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dimanche, 16 septembre 2012

A travers le corps (nouvelle inédite)

raymond alcovèreDepuis longtemps je savais qu’un événement inconcevable allait arriver. Puis, un été chassant l’autre, une langueur s’est installée. À présent, me voici étrangement calme. Mais il faut commencer au début…

J’ai vécu longtemps à l’écart du monde. Heureuse atmosphère de l’école, bavardages incessants, rires, rêves, désirs partagés. J’ai souffert de quitter mes parents. Ensuite, j’ai aimé cet enseignement magique, tous les récits merveilleux, les histoires qu’on nous raconte, bien réelles et la musique. La musique est comme la rêverie, la pensée, un supplément d’âme, un univers où se déploie, libre, convulsive, passionnée, la beauté du monde. Où elle passe à travers le corps.

Ici, le temps n’est jamais froid, les étés brûlants mais les murs épais apportent une bienfaisante fraîcheur, ondulations du vélarium sous le vent tiède. Et la terre regorge de fruits délicieux.

Ma mère jouait de la harpe avant que je m’endorme, ses mains étaient des mouettes, un battement d’ailes. J’apercevais la mer et la côte en échancrures, les oliviers pâles sur la terre rouge, les grenadiers, les lilas et les sycomores en taches plus sombres sur l’horizon. J’aimais ce dialogue des couleurs, le vol désordonné des papillons et les senteurs fuchsia de l’été.

J’ai vécu dans cette école à l’abri de la misère du monde. Étrange et sculpturale paix. J’ai lu, des années durant, les vieux textes, écouté les légendes, les vertigineuses épopées, les témoignages de mes ancêtres, leurs voyages merveilleux.

Sur cette mer qui n’en est pas une, les nuits de lune, j’aimais glisser sur une barque et rêver, aux étoiles. Flotter sur l’onde comme un nénuphar, une fleur de lotus détachée du monde mais pourtant reliée à lui. Je me sentais vide, mais mon corps et mon âme étaient un seul désir.

Étais-je différente ? Parce que je comprenais, acceptais ce que d’autres refusent, trouvant une harmonie là où règnent désordre, lâcheté, jalousie ? Je voyais cette noirceur s’emparer des âmes, la vérité dissimulée derrière les apparences. Alors que la terre est un jardin, que l’homme a tout pour être heureux, il se précipite tête baissée dans les turpitudes et la violence. Un voile tantôt léger ou lourd recouvre la vie. Je ne pouvais plus le supporter.

Un jour, j’ai quitté l’école. J’avais changé mais il n’était pas encore temps. Je me marierais, mais mon destin irait bien au-delà des conventions du temps, je le savais. J’étais inquiète, et au contraire, cette rencontre a confirmé ma bonne étoile. La simplicité de mon mari, son humilité m’ont touchée. Je lui ai parlé de mon désir. Il m’a écouté avec attention, essayé de comprendre, pouvais-je en attendre plus ?

Les jours passaient. Au fur et à mesure, ma conscience se fortifiait, le futur se dessinait. Pourtant, rien ne serait facile. L’idée de traverser la douleur, la souffrance, d’un passage, était maintenant en moi.

raymond alcovèreHier, le soleil s’est couché dans un crépuscule grenat. L’horizon semblait pris de folie, un trou béant dans lequel j’ai eu envie de me noyer. Ce matin, il s’est levé pâle et fuyant. Avec cette atmosphère neigeuse du début du printemps, où tout semble ouvert, où les rêves s’envolent comme la brume dans le vent, plumes, plumes légères, virevoltant, attirées par le ciel.

Quand l’ange est arrivé, je jouais de la musique et le reste de ma vie est devenu musique. Je tenais entre mes mains le monde entier. Il avait suffit d’une parole…

© Raymond Alcovère 

Photo (noir et blanc) de Manuel Alvarez Bravo

 

 

 

 

 

 

 

dimanche, 22 juillet 2012

La Bête

A lire ici, une de mes nouvelles, illustrée par Claude-Henri Bartoli

mercredi, 18 juillet 2012

Le Jour de...

le jour de..., Gildas Pasquet"Jours de sang, de glace et de feu où j'ai commencé à comprendre mon destin. Il est cinq heures et demi du matin... Je lis Mémoire sauvés du vent de Richard Brautigan... La fenêtre est ouverte sur la nuit qui remplit la pièce de son odeur, de ces bruits d'oiseaux et de réveil matinal. Des voitures, citadelles de l'ennui, circulent déjà. Six heures et quart, le livre est fini, le jour levé ; le chant des oiseaux se détache comme dans de la ouate, je suis fatigué, j'aime cette sensation de lourdeur, la tête pleine de rêves, de fragments de rêves, de désirs, d'envie de vivre."

Extrait de "Le Jour de...", Raymond Alcovère, première nouvelle publiée, Noir et blanc magazine, mars 1991.
Photo de Gildas Pasquet 

jeudi, 09 juin 2011

Comédie humaine (nouvelle)

C’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. A flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas.

- Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

- Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

- Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents ! L’intelligence est aussi rare que le bonheur…

- Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

- Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement !

- Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

- Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, demande Stendhal !

- Je n’ai jamais été philosophe vous savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais c’est si difficile ! Avec le parti pris de jouir de l’existence, une façon comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes ! Et puis au hasard des instants, ces émotions qui vous déchirent le ventre, disparaissent, reviennent…

- L’ennui que nous éprouvons, continue le milanais, ne préfigure-t-il pas ce qui nous attend ?

- Palsambleu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, je n’hésite pas ! La vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il n’y aura pas d’ennui puisque pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

- C’est l’affaire de tous, répond-il, un tantinet pincé !

- Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

- J’ai voulu le remettre à sa vraie place, au centre…

- Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

- Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

- Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu…

- Cet absolu, certains l’ont approché avec l’amour, rêve Beyle. Puis il reprend de l’eau de vie…

- L’amour c’est l’énergie bien sûr, continue Proust… Dites-moi Stendhal, personne n’en parle jamais, mais pendant la Retraite de Russie, la Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ça ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie !

- Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable…

- Mon cher Beyle, répond Proust, voulez-vous que je vous dise…

- Oui, je le veux !

- Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici, vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles?

- Mais, vous-même avez totalement occulté Dieu dans vos livres !

- A force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

- C’est bien cela, j’étais un panthéiste, répond Proust amusé, un croyant qui s’ignore… Alexandre, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Athos, quel personnage, peut-être le plus beau de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allez Beyle, l’heure est à la confession !

- Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… Folie, immodestie de ma part, certes ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes, sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent avait supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, toute société est un jeu de dupes incessant ! Aussi, j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

- Mais une seule existence c’est médiocre, décevant, s’anime Dumas ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté, tout d’un coup, dans une histoire… Quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît, voilà le bonheur !

- Ecrire, répond Proust, est une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

- Ah rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

- Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

- Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… Le mal, un mauvais souvenir… Toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… Comme dans les moments de bonheur parfait… Etrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

- Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… Puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

*              *              *

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… “ Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! ” A cette pensée, il rit de lui-même et se remet au travail. Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Nouvelle : Raymond Alcovère

vendredi, 31 décembre 2010

La bête

Une de mes nouvelles à lire ici, illustrée par Claude-Henri Bartoli.

A lire en plein écran, c'est mieux !

Tous mes voeux pour 2011 !

