

Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés, mais la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps.

Léo a envie de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans sa tête, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement salé de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes.

Il passe devant une agence qui affiche les destinations des autocars internationaux. Toutes ces villes le font rêver. Il entre. La chance est avec lui. Un autocar part en début d'après-midi pour la Grèce. Le prix est abordable. Après quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages et emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, les Illuminations de Rimbaud.

Le voyage se passe comme en rêve : une Italie improbable défile devant ses yeux pendant la nuit, enfilade interminable de tunnels puis monotonie de l'autoroute, enfin l'émerveillement, la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, pains de sucre posés sur l’eau, écrasées par le soleil acre et phosphorescentes. Le lendemain, le voilà à Athènes, rompu de fatigue mais heureux.

La frénésie qui règne dans l’auberge de jeunesse fait du bien, les filles rient et virevoltent. Après la douche, il part se renseigner sur les bateaux. Il fait une chaleur étouffante, il n'avait jamais vu la Grèce, mais Athènes lui paraît plutôt grise, une mégalopole banale, asphyxiée par les voitures, comme tant d'autres, à croire que toute trace du passé a disparu. Une île, je veux une île, se dit-il, respirer profondément... Pas trop lointaine, pas trop connue… Il imagine avec horreur les hordes de touristes se déverser quotidiennement à Santorin ou Mykonos.

Tiens, Spetses ! Elle n'est pas loin du Pirée, personne n'en parle, sauf l'écrivain Michel Déon, mais on l'a oublié. Il consulte son petit guide. La patrie de Poséidon ; tous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. À l'écart des grands circuits et sans voitures, ce sera parfait.

Le voilà parti, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Émeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer, ciel profond. Il s’assoit contre le pont du navire et se laisse bercer par la lumière qui brille sans brûler, comme apaisée par les flots. Pas très loin de lui, une jeune femme est assise comme lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Au bout d'un moment, il la regarde, lui sourit. Ses yeux sont francs, cheveux mi-longs, la peau légèrement cuivrée, pas très jolie au premier abord mais un charme étrange, qui l'attire. Il engage la conversation. Une chance, elle est française, s'appelle Léonore, venue ici rejoindre une amie.

Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, un léger accent indéfinissable dont il se garde bien de lui demander la provenance, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils bavardent. Elle est étudiante en lettres et vient de Strasbourg. Ils se donnent rendez-vous le soir au café du port.

En attendant, il se renseigne, achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte la ville principale, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic au milieu du braiment des ânes, entre les criques couffies de soleil.

D’abord revoir Léonore. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement, dans le ciel safran. La conversation est mélodieuse puis viennent les premières confidences. Et puis, sans y avoir réfléchi, puisqu'elle a un sac à dos, aime la marche, il lui propose de l'accompagner et de quitter la ville ; déçue par l'attitude de son amie, qui manifestement, n'avait pas très envie de la voir, elle accepte. Ils décident de partir le soir même, le temps pour elle d'aller chercher ses affaires, la température est douce, c’est la bonne heure pour marcher.

Ils cheminent un moment silencieux, chacun s'imprègne de l'atmosphère, remplit ses yeux et ses narines de ces sensations nouvelles. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée.

Ils marchent près de deux heures, avec la même envie de s’éloigner le plus possible des clameurs, des boites de nuit. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Il est presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort.

Ils découvrent une crique abandonnée, posent leur sac sur la plage et plongent dans l'eau. Les vagues projettent des confettis d’argent au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Leur peau a cette fraîcheur sucrée.

Revenus sur la plage, ils croquent des figues, des abricots tout en bavardant. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un bruissement de coquillages. Ils se devinent, dans le halo de la lune. La nuit s’approfondit. À un moment, Léo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles, main dans la main.

Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-il ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouve le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Léonore, que nous réserve l’avenir ?

Soudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. À peine le temps pour Théo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

 Raymond Alcovère

vendredi, 10 avril 2020

Strongyle

ctoala_20150114_285.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, et penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. En mer, il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur terre mais regardent dehors. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. À quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais pas rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience.

Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr ! Il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports. J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate, stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Grand secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée.

La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Le soir venu, il m’a dévoilé le feu de la terre.

