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samedi, 24 mai 2014

Et même un certain sens de l’apostolat horticole

"Je bichonne mes géraniums. À la tombée du soir, je bassine le tilleul, qu’il profite au maximum de la fraîcheur toute relative de nos nuits d’été. Midi est d’une barbarie qui brûle tout par ici ; minuit, guère plus amène, offre parfois le bref répit d’une manière de courant d’air. C’est un tourment quotidien et quasi permanent dans cette encoignure de province où ne poussent que des cailloux et crève tout le reste que s’acharner à faire fleurir un bégonia ou vouloir conserver un peu de son éclat au feuillage du tilleul. Je m’y emploie cependant avec beaucoup d’abnégation et même un certain sens de l’apostolat horticole. Ne voyez dans cet aveu nulle prétention de ma part ; ce serait là, j’en ai parfaite conscience, surajouter à l’inutile de mon existence sottise et ridicule."

Pierre Autin-Grenier, extrait de 11 inédits pour le Banquet, éditions Verdier

jeudi, 01 juillet 2010

A part le bouquin de P.A.G. je vois pas ce qui pourrait nous remonter le moral

GEOMETRIE ROCHALAISE (22).JPGVoir ici ou alors...

« ON FERME »

Théâtre LE SONOGRAF

(84250 Le Thor)

Samedi 3 juillet à 21h

D'après « Friterie bar Brunetti »

de Pierre AUTIN-GRENIER

(aux éditions L’Arpenteur/Gallimard)

adaptation et mise en scène: Camille Vivante

Le propos du roman situé dans les années 1960 résonne aujourd’hui avec acuité : l’adaptation insiste sur quelques points qui sont très actuels : la solitude, le consumérisme, l’empire des banques et leurs profits financiers, les opérations immobilières, etc…   Avec : 
Frédéric CHIRON : Monsieur Pierre.
Alain VERGNE : Vincent et Monsieur Joseph 
Alice : Madame Loulou et Madame Renée Sébastien BOUCHET : Le banquier, le noiraud, Domi et Madame Ginette.

LE SONOGRAF, Mas de la Cigalière - 84250 LE THOR


Tél: 04 90 02 13 30


Email: prog@sonographe.fr

http://www.sonographe.fr/1_2.cfm?p=182-on-ferme-de-pierre-autin-grenier-theatre-le-sonograf-le-thor-avignon

Photo de Gildas Pasquet

jeudi, 17 juin 2010

Pierre Autin-Grenier à Alès

C’est tous les jours comme ça

« En voyant les nombreuses injustices commises à l’encontre de ses concitoyens et la suppression progressive de toutes les libertés, Anthelme Bonnard décide de se révolter contre le pouvoir. »
Après L’Ange au gilet rouge et le percutant Friterie-bar Brunetti, l’auteur de Toute une vie bien ratée revient avec ce livre à la forme brève dont il est incontestablement l’un des maîtres actuels.


Samedi 19 juin 2010, Entrée libre

- 15h30 : Rencontre-débat avec Pierre Autin-Grenier autour de son livre « C’est tous les jours comme ça ».
Médiathèque A. Daudet – 24, rue E. Quinet - Alès

jeudi, 03 juin 2010

C'est tous les jours comme ça, de Pierre Autin-Grenier

Pierre-Autun-Grenier-150x150.jpgLIRE

Un couple d’étudiants des Beaux-Arts s’est fait prendre en flagrant délit en train de lire, lui un roman de Zola, elle (ce qui ne va pas manquer d’aggraver sérieusement son cas) un samizdat de V., dans le Lyon-Orléans de dix-huit heures quatre, hier. Trois jeunes recrues frais versées dans la toute nouvelle Police Armée du Peuple ont sans doute voulu faire d’entrée du zèle et afficher ainsi leur ardeur a bien servir le régime en opérant de leur propre initiative ce contrôle-surprise juste avant le départ du train. Les deux fieffés provocateurs se sont fait copieusement passer à tabac sans que quiconque n’ose réagir dans le compartiment, avant que d’être embarqués manu militari au commissariat central pour y répondre de leur conduite. Martin qui me rapporte l’affaire ajoute qu’à l’heure qu’il est on ne donne pas cher de leur avenir dans l’art de l’autoportrait.

Il est vrai que depuis l’entrée en vigueur de cet imbécile décret interdisant de lire dans les lieux public tout écrit autre que la presse d’État ou les petits ouvrages à couverture bleu nuit du ministère de la Formation Civique, on assiste à une véritable chasse aux récalcitrants, à une traque sans trêve et sans merci des fraudeurs de tout acabit. Certes le nombre de nos concitoyens encore entichés de littérature a fondu à vue d’œil depuis la réforme drastique de l’édition, la sarabande enragée des ciseaux de la censure et les mesures contraignantes concernant le commerce de librairie, mais il reste important quand même et composé d’individus assez déterminés pour poser problème. Quant aux dissimulateurs de toutes sortes, ils ont recours à des subterfuges d’une telle ingéniosité pour assouvir leur passion qu’on peut les croire tirant substantifique moelle du
Manuel à l’usage de l’Homme Nouveau (sous couverture bleu nuit) alors qu’ils sont tout simplement plongés dans quelque croustillant chapitre de Proust.