13:58 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (2)

mardi, 18 mai 2010

Gothico ergo sum

 

 

monet15.jpgJe cherchais depuis des mois "Le mystère des cathédrales" de Fulcanelli quand je le trouvai enfin dans une échoppe de la galerie Vivienne. Je fus un peu déçu, une partie de l'ouvrage était sans intérêt, truffée de redites, enfin rien que je ne savais déjà. Une note d’une page au milieu du livre retint tout de même mon attention.

C'était une allusion à une philosophie, un courant de pensée, le "littérisme", qui m'était inconnu. Un ouvrage était cité en référence. L'aspect nouveau, original, inédit en tout cas pour moi, de ce mouvement, m'intrigua et je partis à la recherche du livre indiqué.

Plusieurs semaines d'investigation chez les bouquinistes furent nécessaires pour mettre la main dessus. Après l'avoir lu, c'est encore en appendice et presque par hasard, que je découvris des détails nouveaux sur le littérisme et ses adeptes.
Son origine remonterait pour certains au devin aveugle Tirésias, qui connut sept vies et fut successivement homme et femme. Les premières sources avérées sont pourtant d'Apollonios de Tyane, qui établit une école pythagoricienne à Ephèse où il fut adoré comme un dieu. Saint-Augustin y fait référence mais la trace se perd ensuite avant de réapparaître grâce à Ramon Lulle, à Majorque, puis se répand à travers toute l'Europe, notamment par René d’Anjou, de manière confidentielle, vraisemblablement kabbalistique. On croise, dans les méandres de ce mouvement le Secret des Templiers, l’ombre de Raymond VII de Toulouse et des Cathares et celle, non moins étrange de Christian Rosenkreutz.

Le mot "littérisme" d'ailleurs, n'a été exhumé que très tardivement, à la fin du XIXème, notamment par Jean de Habsbourg, recouvrant imparfaitement les contours d'un mouvement qui n'eut jamais vraiment de nom, et un nombre assez limité d'adeptes.

Cette fois encore, une note renvoyait à un autre volume. De fil en aiguille, je découvris ainsi et épluchai dans les mois qui suivirent une trentaine de vieux livres, manuscrits, palimpsestes, grimoires, in folio, grâce auxquels ma connaissance du littérisme s'approfondissait, mais jamais par le corps de l'ouvrage, toujours par des notes ou appendices divers.

C'est toujours au prix d'investigations laborieuses que je parvenais à acquérir ces livres, généralement peu connus, souvent oubliés. Seuls quelques écrivains célèbres jalonnèrent mon étude ; Ramon Lulle, mais aussi Cervantès, et plus près de nous, Balzac et Jorge Luis Borges, mais toujours dans des oeuvres mineures, peu ou pas connues du grand public.

Dans le même temps, mes recherches dans les encyclopédies et dictionnaires s'avérèrent vaines. Pas la moindre trace, nulle part, du littérisme. Ce mystère ne faisait qu'exacerber ma curiosité, redoubler mon énergie.

Un jour, au cours d'investigations qui occupaient désormais une grande partie de mon temps, je tombai par hasard sur un exemplaire de la même édition que la mienne du "Mystère des cathédrales". Je découvris avec stupeur que l'allusion au littérisme, en note, n'y figurait pas.

Je partis en quête, dans la mesure du possible, de tous les ouvrages qui avaient accompagné mon étude, et chaque fois que je dénichais un exemplaire nouveau, l'appendice ou la note ne s'y trouvait pas, quelle que soit l'édition. Nulle part, nulle trace du littérisme.

Le moment était venu pour moi d'un examen de conscience. Etais-je devenu fou ? J'avais caressé avant cette dernière découverte le projet de rassembler mes connaissances dans une étude qui, j'en étais sûr, attirerait l’attention. À quoi bon, à présent, comment s'appuyer sur des ouvrages qui n'existent pas !

Je repris mes notes et étudiai ma découverte sous un jour nouveau. Que professent les tenants du littérisme ? Que la littérature est plus importante que la vie, elle en épouse parfois les contours, mais va bien au-delà. La vie n'épuise pas et n'épuisera jamais les virtualités de la littérature, car celle-ci est l'infini de ses possibles.

Tel était, est et sera le littérisme. Restait à écrire une fiction.


Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Casse et à paraître (peut-être) dans un recueil de nouvelles

mardi, 09 mars 2010

Le chant de l'albinos

J'avais un ami si blanc en Afrique noire que le soleil le mordait jusqu'aux os et laissait sur sa peau les marques roses d'une succion obscène. Ses yeux étaient rouges, deux blessures qui ne cicatrisaient pas. C'était de sa faute : on lui avait bien dit, enfant, de ne pas laisser traîner son regard dans le ciel flamboyant. Il n'avait pas souvenir pourtant d'avoir joué avec la boule de feu qui rabote la cime des kapokiers en semant ses copeaux de lumière d'un côté à l'autre du jour, mais son entourage l'avait convaincu : il était un enfant de la nuit que rien ne pourrait réchauffer. Sa peau était froide comme celle d'un serpent, odieuse au toucher, sifflait-on à ses oreilles. Aucune main ne s'était jamais tendue pour lui souhaiter un meilleur matin. Il se demandait si une caresse brûlait ? S'il en était privé pour son bien, pour le préserver des souffrances de l'affection ? La tendresse provoquait-elle aussi des douleurs irritantes sur la peau ? Souvent, il avait léché ses bras, pour vérifier, effleuré son épaule du bout des doigts, pour vérifier : la douceur ne le blessait pas, et celle qu'il tentait de communiquer à son mainate, en lui lissant les plumes délicatement, n'effrayait pas non plus l'oiseau à la parure nocturne. Il avait adopté un compagnon aussi noir que lui était blanc marbré de rose, un ami bavard, la seule créature de cette nature prétendue issue de Dieu à lui parler. L'oiseau était un confident précieux. Il lui rapportait des chroniques de la vie des branches, de cet observatoire où l'on pépie et épie les hommes sans se faire repérer. L'oiseau sombre le prévenait des menaces qui se formulaient, des expéditions punitives qui se fomentaient contre lui si un malheur s'était abattu sur le village et que la communauté cherchait une victime expiatoire. Chaque fois, il en était ainsi : le fantôme aux cheveux de paille devait payer la faute pour libérer les vivants qui se jugeaient sans anomalie. On ne prononçait pas son nom. On crachait des mots sales sur son passage ; des allégories dégradantes le désignaient dans les conseils de quartiers ou de districts. Le mainate était bien obligé de lui répéter que le titre de bouc lui était souvent décerné avec, accolées, la promesse expéditive de la mort et de l'enfer, la menace du sacrifice. L'oiseau avait appris le vocabulaire de la haine dans une famille influente de l'administration coloniale où il était assigné à résidence. Il y était hébergé en cage. On le nourrissait et l'abreuvait de formules grossières que les enfants de maîtres lui ordonnaient de répéter. Pour ces gamins aux cheveux blonds, plaqués mouillés sur leur crâne pâle, il était évident que le Noir sentait la sueur d'âne, l'odeur de la paresse, le parfum de la fourberie. On leur avait inculqué cette vérité-là. Et ces mioches aux chemises fraîches et repassées étaient eux-mêmes de beaux perroquets à shorts kakis ; ils croassaient devant l'oiseau prisonnier les paroles que les adultes s'échangeaient par-dessus les assiettes quand, eux, à table, n'avaient que le droit de se taire. L'oiseau réputé pour son don de mimétisme, devait les redire. Et si, au bout du dixième ordre, il ne récitait pas les adjectifs vulgaires dont on couvrait les nègres de la plantation, véritables pagnes de la dérision, il risquait d'y perdre ses plumes, arrachées une à une par les petits doigts blancs furieux aux ongles propres. Le mainate apprit ainsi à sacrer, à blasphémer, à injurier le noir, la nuit et les esprits stupides de l'ombre. Pleuvait sur lui le rire des jeunes tortionnaires qui, en attendant de remplacer leurs pères, allaient à l'école des Pères Blancs. Au jour de l'Indépendance, une main de femme ouvrit la cage de l'oiseau. Le mainate libéré ne prit pas part au défilé. Il se méfiait des bouches qui proféraient liberté, égalité et tous ces slogans de fraternité ruminés sous la contrainte du bâton, ces mots qui s'agitaient sur les lèvres mais n'étaient pas encore descendus au fond du coeur, n'étaient pas passés dans le sang. Il n'y avait qu'un être humain, une créature verticale, à se tenir à l'écart de la fête : un homme blanc, taché de plaques roses, nu sous un caïlcédrat au bord du fleuve. Il jetait ses loques, ses vieux habits d'opprimé, dans la vase, et s'habillait, ce jour-là, de neuf. Il enfila un pantalon noir, une veste noire, une chemise blanche et recouvrit sa tête d'un haut-de-forme. Puis il dit au miroir qui lui renvoyait sa nouvelle image : "Ainsi je serai celui qu'ils veulent que je sois : Baron Samedi, l'esprit de vengeance, l'envoyé des trépassés, le patron de leurs peurs. Puisse mon aspect les tenir à jamais éloignés de moi !" C'est l'oiseau qui, petit à petit, lui apprit la poésie et l'art du chant, nourri de l'expérience des airs. C'est l'oiseau qui réussit à le convaincre de faire entendre sa voix au monde si les yeux des humains étaient trop faibles pour discerner la beauté, si les yeux des humains étaient aveuglés par le brandon des préjugés, si les yeux des humains avaient de la misère à reconnaître l'humain derrière la différence d'apparence. J'avais en Afrique un ami albinos, un très grand chanteur noir à la peau blanche, couleur de cadavre, que le monde entier écoutait avec un immense respect, les yeux fermés sans pouvoir retenir des larmes de pure émotion.