On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Le mystère est devenu évident. Les forces telluriques, ce qui ne change jamais. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades — leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais — choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, en Amérique. À travers les glaces du pôle, les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion.

J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais.

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, avec son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé : à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit. Et moi donc !

Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

Quand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante, convenait mieux.

Raymond Alcovère

22:50 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, strongyle

jeudi, 09 avril 2020

Port de mer au soleil couchant

DzTHq1mX0AEj_SR.jpg large.jpgQuinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer un livre sur le paysage dans la peinture française du XVIIe. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

À vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était peindre. J’y consacrais toute mon énergie. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour la renommée. Du coup, dans l’insouciance de la jeunesse, je dédaignais la plupart du temps la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de s’évaporer, s’agrippent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée. Une cité basse dont les palais Renaissance reposaient, imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il vécut à Naples et surtout à Rome qu'il ne quitta plus et où il fut inhumé. Il  devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des Impressionnistes.

Il est le seul peintre qui ait procuré une émotion picturale à Nietzsche, qui fondit en sanglots. Observateur fou, il se couchait dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit pour mieux comprendre la lumière. Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux.

Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire.

Je repris alors avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. À la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers. Le Siècle des lumières était en germe.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVIIe, le fameux Grand Siècle, si riche par bien des aspects. Je m’intéressai aussi à Nicolas Poussin, dont l’œuvre eut tant de résonances. Lui aussi vécut longtemps à Florence et Rome. On croise avec lui Pascal, au cœur de cette grande histoire, qui aboutirait, à travers la relation si étroite entre Mazarin et Anne d’Autriche à la naissance de Louis  XIV.

Jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois, je disposais d’un budget pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

Je suis d’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attire immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’est inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVIIe ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma prédilection pourtant, loin s’en faut. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale.

Ce halo distancie le regard, créant un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Jusqu’au moment où je comprends tout. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais toutes mes vacances. Elle a été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les étés brûlants du Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, s’étale maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour de la maison. Aucun personnage ne figure sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ça va tout à fait avec tes tableaux !

Raymond Alcovère

19:29 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 08 avril 2020

Comédie humaine

Nouvelle, comédie humaineC’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. À flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas, il n’aime que la bière.

- Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

- Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

- Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents. L’intelligence est aussi rare que le bonheur !

- Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

- Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement ! Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

- Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, s’anime Stendhal ?

- Je n’ai jamais été un philosophe vous le savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais palsambleu que c’est difficile ! J’ai pris le parti de jouir de l’existence, une façon, comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes... au hasard des instants, de ces émotions qui vous envahissent le ventre, disparaissent, et puis reviennent…

- Ce qui m’inquiète, continue le milanais après un temps, c’est cet ennui que nous éprouvons... est-ce la préfiguration de ce qui nous attend ?

- Pardieu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, il n’y pas à hésiter ! la vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il ne peut y avoir d’ennui puisqu’il n’y a pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

- C’est l’affaire de tous, répond-il !

- Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

- Non, le remettre à sa vraie place, tout simplement, au centre…

- Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

- Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

- Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu !

- Cet absolu, on a pu l’approcher avec l’amour, rêve Beyle.

Il reprend de l’eau de vie…

- Ce qui m’a toujours fasciné chez vous Beyle, c’est l’énergie, continue Proust… Personne n’en parle jamais, mais pendant la retraite de Russie, la fameuse Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie…

- Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage que les autres, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable !

- Mon cher Beyle, répond Proust, puis-je me permettre, nous ne pouvons plus nous mentir maintenant, n’est-ce pas ?

- Je vous en prie !

- Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici ; vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles ?

- Mais vous-même avez occulté, le mot est peut-être un peu fort, mais en tout cas, disons laissé Dieu entre parenthèses dans vos livres, rétorque Stendhal !

- À force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

- C’est bien cela, répond Proust amusé, il ne faut pas occulter les parenthèses, oui j’étais un croyant qui s’ignore, ou qui se cache… par pudeur, la pudeur devrait être une vertu cardinale... J’ai toujours pensé que Dieu était le passager clandestin, l’invité de la dernière heure... Et je dois dire que j’en ai la preuve ici, n’est-ce pas ? C’est le bout du monde non ? Alexandre, continua Marcel, écoutez, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Je l’ouvre chaque fois avec la même fraîcheur, le même plaisir, enfantin... Athos, quel personnage magnifique, profond, mystérieux, peut-être le plus beau de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allons Beyle, on ne vous a pas entendu sur ce sujet !