Jean-Yves Loude, nouvelle parue dans la revue L'instant du monde n°8

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jeudi, 02 juillet 2009

Un seul est parti

CartierBresson1.jpgUne souris mélancolique me regarde pendant que je fais la vaisselle. Il y a quelques jours déjà qu'elle sort du tas de bois que j'ai monté devant la fenêtre, et qu'elle me regarde à travers la vitre. Elle a dû faire son nid entre les bûches, et lorsqu'elle entend l'eau de mon évier couler dehors, elle grimpe tout en haut du tas, et ses yeux gris m'évoquent la mélancolie.

A lire ici la suite de cette nouvelle de Hubert Mingarelli :

http://www.telerama.fr/livre/la-mer-la-baie-de-somme-une-...

Photo de Henri Cartier-Bresson

mardi, 12 mai 2009

Une pause de quelques jours...

 P8275270.jpgL’homme - un agent des services britanniques -, installé dans une maison de thé face au débarcadère, observe le va-et-vient des passants, dans une obscurité de glaïeuls. Lent balancement des jonques en guirlande sur la baie.

Enrôlé dans l’armée hollandaise, il a rejoint Batavia, sur l’île de Java, au mois de juin. Son détachement a été envoyé en pleine jungle. Forêt étouffante, dévorée de palétuviers, banians aux racines tressées dans la glaise mais aussi entraînement, discipline, marches forcées et chaleur suffocante.

BIRDS 2 004.jpgUn de ses camarades, français comme lui, n’a pas supporté ce régime. Emporté par la malaria en trois jours. Il fallait l’enterrer au plus vite. L’homme, porté volontaire, a lui-même creusé le trou. Par peur des miasmes, l’unique sentinelle se tenait à l’écart. Après avoir pioché sous le soleil ardent, profitant d’un moment d’inattention du garde-chiourme, il a détalé. Huit jours durant, il s’est nourri de bananes, de noix de coco, fuyant les habitations. Enfin, il a atteint Semarang, l’autre port de l’île, où il a établi un contact, fait son rapport.

Rendez-vous le soir même dans une fumerie d’opium. Personne ne l’a suivi. Il grignote des beignets achetés à un marchand ambulant. Dans l’air, effluves envoûtants de jasmin et d’ilang-ilang. La ville se serre au bord d’un fleuve qui serpente vers la mer, entre les forêts de mangroves.

P8265138.jpgLes lanternes s’allument une à une, dessinant la baie. Alignement hétéroclite des sampans. On se faufile à pied de l’un à l’autre. La fumerie est au bout. Et si c’était un piège, le traquenard idéal ? Comment s’échapper au milieu de l’eau ? Tant pis !

Voilà trois ans, après des ennuis avec la police de son pays, c’était le bagne ou entrer dans les services. Depuis il a beaucoup voyagé, appris l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, l’arabe, le grec et le russe. Cette existence lui plaît, changer d’identité surtout. Rester introuvable…

Enfin libre ce soir après ces semaines de rigueur militaire, la touffeur de l’air, la poussière, les brimades. Il va se passer des choses intéressantes, c’est sûr. Mieux vaut se fier à l’intuition, en faire une alliée. Très utile dans ce métier. Une forme d’intelligence supérieure, directement en prise avec le destin.

C’est la première fois qu’il vient en Asie ; c’est un peu comme si quelque chose dont il rêvait depuis longtemps s’y concrétisait. Il enjambe les passerelles entre les jonques. Lourdes odeurs du fleuve, douceâtres, herbes noires glissant dans le courant. Là, vivent des familles entières qui n’ont pas trouvé d’autre logement. Des enfants gambadent, des volailles caquettent autour des casiers empilés. On pêche des tilapias dans le fleuve. Négoce de la citronnelle, des clous de girofle et de l’indigo. En s’éloignant, on croise des silhouettes plus louches, fleurissent menus ou gros trafics.

Cette jonque est une maison de passe. Une jeune femme aguichante l’aborde. Du geste il montre son refus. Alors qu’il enjambe la passerelle, deux hommes, yeux révulsés, armés de kriss lui barrent le passage. Il leur fait signe qu’il accepte la fille. Au moment d’entrer dans la jonque, il plonge dans l’eau, et fuit à larges brasses. Un peu plus loin, dissimulé derrière une coque, il tend l’oreille. Les deux énergumènes poussent des cris de colère puis ricanent avant de regagner leur gourbi. La fille a disparu. Le calme revenu, il dépasse la maison de plaisir puis remonte à pied sec. Il essore ses vêtements. La pochette de cuir où il conserve les documents dans une doublure de sa veste est restée étanche.