Ce dernier en effet, semble s’impatienter. Ses yeux pétillent. Il a envie de parler :

- Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… folie, immodestie de ma part, j’en conviens ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… mais… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent a supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, n’importe laquelle, est un jeu de dupes permanent, relisez Shakespeare ! Alors j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

- Mais parce qu’une seule existence c’est médiocre, décevant, s’exclame Alexandre ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé, ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur probablement ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté tout d’un coup dans une histoire, quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît... voilà le bonheur !

- Écrire, répond Proust, est aussi une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

- Ah... rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

- Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

- Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… le mal n’est plus qu’un mauvais souvenir… toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… comme dans les moments de bonheur parfait. Étrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

- Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

 

*      *     *

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… « Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! »

À cette pensée, il rit de lui-même et se remet à sa table de travail.

Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Raymond Alcovère

mardi, 07 avril 2020

Le Silencieux

ETPhFerX0AAcZs-.jpgC’était le mois de juin et le soir venu, on avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu. J’ai tout d’un coup ressenti un immense vide.

C’est ce soir-là que je suis parti. Ce qui nous avait rapprochés, Elena et moi, notre désir de liberté d’abord, et ces deux ans de vie commune n’avaient fait que le conforter. Elle et moi on le savait depuis le début, l’histoire pouvait et devrait s’arrêter d’un moment à l’autre, on était tous les deux libres et indépendants.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude, mais je m’y étais habitué, avec le temps.

Je lui laissai une lettre, courte mais limpide. Les arguments, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’écrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle. Aucune trace chez elle d’impatience ni de ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours ont passé, un doigt sur les lèvres. À chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

À la fin août, des amis nous invitèrent. Éclatante journée de fin d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant et au milieu, Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, paisible. À tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder.

Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

Une semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitai chez moi. Je n’avais rien fait de l’été, sinon dénicher une bicoque battue par les vents, près des falaises, comme dans Le Fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour oublier le reste de ma vie, tous mes projets avortés. Être inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement des fous de Bassan.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut jamais ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours plus ou moins à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant. Pourtant, je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture.

La pluie s’est brusquement arrêtée.

- Allons nous promener, me dit-elle.

-  Alors, lui demandai-je alors que nous cheminions ?

- C’est d’une simplicité biblique, me dit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir. Mais la mécanique s’est vite enrayée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords. À te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, donc je ne me comprenais plus. À chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Et aujourd’hui, j’ai atteint la limite.

Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et, près du canal, tira trois fois dans ma direction.

Raymond Alcovère

lundi, 06 avril 2020

L'interview

Nouvelle, l'interviewJe rencontrai Ricardo Almotasim à la revue. On avait concocté un numéro spécial sur lui, et de passage à Paris, il avait accepté de venir au bureau pour une interview. Tout fut décidé très vite, et au grand dam de mes deux associés, je me trouvais seul disponible ce jour-là. J’avais de la chance : iI arriva en fin de matinée et était libre jusqu'au milieu d’après-midi. J'installai le magnétophone et commençai l'interview.

Almotasim paraissait fatigué. Malgré une évidente bonne volonté, il répondait presque mécaniquement aux questions que j'avais soigneusement préparées. Au bout d'une heure, il n'avait rien dit que je ne savais déjà.

Son histoire s'articulait autour de la résistance au franquisme, dans la clandestinité, dont il avait été un des membres les plus actifs et les plus influents. Romans, essais, pamphlets, s'étaient succédé pendant cette période où sa notoriété n'avait cessé de croître à l'intérieur comme à l‘extérieur.

Il symbolisait l'Espagne d'aujourd'hui, celle du changement. Il était un de ses écrivains les plus connus. Il n'avait pas cherché à en profiter outre mesure, n'ayant brigué aucun poste ministériel, se contentant d'enseigner dans un lycée des environs de Madrid.  Afin de mettre un terme à ce qui n'apportait strictement rien ni à l'un ni à l'autre, j'arrêtai l'enregistrement et lui proposai d’aller déjeuner.