La fumerie d’opium se distingue par ces trois lanternes, rouge, bleue et verte. A l’enseigne d’un moineau. Il soulève une lourde tenture. Dit son nom de code. On l’introduit dans une pièce enfumée. Roulis léger. Des joueurs sont attablés devant une partie de mah-jong en buvant de l’arak. Le plus âgé pousse un cri de joie, les autres le congratulent. Une jeune femme asiatique, longiligne, en sarong carmin, entre. Donne un coup d’œil furtif au jeu, puis rassure l’homme :

- C’est une suite très rare, Les huit immortels traversent la mer. Suivez-moi ! Vous avez eu besoin d’un peu de fraîcheur ?

- Oui, quelle épouvantable chaleur !

- Ce sont des imbéciles, vous avez bien fait, vous auriez perdu votre temps !

Ils traversent la cambuse encombrée de hamacs et de provisions. L’intérieur de la fumerie est divisé en cabines de teck noir éclairées par des lampes à huile. Elle le précède dans la plus éloignée. Odeur âcre et poivrée de l’opium. Les bruits de l’extérieur parviennent étouffés. Par le hublot dansent les lumières du port. Entre les boutres glissent bricks, sloops, brigantins…

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, je dois vous informer de la suite de votre mission. Votre rapport est intéressant, très complet, il nous sera utile. Asseyez-vous ! Désolée, mais vous n’aurez pas beaucoup de répit, vous repartez dès demain pour l’Europe…

P5244636.jpgElle lui tend des papiers.

- La goélette fait voile vers l’Irlande et sert de liaison aux hollandais, mais nous ne savons pas exactement qui sont leurs agents, leur nombre… A vous de l’établir. Les hollandais se sentent forts ici, ils croient maîtriser la situation, mais il n’en est rien. Ils ne pensent qu’à l’argent, comme d’habitude… N’intervenez surtout pas, observez, écoutez ! S’ils se méfient, descendez à la première escale, ne prenez pas de risques ! Il s’agit du Wandering chief, transport de sucre. Vous vous appellerez Arouet. Vous êtes déjà enregistré, tout est en règle.

- Le bateau transporte-t-il autre chose que du sucre ?

- Probablement, à vous de vérifier… Pas trop mécontent de partir ?

- J’aime bien l’Asie, le temps n’est pas le même, cette sensation me plaît… Seul problème, le climat, trop humide à mon goût, cette course à travers l’île m’a épuisé…

- C’était risqué, mais réussi en fin de compte. Vous avez été porté disparu. D’après nos informations, ils ne se doutent de rien.

- Si tout est en place, je vais aller me reposer !

- Vous pouvez dormir ici, prêt à embarquer demain matin. Vous aimez l’opium ?

- C’est tentant, pas de risque ?

- Aucun, tout frais débarqué du royaume de Siam, qualité supérieure ! Rassurez-vous, on vous réveillera en temps et heure, je dors sur ce bateau, tout le monde ici travaille pour nous !

- Dans ce cas j’accepte !

La jeune femme donne des ordres et on amène deux pipes.

- Vous aussi ?

L’opium est un vrai nectar. Un moment elle le laisse seul... La nuit s’allume, musicale. Reflets de feu sur la lampe à huile. Aube versicolore, paysage indigo dans les tentures. Une caravane de chameliers chemine dans le désert, direction Zanzibar. Caravansérail et fumée des camps en longs stylets. Musique et danseurs ondulant autour des foyers. Paysage en pagodes, cimes perdues dans le brouillard. Eau verte et noire d’un lac, sapins frémissant sous le vent. Une musique lente caresse les contours de la vallée, les futaies, haleine tiède qui les ravive, dans un ciel myosotis. De temps à autre, l’air humide filtre la sirène d’un steamer ou le clairon d’une frégate.

L’homme ouvre les yeux. Face à lui, un vieillard décharné, hilare, mâchonne un cigare :

- Rassurez-vous, elle va revenir !

- Qui êtes vous ?

- Le génie des lieux, quelle question ! Pour moi le monde n’est pas une vallée de larmes ! Ce que vous appelez savoir n’est que fausseté, voici venu le temps d’une nouvelle science, lancinante et suave. Ecoutez et vous verrez l’invisible…

Il s’éclipse et la jeune femme revient.

- Est-ce qu’un vieil homme habite sur ce sampan, lui demande-t-il ?

- Non, pas du tout !

Elle est encore plus étincelante, sarong vermillon, glissant dans l’air. On apporte à manger dans des feuilles de bananier. Elle s’assoit à la manière indonésienne. Souriante, elle dissimule mal sa froideur. Elle connaît aussi parfaitement son dossier, des éléments de son passé qu’il croyait secrets. Redoutable efficacité des services...

- Ecoutez-moi bien maintenant, ce que je vais vous révéler n’enlève rien à ce qui précède, mais j’aborderai un autre versant des choses. J’appartiens à une organisation, liée à l’autre, mais aux ramifications plus étendues, plus ancienne et qui pose des jalons pour le futur, une diagonale entre les époques en quelque sorte. Voici ce que nous vous proposons.

Malgré les brumes de l’opium, l’esprit de l’homme gagne en acuité. Elle poursuit :

- Votre cas a été minutieusement étudié, certains points ont attiré notre attention. Vos activités pendant la Commune de Paris par exemple, vos rencontres à ce moment-là, vos écrits…

- Rien ne vous échappe !

- C’est inévitable ! Votre modestie dut-elle en souffrir, rarement écrivain a été aussi loin, c’est très en avance sur l’époque, avec beaucoup de pistes pour l’avenir, ce que nous cherchons justement. Vos contacts, en outre, avec ce Karl Marx, à la British Library

- Une intelligence supérieure. Londres regorgeait d’exilés de la Commune. Et puis les bibliothèques sont des lieux magiques, celle-là en particulier…

- Vous êtes charmant vraiment, et je suis plutôt difficile avec les hommes !

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Vous devrez utiliser votre propre connaissance de la source. C’est du chinois  pour vous ? Non, je ne crois pas… Officiellement, si je puis dire, vous continuerez à œuvrer pour Sa Très Gracieuse Majesté, mais périodiquement vous serez en contact avec des agents d’une autre structure, celle-ci encore plus secrète, en amont. Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion, d’analyse. Ce siècle a été bien sombre, mais une période de grands bouleversements s’annonce, dans tous les domaines, politique, social, artistique. Les vieilles structures vont s’effondrer, des conflits terribles vont éclater. La marche de l’Histoire, même si elle connaît de brusques accélérations, est lente. Souvent, quand l’ancien s’écroule, le nouveau peine à émerger. C’est précisément ce dont il s’agit. Les temps futurs, il faut les préparer, les penser en quelque sorte. Sous le désordre apparent du monde, des mouvements de fond, des forces sous-jacentes travaillent. A vous de nous aider, pour faciliter leur éclosion, leur émergence. Il s’agit de sortir d’une domination de l’homme par l’homme, autrement dit, à de rares exceptions près, du cadre général dans lequel a vécu l’humanité depuis ses origines.

- Intéressant. Cette omniprésence de la guerre et de l’oppression aurait donc une fin ?