- Vous avez une voiture, me demanda-t-il ?

- Oui, pourquoi ?

- Voyez-vous, depuis que je suis redevenu un homme libre, à chacun de mes passages à Paris, j'étais pressé par le temps, j'avais beaucoup de rendez-vous, je n'ai jamais eu le temps de faire ce que je voulais…

- De quoi s'agit-il ?

- Vous allez trouver ça ridicule, mais voilà : quand j'étais enfant, c'était en 1936, je suis venu ici avec mes parents, c'est d'ailleurs à notre retour en Espagne que mon père a été assassiné. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j'aimerais refaire, si vous voulez m'accompagner bien sûr, l'itinéraire que nous avions suivi en arrivant, pour autant que je m'en souvienne…

Nous voilà partis. En fermant le bureau, j'y laissai le magnétophone.

La première quinzaine d’août est une bénédiction à Paris. On rejoignit la gare d'Austerlitz par où lui et ses parents étaient arrivés cette année-là, puis on suivit exactement le même trajet, longeant le Jardin des Plantes, les quais jusqu'au pont de la Concorde.

Enfin, direction le quartier des Batignolles, où la famille s'était installée dans une mansarde, tout près du square. Au déjeuner, on parla de la vie littéraire. Il s'intéressait au sort d'une revue comme la nôtre. On fit le tour du jardin – il se souvenait des cerisiers du Japon et de leur floraison sublime -, avant de s'asseoir sur un banc. Pendant les silences, je songeais à l'étrange destin de cet homme.

Il avait passé la plus grande partie de son existence dans la clandestinité, travaillant dans des journaux, subsistant grâce à des petits boulots, toujours à se cacher. Devenant un des maillons de cette génération dont le travail de l'ombre aboutirait au retour de la démocratie. Pourtant, cette victoire sur le temps semblait ne lui avoir donné aucune confiance. On le sentait traversé de doutes.

Une sympathie réciproque s'était installée. Il parlait très lentement. Je crois qu'il appréciait que je ne cherche pas à meubler les silences. Il me dit à un moment que nous vivions une époque trop bavarde. Il était las, désabusé, j'aimais cette distance qu'il donnait aux choses. La situation du début - l'interviewer et l'interviewé – avait disparu. Il me parlait de son expérience de l'écriture qui l'avait aidé à vivre, de son exil intérieur.

Je lui proposai de boire un café au Wepler. La place Clichy avait des airs de vacances.

- Je n'étais pas revenu dans ce quartier depuis la guerre, je n'en avais jamais eu le courage, me dit-il, c'est curieux que cela arrive maintenant… Parce que, voyez-vous, je viens d'enterrer ma mère. Avant, je n'aurais peut-être pas pu.

Je n'avais pas prononcé un mot depuis un moment. Il continua :

- En fait, je sais pourquoi j'ai voulu revenir ici. Ma mère, avant de mourir, m'a parlé de mon père, de ce qu'il a vraiment été. Elle a eu peur de s'en aller avec un mensonge. La vie est étrange. J'ai bâti ma vie, je me suis autorisé à parler au nom de l'Espagne républicaine, démocratique, et mon père était un traître. Un allié de Franco, alors que j'ai toujours pensé le contraire ! Ma mère, elle, savait. Elle m'a toujours fait croire que mon père était républicain. C'était une stratégie des services secrets alliés, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire. Ils ont falsifié son passé pour s'en servir, voilà tout ! Ma mère n'y est pour rien, ils ont dû la menacer, évidemment. Quand nous sommes venus ici, en 1936, mon père était un agent de liaison avec les forces de l'Axe, il venait prendre des contacts en vue d'abattre la République naissante. Il a été assassiné par les services spéciaux soviétiques, et, pour une raison que j'ignore, ils ont transformé son passé. C'est pour cela, les franquistes n'étaient pas dupes, que malgré mes livres, mes activités, ma mère a toujours bénéficié d'une relative impunité en Espagne, elle n'a jamais été inquiétée par Franco ! J'ai été manipulé toute ma vie…

- Mais votre activité politique, vos choix, ce sont les vôtres, ils ne doivent rien à personne, c'est votre liberté !