- L’ennemi veut la guerre et nous ne la voulons pas, aussi travaille-t-il à son propre anéantissement. Sa logique de mort finira par se retourner contre lui. A nous d’accompagner ce mouvement sans être pris au piège. C’est une question métaphysique. C’est pourquoi, nous cherchons les esprits les plus audacieux, les plus pertinents, les plus anticonformistes aussi, pour ouvrir des voies, anticiper. Nous avons besoin d’un nouveau Siècle des lumières. La question de la pensée est primordiale. Les murs à abattre sont solides. Le monde devient plus complexe et ce mouvement va s’accélérer. La question du temps justement est essentielle. Voici les grandes lignes, je ne peux pas tout vous révéler aujourd’hui, seulement des directions…

A vous maintenant de vous situer, ou non, dans cette perspective… Dans l’ombre, évidemment. Je pense que vous me comprenez ?

- En effet. Qu’entendez-vous par “ les vieilles structures vont s’effondrer ” ?

- Vous savez très bien ce que je veux dire, vous l’avez abordé dans votre livre. Ces profonds bouleversements, on n’en voit actuellement que les prémices. Des repères qu’on croyait immuables, la place des femmes, la famille, la souveraineté, vont littéralement voler en éclats. La science va bouleverser le monde, les artistes ouvriront des portes mais des remparts, comme toujours, s’érigeront. Des changements si profonds que les hommes se retrouveront devant un grand vide, d’où chaos, violence, désordres. Les mentalités doivent changer, mais les consciences sont toujours en retard, voilà pourquoi nous avons besoin de réfléchir. Il nous faut des intelligences très vives, qui englobent.

Quelle sera ma marge de manœuvre ?

- Large, puisque il ne s’agit de pensée et non d’action. Nous avons besoin d’imagination. Vous devrez écrire des rapports, participer à des réflexions. Avec une période d’adaptation, libre à vous de vous retirer, notre groupe, dans son essence même est souple et mouvant, c’est indispensable puisque toute organisation structurée est immédiatement infiltrée. Vous verrez, je pense que ceci vous correspond…

- Je veux bien essayer. Le reste de mes missions est inchangé ?

- Oui, ce sera votre couverture. Ne vous inquiétez pas, vous aurez au sein des services une grande liberté de mouvement, notamment dans le choix des missions. Votre résistance physique est excellente mais peut-être ne souhaitez-vous pas…

- Justement, j’aime beaucoup cette vie d’action, je ne voudrais pas en changer…

- Soit, mais ne brûlons pas les étapes. Je vais, dans un premier temps, établir un rapport sur notre entretien. Inutile de vous demander la plus totale discrétion. Vous avez du pain sur la planche, menez déjà à bien cette mission, vous avez le temps de réfléchir. Prochaine étape, Le Cap. De retour en Europe, j’aimerais que vous rencontriez Gustave Courbet, vous connaissez ce peintre, il a joué un grand rôle, maintenant en exil, sa santé est précaire…

- Oui, son rôle pendant la Commune, lui aussi…

- Il travaillait pour nous, un de nos meilleurs agents. Il a payé bien cher son courage et son désir de liberté, tel est notre destin parfois… La prudence n’était pas son fort. Heureusement il a conservé beaucoup d’amis et nous lui prodiguons soutiens et encouragements, dans la mesure du possible. L’art est très important, il participe à l’émancipation de l’homme, aux bouleversements que nous appelons de nos vœux…

- J’en serais très heureux, vous savez, il y a quelqu’un que j’aurais aimé rencontrer, si j’étais né un siècle plus tôt, c’est Voltaire, tant pis c’est ainsi… Et vous-même, où allez-vous ?

P8275319.jpg- A Bornéo, par Singapour. Là-bas un certain Charles Brooke, avec qui nous sommes en contact, fait un excellent travail. L’an prochain, je serai en Europe à mon tour, Copenhague puis Stockholm. C’est très important aujourd’hui que l’Asie et l’Europe travaillent de concert, ce sera sans doute un de vos sujets de réflexion. A présent, je dois me retirer, vous avez besoin de repos. Avez-vous encore un exemplaire sur vous de votre livre ?

- Non !

Elle lui tend un petit ouvrage, qu’il enferme dans son sac de cuir havane, en souriant.

- Merci !

- Encore un instant ! Pour nous, en Chine, la diagonale, avant d’être menée à terme, nécessite une dernière étape, connaissez-vous le Yi-king ?

- Pas du tout !

- Le plus ancien traité de philosophie chinois, et un outil de divination aussi. Pour nous, l’homme n’est jamais séparé de l’univers ; quand il se pose une question, le monde lui en fournit la réponse. Il faut ensuite interpréter l’oracle, seul celui qui a posé la question peut le faire. Il suffit de jeter en l’air ces trois sapèques six fois de suite. Si vous souhaitez, je vous donnerai des explications. Un essai ?

- Décidément, vous me passionnez, et je suis plutôt difficile avec les femmes !

Il lance les sapèques. La jeune femme déroule un tissu de soie et lit :

- Tiens ! Cinquante-six : Liu, le voyageur. Voici : Le voyageur décrit la situation en termes d’errance, de voyage, de vie en solitaire. Voyager, c’est aussi poursuivre une quête personnelle, s’éloigner de ses points de repère habituels. Celui qui suit son chemin sans  se mettre en avant ou viser trop haut, se préserve du malheur. Consentir au voyage, à cette quête en solitaire sont ici indispensables. Vient ensuite un commentaire : Une limite intérieure apporte de la stabilité à votre conscience. Ne craignez pas d’agir seul. Si vous n’êtes plus motivé par une idée directrice, quittez votre lieu de résidence. Au cours de vos déplacements, jetez des ponts entre ceux qui sont isolés. Ne vous mettez pas en avant, faites preuve de souplesse. Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. Obéir à cette loi relie à ce qui est fort et solide. C’est une étape vraiment exceptionnelle que celle du voyage… Qu’en dites-vous ?

- C’est magnifique, et on croirait ce texte écrit pour moi. Nous nous reverrons ?

- Peut-être…

- Vous avez lu mon livre ?

- Oui, j’ai été transportée.

Le lendemain à l’aube, dans un ciel cannelle, l’homme embarque à bord du Wandering chief, direction Queenstown, Irlande. La goélette s’éloigne.

Dans la brume blanche, un rayon de soleil ouvre une trappe et les rizières redeviennent vert pomme et frissonnent sous la brise. Un vent chaud soulève les voiles, ombrées par les nuages à l’est. Le souffle du large balaie les forêts d’eucalyptus géants. En riant, l’homme jette à la mer Une saison en enfer.

 

Raymond Alcovère, "Wandering Chief", nouvelle

Les photos sont de Nina Houzel

 

mardi, 10 février 2009

Strongyle

redon.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient.

Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles. Au milieu de la mer il y a toujours un après, le grand vent du large balaie tout. La terre ferme refroidit les hommes, en mer on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. A quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large. Je n’ai pas cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr, il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports ! J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Aura immédiate et stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, indigo profond, intense de la Méditerranée.  

odilonredon.gifLa Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Il m’a dévoilé le feu de la terre. Le mystère est devenu évident. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades - leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais - choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, Amérique. A travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des centaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais arrivé malheur sur les bateaux où j’embarquais.  

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai pas Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit, et moi donc ! Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

425px-Odilon_Redon_-_Sita.jpgQuand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante lui convenait mieux.

Raymond Alcovère, nouvelle parue en 2005 dans les revues Harfang et Salmigondis

Oeuvres de Odilon Redon

samedi, 30 août 2008

Une entrecôte drôlement politisée

VILENEUVE (8).jpgou pour saluer fraternellement Jean-Claude Izzo, toujours présent, par Pierre Autin-Grenier :

Onze heures et demie, je dégringole l’escalier et fonce chez le boucher pour attraper l’entrecôte que je compte fricoter à midi à la marchand de vin ; je tombe dans la boutique sur François Mitterrand en train de discuter le bout de gras avec un type que, de prime abord, je ne reconnais pas. Pour sûr ce n’est ni Beckett ni Cioran, plutôt un aigre fausset à la Guitton et des propos qui vont avec ; “Deux bons doigts dans l’entrecôte” je dis au boucher un rien amusé de me voir, l’air intrigué, tendre l’oreille par-dessus ses rillettes pour tenter de saisir quelques bribes du bavardage ambiant. En cinq-six coups secs de hachoir dans ma bidoche sur son étal il me saucissonne complètement les derniers mots du Président et maintenant c’est la petite musique de fin d’émission ; “Une page de publicité avant la Bourse” annonce l’animatrice dans l’enceinte accrochée au mur sous un effrayant massacre de cerf d’au moins dix cors. Plaisante magie des archives radiophoniques qui permet d’entendre, comme en public et en direct, l’ancien Président disserter d’outre-tombe du Temps et de l’Éternité avec un philosophe stéphanois mort lui aussi cependant que votre boucher, la mine réjouie, essuie ses mains sanguinolentes au pan de son tablier : “Emballez, c’est pesé! Et avec ça ? ”

Lire la nouvelle en entier ici

Photo de Gildas Pasquet

samedi, 16 août 2008

Une nouvelle de jeunesse...

lorrai032.jpgLa solitude des musées de province, les après-midi de semaine…

(Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Martobre, n° 6, mai 2000)

Quinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer ce livre sur le paysage dans la peinture française du XVII ème. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

A vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce n’était qu’un prétexte, j’avais commencé de peindre. J’y consacrais toute mon énergie, ma volonté entière. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour le faîte de la gloire. Du coup je dédaignais le plus souvent la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de se dissoudre, s’accrochent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre et velouté, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

 Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée.  Une cité basse dont les palais Renaissance, tels ceux de l’Antiquité, reposaient imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des  personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des impressionnistes.

Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux. Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire. Il passa la plus grande partie de sa vie à Rome.

Je repris avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. A la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVII ème siècle, jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois je disposais d’un budget conséquent pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

J’avais l’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attira immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’était inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVII ème ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma spécialité. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale. Ce halo distancie le regard, crée un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi. Et puis il y a ce langage des couleurs, au centre de la peinture, ici en pleine cohérence.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais mes vacances. Elle avait été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les été brûlants du  Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, étalé maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour. Aucun personnage sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Aucun doute c’est moi. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ca va tout à fait avec tes tableaux !

samedi, 09 août 2008

L'eau et le feu

003.jpgJe suis écrivain mais mon rêve c’était de construire un bateau avec des allumettes. A la place de mon bureau. Un travail de romain ! Une après l’autre, amoureusement posées, ajustées, fignolées… J’aurais tout oublié : le bonheur ! En écrivant, au contraire, il faut sans cesse penser à soi, aux autres, c’est épuisant !

J’aurais constitué une documentation, compulsé des livres d’histoire, des encyclopédies, des illustrations. A chaque moment de liberté, ajouter un bossoir, une varangue, un hublot, une écoutille, une drisse, un cabestan. Je serais devenu le capitaine Haddock de l’immobile !

Un jardin intérieur, hors du reste de ma vie. Elle est assez monotone d’ailleurs, mais la plupart des vies sont monotones. Construire un univers parfait. Hors des contingences. Quoi de tel qu’un navire qui flotte fier, majestueux, insensible aux éléments ! Seul sur le fil de l’horizon. Rien ne peut l’arrêter ni l’atteindre. Un miracle de solidité, de force.

Tout cela avec des allumettes. Si fragiles, si ténues… Rien de plus banal, de plus élémentaire qu’une allumette. De là, aller vers le phénoménal, l’extraordinaire. Un médiocre bureau transformé en tremplin vers l’imaginaire !

Combien de fois n’ai-je pas espéré, en laissant coulisser la porte vitrée de la salle à manger, voir surgir ce paquebot fabuleux, orgueil des mers, fruit de mois et de mois de travail, trônant au milieu, impérial ! D’un coup de baguette magique, le merveilleux au centre de la maison enfin.

Un matin j’ai franchi le pas. Acheté des allumettes, un peu chaque jour. Établi des plans. Construit. Méthodiquement, amoureusement. L’inspiration était au rendez-vous. Je revivais. J’ai vendu ou donné mes livres. Conservant ceux qui traitaient de bateaux, le reste devenu inutile.

Mon seul investissement, des allumettes. Ah jouissance de tous les instants ! Utilité, perfection de chaque geste. Peu à peu, habituer ses doigts, ses mains, à cette tâche minutieuse. Jour après jour, voir apparaître un entrepont, une coursive, une passerelle, un pont-promenade, une cheminée. La certitude d’avancer toujours, de poursuivre un objectif clair, précis. Sensé.

Au fur et à mesure, je prenais confiance, devenais plus audacieux. Après avoir enfanté la coque et les superstructures, j’attaquais les détails, cabines, timoneries, portes étanches, sabords, gouvernail, fanions, ancre. Un univers nouveau s’éveillait à moi, bruissant à mes oreilles, voyages, tempêtes, bourrasques, visions pélagiques, odeurs de varechs, mystères de la mer des Sargasses. Félicité suprême, mes lectures d’adolescent revenaient en mémoire. C’est à Jules Verne et ses Voyages extraordinaires que je dois les moments les plus fabuleux de mes quinze ans. Mon roman favori : Le Chancellor.

006.jpgUn des plus maritimes et des plus resserrés. Du début à la fin, tout se passe sur l’eau. Paradoxalement, c’est un des moins connus. Trop noir, sans doute. Mais quelle perfection ! Des passagers, sur un trois-mâts, au départ de Charleston, s’embarquent pour une traversée a priori sans histoire. Mais les catastrophes s’accumulent : incendie, menaces d’explosion. Jusqu’au naufrage. Les survivants se regroupent sur un radeau. Bientôt, les vivres manquent. Un huis clos angoissant commence. Manger ou ne pas manger de la chair humaine, toute la fin du livre repose sur cette question. Pas de fantastique, pas de merveilleux, seulement la réalité. Dure, étroite, cassante. J’ai baptisé de ce nom mon bateau. Près du Chancellor, l’imagination était en route. Cap vers le large ! J’en ai vécu des heures de bonheur intense dans mon ancienne bibliothèque. A rêver, échafauder des scénarios…

Un jour j’ai pu compléter mon œuvre terminée. Superbe, phénoménale ! Je m’étais autorisé quelque créativité. Le bâtiment, au lieu d’une pâle copie, figurait un amalgame entre le France, le Titanic, le Queen Elisabeth II et le Legend of the seas ! Je n’étais pas peu fier !

Pourtant il manquait un je ne sais quoi. J’ai longtemps cherché. Une nuit d’insomnie, là à caresser du regard le Chancellor, voguant sur les mers avec lui, embarqué pour un grand voyage, toutes les escales de la Méditerranée, Gênes, Naples, Syracuse, Le Pirée, Istanbul, Alexandrie, puis le départ, le vrai, Port-Saïd, Suez, plus avant encore la Mer Rouge, l’Océan Indien, les origines du Monde et enfin l’Océan de béatitude, le Pacifique...