- Pardonnez-moi, tout cela est encore confus dans mon esprit, trop frais dans ma mémoire. Ma liberté, mes choix politiques, pour l'instant, je ne sais plus trop où ils sont. J'accuse le coup, j'ai besoin de réfléchir, de comprendre, si c'est possible, mais j'en doute. J'ai l'impression qu’un fil s'est cassé et je me demande s'il n'est pas trop tard pour tout remettre en place. J'essaierai cependant, je n'ai pas pour habitude de renoncer. Mais cette fois, le coup est rude, et puis vous le voyez, je suis vieux. En tout cas, je me suis senti devenir très vieux.

Il me regarda, esquissant un sourire.

- Je suis désolé de vous avoir ennuyé, jeune homme. À présent, vous en savez plus sur moi que quiconque, mais je vous demanderai de ne pas en parler avant que je ne le fasse moi-même, vous ne m'en voudrez pas ?

- Bien sûr, vous pouvez compter sur moi.

Un an plus tard, Ricardo Almotasim publiait Le Passé retrouvé, où il retraçait son itinéraire personnel au vu de ce qu'il savait de son père. Ce fut le plus réussi de ses livres.

 Raymond Alcovère

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samedi, 04 avril 2020

Comment craquer (une allumette)

nouvelleJe suis écrivain mais mon rêve c’était de construire un bateau avec des allumettes. À la place de mon bureau. Un travail de romain ! Une après l’autre, amoureusement posées, ajustées, fignolées… J’aurais tout oublié : le bonheur ! En écrivant, au contraire, il faut sans cesse penser à soi, aux autres, c’est épuisant ! J’aurais constitué une documentation, compulsé des livres d’histoire, des encyclopédies, des illustrations. À chaque moment de liberté, ajouter un bossoir, une varangue, un hublot, une écoutille, une drisse, un cabestan. Je serais devenu le capitaine Haddock de l’immobile !

Un jardin intérieur, hors du reste de ma vie. Elle est assez monotone d’ailleurs, mais la plupart des vies sont monotones. Construire un univers parfait. Hors des contingences. Quoi de tel qu’un navire qui flotte fier, majestueux, insensible aux éléments ! Seul sur le fil de l’horizon. Rien ne peut l’arrêter ni l’atteindre. Un miracle de solidité, de force.

Tout cela avec des allumettes. Si fragiles, si ténues… Rien de plus banal, de plus élémentaire qu’une allumette. De là, aller vers le phénoménal, l’extraordinaire. Un espace médiocre transformé en tremplin vers l’imaginaire !

Combien de fois n’ai-je pas espéré, en laissant coulisser la porte vitrée de la salle à manger, voir surgir ce paquebot fabuleux, orgueil des mers, fruit de mois et de mois de travail, trônant au milieu, impérial ! D’un coup de baguette magique, le merveilleux au centre de la maison enfin.

Un matin j’ai franchi le pas. Acheté des allumettes, un peu chaque jour. Établi des plans. Construit. Méthodiquement, amoureusement. L’inspiration était au rendez-vous. Je revivais. J’ai vendu ou donné mes livres. Conservant ceux qui traitaient de bateaux, le reste devenu inutile.

Mon seul investissement, des allumettes. Ah jouissance de tous les instants ! Utilité, perfection de chaque geste. Peu à peu, habituer ses doigts à cette tâche minutieuse. Au début, combien j’en ai brisées, perdues, mais mes mains rondes se sont affinées au fil du temps.

Elles se façonnaient à cette mécanique de précision. Je fis l’acquisition d’une série de pincettes qui les prolongeaient subtilement. Jour après jour, voir apparaître un entrepont, une coursive, une passerelle, un pont-promenade, une cheminée. La certitude d’avancer toujours, de poursuivre un objectif clair, précis. Sensé.

Au fur et à mesure, je prenais confiance, devenais plus audacieux. Après avoir enfanté la coque et les superstructures, j’attaquais les détails, cabines, timoneries, portes étanches, sabords, gouvernail, fanions, ancre. Un univers nouveau s’éveillait à moi, bruissant à mes oreilles, voyages, tempêtes, bourrasques, visions pélagiques, odeurs de varechs, mystères de la Mer des Sargasses.