Tout d’un coup, au cours de cette dérive presque infinie, l’idée a surgi. Pourquoi toutes ces allumettes, n’avais-je cessé de me demander ? Comment parachever l’œuvre ? Simple, il en manquait une ! Le point d’orgue. L’eau et le feu, voilà le mariage idéal. L’union sacrée. Pas de risque, la mer immense, tout autour, aurait tôt fait d’éteindre l’incendie. Un bateau ne brûle jamais vraiment. L’eau vainc le feu, et non l’inverse !

012.jpgDe fait, il a suffit d’une allumette. Je l’ai craquée voluptueusement. Par une nuit de syzygie. Fatras, anéantissement total. Le bateau transformé en brasier. Une clarté rougeâtre a éclaboussé la pièce. Poutrelles, solives, quille, lisses, ballasts, s’écroulaient, de l’étrave à l’étambot, comme déchirés par les brisants, entraînant dans leur flamboiement les autres parties du bâtiment, au sein d’une mer déchaînée. Le feu léchait le navire à grand coups de langue ardente. Rien ne résistait à sa propagation. Jamais je n’avais vécu une extase aussi parfaite. L’incendie gagna l’appartement, puis peu à peu tout l’immeuble, happé dans un malstrom. Dévastateur. Jouissance, mystère de la transgression. L’eau tout autour n’a rien éteint. Les pompiers accourus à grands renforts, après des heures et des heures de lutte acharnée, sont repartis livides, hagards, parmi les décombres du quartier, encerclées de vapeurs fuligineuses.

Comment j’ai survécu, je me le demande encore. Je me trouvais dans l’œil du cyclone. Inattaquable. La justice des hommes s’est montrée plus impitoyable. Maintenant je suis enfermé. J’aurais peut-être mieux fait d’écrire. Voire.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Salmigondis" n° 12, dec  1999.

 

mercredi, 18 juin 2008

La forêt primaire

IMGP0700.JPGSainte-Marie est une petite île oblongue de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. A Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté,  plus rude, plus dépouillée. Les autochtones l’évitent tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Le gamin me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain, des jacarandas dont le mauve des fleurs jaillit du crêpelé des buissons. C’est mon premier voyage en Afrique. Il y a de quoi être envoûté par cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines arrondies. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Puis on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

Sentier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères envahissantes. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Tantôt je scrute la cime effilochée des arbres, tantôt je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. A croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. La solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt est douée d’une âme, d’un esprit, j’en jurerais. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

Voilà un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, s’est perpétué au cours du temps. Changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

J’ai atteint le centre de la forêt. Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Plus clairsemés les arbres. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Aucune fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. De molles collines ondulent à l’horizon. Ca y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. J’arrive dans la mangrove, baissant la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent comme des bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. Au sommet se dresse, en éventail de palmes, l’arbre du voyageur.

Voici l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, voilà l’étendue bleue, plane, le sable rose à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer, le soir venu, sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. La plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas. J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Les ressauts de son cours sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de longues goulées d’eau fraîche, observant les arbres et les grandes orgues de lumière entre les feuilles. Ecoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Ca va, mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue, ses babines qui claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Souffles n°220, décembre 2006 

 

 

samedi, 07 juin 2008

Tempo impetuoso d'estate

IMG_8485.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique... Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements. Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante. Effilochée de rubans, de dentelles. Antonio est là, près d’elle. D’un geste, elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole. L’air épouse ses formes. Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Ces gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime. Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore. Nuages menaçants. Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dissimulé dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire… En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du clavecin, elle serait une voix.  Il suffit qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envole avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune. Le lendemain, la senora Giro était dans son lit. Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire. IMG_8621.jpgIl trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu : - Que t’arrive-t-il Antonio ? - Je m’en vais ! - Comment ? - Je pars définitivement… Le peintre pose sa palette… - Mais qu’est-ce que tu racontes ? - Tu te souviens des problèmes que j’ai ai eu à Ferrare ? Le cardinal Tomaso Ruffo n’a pas lâché prise ! Il s’est acharné même. Ils me surveillaient depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, il vaut mieux ne pas t’en dire plus, ce serait dangereux ! Pas d’autre solution que la fuite. Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains. - Tu pars tout de suite ? - Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir... - Quel malheur Antonio, quel terrible malheur ! Pour aller où ? - A Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il faut espérer qu’il me soutiendra… C’est un revers, je dois l’accepter, quelle chance j’ai eu de vivre ici, avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux, franchement Giambattista ? - Oui Antonio, bien sûr… Il s’avance, observe le travail de son ami : - J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! Ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes ! L’amour, la sensualité, ses glissements, cette envolée, il n’y a que toi… Même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis sûr… Ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de glace, de neige, quelle ironie… Allez, il est temps, adieu Giambattista ! Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, la journée est finie. IMG_8500.jpgLe ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il rentre à l’Ospedale della Pieta, essoufflé. Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence et de douceur. Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous. Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante. Toute sa vie s’écoule dans les notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt il l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore... Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana di Mare se colore. Il s’assoupit légèrement. Un peu plus tard, il quitte Venise, subrepticement. Devant ses yeux Anna danse toujours.

Un an plus tard, lui, le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession. A ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn. Ensuite, on l’oublie. Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour clavier, on redécouvre sa musique.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Poésie première, n° 21, octobre 2001

Peintures récentes de Frédérique Azaïs-Ferri

jeudi, 05 juin 2008

Comment je suis devenu espion chinois

1229343167.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer…

Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, et puis… Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec son regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première.

Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, le trouble est palpable. Une brume opaque et filandreuse soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions ?

Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger, tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis ! J’embarque.

A travers un dédale inextricable de canaux, nous abordons un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, une salamandre. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur les murs. Ensuite, je pénètre dans un salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air.

La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea Del Sarto,  Giorgione, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana. Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle.

Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, les mêmes sans doute entendus par le maître de musique Antonio Vivaldi.

Voici mon hôte. Affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, suspendus en l’air. Posés sur un guéridon, deux verres à pied et une liqueur de figue.

La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’éternelle chape de plomb de la société. L’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent, dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée.

Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée ! Regardez notre ville... Etait-ce possible, aucun rempart, l’eau comme unique protection, et ces merveilles toujours debout… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche à nouveau du côté de l’Asie, mais Venise restera un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Ne soyez pas décontenancé, qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée. Nous assistons à l’effondrement d’une société, la plus grande civilisation de tous les temps,  comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour. Début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera… La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible, ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, comme l’eau, elle épouse l’avenir. L’adaptation est au cœur de sa logique… Vous le savez, ici, chaque année, le jour de l’Ascension, en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ainsi tout est mêlé, le ciel, la lumière... Le monde doit être pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas seule. Il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un nouveau Marco Polo… Parfois les espions le sont à leur insu… En attendant, ce mouvement est entamé… Nous devons préparer ces temps futurs… Le monde a changé de face, ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez, tout cela semble complexe, mais ne l’est pas en réalité ; nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin. »

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Salmigondis n°19, été 2002

Claude Monet, Le Palais Contarini, 1908, huile sur toile, Fondation Ernst Schürpf, Saint-Gall.

mardi, 13 mai 2008

Le Rire de Poséidon

47629109.JPGTheo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent… Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés pourtant, la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps. Envie de s’asseoir, de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans la tête de Theo, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement viride de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes. Il se dirige vers la gare routière. La chance est avec lui. Un autocar part le soir même pour la Grèce. Le prix est abordable. Quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages. Emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, Les Illuminations de Rimbaud. Le surlendemain, arrivée à Athènes. Comme un rubis, il a vu miroiter l’Italie, fauve dans la nuit, et la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, en pains de sucre posés sur l’eau. A l’auberge de jeunesse, il prend une douche puis part se renseigner sur les bateaux. Atmosphère étouffante de la mégalopole, à croire que toute trace du passé a disparu. Plutôt grise. Décidément toutes ces villes du Sud se ressemblent, asphyxiées par les voitures. Theo cherche une île, pas trop lointaine, pas trop touristique… Spetsai, parfait. La patrie de Poséidon.

725120344.jpgTous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. Levée l’aurore aux doigts de rose, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Emeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer. Ciel cuivré. Spetsai est en vue. Elle est assise à côté de lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Il ne l’avait pas remarquée, tellement évidente peut-être. Il lui parle tout de suite. Léonore, française, est venue ici rejoindre une amie. Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils parlent longtemps. Rendez-vous le soir au café du port. En attendant, il achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte l’unique village, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic. Braiments des ânes, criques couffies de soleil. D’abord revoir Léonore. Il va lui demander de l’accompagner. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement. Ils bavardent, dans le ciel safran. Il lui propose, d’accord, je viens avec toi, on part tout de suite si tu veux, c’est la bonne heure pour marcher. Ils cheminent silencieux. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée. Envie de s’éloigner le plus possible des clameurs. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort. Ils se baignent. Les vagues projettent des confettis d’argent, rivières de papillotes au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Ils allument un feu sur la plage. Leur peau a cette fraîcheur sucrée. Ils croquent des figues, des abricots. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. La nuit est habitée. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un frisson de coquillages. Ils se devinent, léchés par la rougeur des flammes. Elle lui parle, je voudrais faire l’amour avec toi, dans cette solitude étoilée, et peut-être la terre s’arrêtera de tourner, le ciel s’ouvrira comme une vasque immense et une pluie de soleil se répandra sur nous et la vie sera alors ce qu’elle n’a jamais cessé d’être… Leurs corps sont deux ondes de plaisir. La nuit s’approfondit. A un moment, Theo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles. Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-elle ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouvait le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit  en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Theo, que nous réserve l’avenir ?

242677118.jpgSoudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. A peine le temps pour Theo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Vivre en Languedoc-Roussillon", n°12, octobre 2005

Peintures de Frédérique Azaïs-Ferri

dimanche, 06 avril 2008

Flaminia

728217190.jpgChère Flaminia

J’ai fini ton portrait aujourd’hui, ta hanche, la pureté de tes jambes, les lignes si sublimes de ton corps, tout y est – et j’ai même réussi à cacher ce qui devait l’être. Ton visage enchanteur aussi, mais j’ai pu le dissimuler. La grâce de ta coiffure, pour le rêve. Ton image sera une trouée dans le temps mais je garderai le secret de ton voluptueux regard. Je te le jure, au nom de mes sentiments, infinis, pour toi, c’est le premier et le dernier tableau de la sorte que je peindrai. A ton image, unique, irréel - comme ta beauté est irradiante, bouleversante. Aucune femme ne m’a transporté aussi loin dans l’univers des sens ; ma vie à tes côtés :un vertige inespéré. Un jour, l’Inquisition ne sera plus qu’un mauvais souvenir - encore que j’en doute parfois - alors tu resplendiras comme tu le mérites, tu seras l’admiration du monde ; mais pour l’instant ce tableau doit rester caché. Il sera une fenêtre vers le ciel, un  L’art de la dissimulation permet seul d’exister dans ce monde obtus et fermé… Tu sais combien j’aime les paradoxes du visible et du caché, qui regarde et qui est regardé : en réalité le caché est le visible et réciproquement. Quand tout a commencé, mon talent était d’imiter le réel ; sens de l’observation, justesse, précision du détail m’ont gagné la reconnaissance, l’admiration de ce prince. Pressentait-il que son règne serait marqué du sceau de la fatalité et que, peut-être, grâce à moi, lui et les siens vivraient longtemps dans la mémoire des hommes ? J’ai été son double en quelque sorte (comme Rembrandt a été le double de lui-même), son confident. Nous avons si longuement parlé, sa simplicité malgré les apparences m’a aidé à vivre, à comprendre le monde derrière sa façade opaque et rugueuse. En observant le réel je l’ai vu se déplacer, se transformer. D’autres vérités sont apparues… Depuis, je cherche où peuvent me mener ces déplacements successifs. La surface du tableau devient un miroir, un point d’interrogation, un abîme… Pourquoi m’en aller alors que j’étais heureux près de toi ? J’y suis contraint bien sûr. J’écris ces mots la mort dans l’âme. J’ai tout fait pour retarder ce départ, mais tu le sais, ma naissance ne m’a pas permis d’être libre. Toute ma vie, j’ai dû accepter des compromis, suivre ce prince, voyager et ainsi croiser ta route, cara mia. Je voulais te dire Flaminia adorée, j’ai vécu ici en Italie à tes côtés le meilleur de mes jours, le plus sacré de mon existence. Combien l’Espagne me paraîtra triste après toi, ces après-midi dans la douce lumière romaine, les parfums mauves des jacarandas, le velours du soir au son des mille églises. Tu seras dans mes pensées chaque jour, jusqu’à celui béni où je reviendrai.

         A toi, pour toujours, Diego

Raymond Alcovère, Nouvelle parue dans La licorne d’Hannibal, n°6, mai 2004

lundi, 24 décembre 2007

Ca ne te dérange pas ?

00a0af4e1b1c017ef7f1ff626d11612e.jpgVeille de Noël, il est presque dix-sept heures. Sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. Fin d’année pénible, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui, le mari irréprochable. Puis Evelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, quand même. Il préfère laisser l’illusion à Evelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps.

Rendez-vous dans un bar de la ville. Elle tient à ces rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Le plaisir des débuts s’est dilué, les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est pas assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là… Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe, Evelyne est enceinte.

-  Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?

-   Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?

-    Evelyne…

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter.

-  Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

f9d4f28ffe58be962df4fa67c4848270.jpgIl est abattu, un soir de Noël en plus, la situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Evelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse.

Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

52f3cfbdcbce47ed4c93e25baf5d9194.jpgAu diable les soucis, il commande un cocktail. A la radio résonne les premiers accords de Honky tonk women. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève, se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. A quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même !

Il enfourche sa moto, un peu flottant. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Evelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée !

Sa femme l’accueille en souriant :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ca ne te dérange pas ?

 

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Photos de Gildas Pasquet

vendredi, 21 septembre 2007

Le silencieux

C’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu.

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité, ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons, entourées du parfum des violettes et des saveurs de prunes. Au loin une mer opale. Et Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée. A tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

9d5547f44d69b91593cb352839598efc.gifUne semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan. Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

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- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant.

Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté. A croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

0e3272d767fe83d25d8ab00fc186c3f2.jpgElle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.