Félicité suprême, mes lectures d’adolescent revenaient en mémoire. C’est à Jules Verne et ses Voyages extraordinaires que je dois les moments les plus exaltants de mon adolescence. Mon roman favori : Le Chancellor. Un des plus maritimes et des plus resserrés. Du début à la fin, tout se passe sur l’eau. Paradoxalement, c’est un des moins connus. Trop noir, sans doute. Mais quelle perfection !

Des passagers, sur un trois-mâts, au départ de Charleston, s’embarquent pour une traversée a priori sans histoire. Mais les catastrophes s’accumulent : incendie, menaces d’explosion. Jusqu’au naufrage. Les survivants se regroupent sur un radeau. Bientôt, les vivres manquent. Un huis-clos terrible commence. Verne, qui laisse en général peu de place au psychologique, décrit là magnifiquement la montée de cette angoisse. Manger ou ne pas manger de la chair humaine, toute la fin du livre repose sur cette question. Pas de fantastique, pas de merveilleux cette fois, seulement la réalité. Dure, étroite, cassante.

J’ai baptisé de ce nom mon bateau. Près du Chancellor, l’imagination était en route. Cap vers le large ! J’en ai vécu des heures de bonheur intense dans mon ancienne bibliothèque. À rêver, échafauder des scénarios…

Un jour j’ai pu compléter mon œuvre terminée. Superbe, phénoménale ! Je m’étais autorisé quelque créativité. Le bâtiment, au lieu d’une pâle copie, figurait un amalgame entre le France, le Titanic, le Queen Elisabeth II et le Legend of the seas. Je n’étais pas peu fier !

Pourtant il manquait un je ne sais quoi. J’ai longtemps cherché. Une nuit d’insomnie, à caresser du regard le Chancellor, voguant sur les mers avec lui, embarqué pour un grand voyage, toutes les escales de la Méditerranée, Gênes, Naples, Syracuse, Le Pirée, Istanbul, Alexandrie, puis le départ, le vrai, Port-Saïd, plus avant encore la Mer Rouge, l’Océan Indien, les origines du Monde et enfin l’Océan de béatitude, le Pacifique, tout d’un coup, au cours de cette dérive presque infinie, l’idée a surgi.

Pourquoi toutes ces allumettes, n’avais-je cessé de me demander ? Comment parachever l’œuvre ? Simple, il en manquait une ! Une seule ! Le point d’orgue.

L’eau et le feu, voilà le mariage idéal. L’union sacrée. Pas de risque, la mer immense, tout autour, aurait tôt fait d’éteindre l’incendie. Un bateau ne brûle jamais vraiment. L’eau vainc le feu, et non l’inverse !

De fait, il a suffi d’une allumette. Je l’ai craquée voluptueusement. Par une nuit de syzygie. Fatras, anéantissement total. Le bateau transformé en brasier. Une clarté rougeâtre a éclaboussé la pièce. J’assistais béat d’admiration à ce spectacle.

Poutrelles, solives, quille, lisses, ballasts, s’écroulaient, de l’étrave à l’étambot, comme déchirés par les brisants, entraînant dans leur flamboiement les autres parties du bâtiment, au sein d’une mer déchaînée. Le feu léchait le navire à grand coups de langue ardente. Rien ne résistait à sa propagation.

Jamais je n’avais vécu une extase aussi parfaite. L’incendie gagna l’appartement, puis peu à peu tout l’immeuble, happé dans un malstrom. Dévastateur.

Jouissance, mystère de la transgression.

L’eau tout autour n’a rien éteint. Les pompiers accourus à grands renforts, après des heures et des heures de lutte acharnée, sont repartis livides, hagards, parmi les décombres du quartier, encerclées de vapeurs fuligineuses.

Comment j’ai survécu, je me le demande encore. Je me trouvais dans l’œil du cyclone. Inattaquable.

La justice des hommes s’est montrée moins clémente. Maintenant je suis enfermé. J’aurais peut-être mieux fait d’écrire. Voire.

Raymond Alcovère

 

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mercredi, 01 avril 2020

Loin, c'est tout

Lisbonne 1993.jpgÀ Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti. Bien vite, on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage, jusqu’à un certain point, on ne peut le faire que seul.

Comment j’ai rencontré Lucie, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, c'est un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. J'aimais. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux.

Un jour de février particulièrement lumineux, au lieu de rester au bureau, elle a eu envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes plongeaient dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait, inépuisable.

Au bout d’un moment, elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Elle réduisait en poussière, là, d’un coup, des barrières érigées depuis des années. En réalité, elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d'amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras.

La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Une atmosphère d’ouate.

On s’est revus. À faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout mais elle s’attachait de plus en plus à moi.

Je rencontrai Julie peu après. Plus sensuelle que Lucie, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots. Elle les maniait avec ironie. C’était amplement suffisant.

Pour me détacher de Lucie, je proposai à Julie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne, c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues. Un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts, la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, et regarde l’océan.

Nuits lisboètes. Julie si désirable. Sa peau au goût de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées.

Je savais que Lucie pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Julie. Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade, pour écrire une lettre à Lucie. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger.

Je descendis seul le lendemain matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor, mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie.

Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. À regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Julie, ni Lucie, dans cette ville d’eau et de lumière. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce que tout y est détaché. Avec Julie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque.

C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar.

De retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi me décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Julie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pâles les tentatives de Lucie pour s’accrocher à moi.

Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Lucie. D’ailleurs, de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

Raymond Alcovère

dimanche, 28 octobre 2018

"Comédie humaine", dans le numéro 3 de la revue La Piscine, qui vient de paraître

La piscine3.jpg"C’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. À flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas. Il n’aime que la bière"

La suite de ma nouvelle est à lire dans le numéro 3 de la revue La Piscine qui vient de paraître sur le thème L'éternel et l'éphémère..."

Sommaire ➡️ revuelapiscine.com

Achat en ligne ➡️ bit.ly/LaPiscineN3

jeudi, 10 mai 2018

En avoir ou pas

squeeze17_couv_kindle-1-723x1024.jpeg"Trois ans que je bossais à la Direction Centrale du Renseignement intérieur, quand, un lundi gris, le patron m’a convoqué dans son bureau. Je savais déjà que dans ce métier, il faut s’attendre à tout et ne s’étonner de rien. Le boss, qui n’était pas le roi des préambules, me demanda d’emblée:
- Vous êtes plutôt pro ou anti-corrida ?"


La suite de ma nouvelle est à lire ici dans le numéro 17 "Ultra Premium" de la revue Squeeze

10:06 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : squeeze, hemingway, corrida

vendredi, 27 octobre 2017

Soirée de lancement du numéro 2 de la revue La Piscine, ce soir, à Sauramps Odyssée à Montpellier

la piscineCe soir à partir de 18h, à l’occasion de la parution de son numéro 2, la revue La Piscine vous convie à une rencontre-lectures à l'auditorium de la librairie Sauramps Odyssée à Montpellier.

Vous pourrez écouter quelques-uns des derniers textes lus par leurs auteurs :

• « Comment j’aime les autres » par Nat Yot
• « Equation » par Claire Musiol
• « Les allumettes » par Daniel Frayssinet
• « Il faut être sauvage » par Marianne Desroziers
• « Ô mer » par Raymond Alcovère
• « Espace soudain fissuré » par Françoise Renaud

et d'autres textes lus par les maîtres-nageurs.

A l'issue des lectures, nous nous retrouverons autour d'un verre pour échanger et partager.

Au plaisir de vous voir !

Philippe Castelneau, Louise Imagine, Christophe Sanchez, Alain Mouton
revuelapiscine.com

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nouveau numéro disponible ici > http://www.sauramps.com/revue-la-piscine-numero-2-inciden...

vendredi, 16 juin 2017

La nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel...

ob_94f373_couverture-l-ampoule-n-23.jpgA lire en ligne ici, une de mes nouvelles : Tempo impetuoso d'estate, dans l'Ampoule n° 23, sur le thème "Absence et disparition"...

 

 

 

 

 

 

mercredi, 15 mars 2017

Le Mystère des cathédrales

Le Mystère des cathédralesUne de mes nouvelles à lire ici dans le numéro 22 de la revue "L'Ampoule"