Déjà c’était à se tordre lorsqu’Ils ont imposé sur tous les ouvrages de fiction ces grotesques bandeaux rouges et blancs marqués d’inscriptions aussi absurdes que
« Lire peut entraîner des lésions cérébrales graves », « Lire peut provoquer des troubles oculaires irrémédiables » ou « Lire peut nuire aux spermatozoïdes et réduit la fertilité » et autres âneries ignobles tout droit sorties de leur esprit tordu, mais quand la sous-secrétaire d’État en charge des Activités Culturelles et de Loisirs a déclaré dans un discours fameux par sa bêtise vouloir « aller buter les déviants jusque dans les chiottes » (sic), alors je ne vous dis pas le sentiment de malaise mêlé d’angoisse qui s’est emparé de tous ceux pour qui lire autre chose que les romans à l’eau de rose des éditeurs sous contrat représente l’ultime espoir d’évasion, le dernier espace de liberté. Nombreux ceux qui (comme moi, avouons-le ici en douce) ont entrepris de stocker en lieu sûr différents titres de leurs auteurs de prédilection dans la crainte de voir bientôt considérée comme suspecte, si ce n’est tantôt interdite, la possession d’une bibliothèque à domicile. Faudra-t-il demain se coudre les paupières pour avoir l’air d’un honnête citoyen?
Quand même voltigent toujours de-ci de-là des mots réchappés du carcan de la médiocrité imposée et de la littérature marchande, la plupart publiés sous le manteau par des enragés à la témérité sans faille, vendus le plus souvent à la sauvette ou dans les arrière-boutiques de libraires rebelles et qui font le bonheur de quelques irréductibles, d’amateurs de belles choses ou d’impénitents vieillards comme moi. Mais tout cela, pour combien de temps encore ?
P.A.G

tous-les-jours.jpgLire l'article de Martine Laval

jeudi, 13 mai 2010

Pierre Autin-Grenier à Carpentras

tous-les-jours.jpgPour la sortie de son dernier livre "C'est tous les jours comme ça" aux éditions Finitude

Lire ici un article de Pierre Assouline

Vendredi 14/05/2010 : 19H00

Librairie de l’Horloge
35 place de l’Horloge
84200 CARPENTRAS
04 90 63 18 32

mercredi, 03 mars 2010

Quand avril fait deuil de ses lilas

radisbleus.jpgQuand avril fait deuil de ses lilas, que moutonne l'eau du lac sous les rafales du mistral et que merles transis pas plus que rousserolles ne vous donnent envie de chanter, alors où voulez-vous aller puiser la force d'encore continuer jusqu'à la passerelle, là-bas, où les grands roseaux bleus font signe et nous appellent ?
Une averse sauvage désole soudain sentes et sous-bois qu'au sortir de la forêt ne viendra consoler aucun arc-en-ciel, ils sont tombés des nues les cerfs-volants de fine étoffe qu'enfant nous lancions à l'assaut du soleil et maintenant même l'iris des marais prend sous nos pas une pâleur d'ennui tandis que s'évanouissent en ricanant dans le vent les souvenirs jaunis des jours passés.
Quelque chose de nous déjà doucement gagne l'agonie qu'on voudrait voir encore cavaler vers la vie, au cœur cependant la tranquille espérance qu'un frisson de lumière, agitant là-bas les grands roseaux bleus, suffira sans doute pour atteindre bientôt la passerelle.

Pierre Autin-Grenier, Les Radis bleus

mercredi, 09 septembre 2009

Un extrait des Radis bleus

9782070315024.gifSi souvent le vacarme nous réclame et nous comble que, loin de lutter, nous nous abandonnons alors à son absurde accablement. Nous voici en plein charivari, brisant de la vaisselle épaisse contre les murs, remuant la langue en tous sens dans le vide, ivres de vociférations et de cris, aussi éloignés de la mer que la fenêtre aveuglée.

Et cependant, agité d’un infime frisson de lumière, sous nos yeux légèrement tremble l’essentiel. C’est un oiseau qui s’envole dans le jour, la main immense de Giacometti, un morceau d’ombre seulement qui parfois bouge …

Toutes ces choses de rien, mises bout à bout, lentement bâtissent le monde réel ; nos gesticulations insensées sans cesse l’effacent au profit de sa grimace.

Les Radis bleus, Pierre Autin-Grenier, Sainte-Alice, Vendredi 16 décembre

Editions Folio

dimanche, 10 mai 2009

PAG à Tarare

COULEURS CAFÉ PRÉSENTE
JEUDI 14 MAI à 20 heures
Rencontre avec 
Pierre AUTIN-GRENIER
Café La 6ème Faute
Rue Pêcherie TARARE (69170)
Soirée animée par Hubert ROSIER
(Renseignements : Couleurs Café : 04 74 05 73 83)

mardi, 28 avril 2009

Pierre Autin-Grenier aux Xanthines, à Lyon

Lecture de et par Pierre Autin-Grenier. Il est l'auteur de Cri (Cadex), Friterie-bar Brunetti (Gallimard), L'Ange au gilet rouge (réédité chez Gallimard)...
Le 30 avril à 18h, Aux Xanthines, 33 rue de Condé, Lyon 2e

Tél.: 06 87 42 48 88

dimanche, 19 avril 2009

Peau, un inédit de Pierre Autin-Grenier

DEMAIN2.jpgIl arrive que ne sachant plus quoi faire de ma peau je m’écorche vif, la plie ensuite avec soin et la dépose sur le dossier d’une chaise; me sentant soudain léger ainsi libéré de toutes apparences je peux alors attaquer la journée du bon pied. Il en faut vraiment peu parfois, bien mince stratagème, pour d’une humeur maussade devant le miroir du matin se retrouver en cinq sec réconcilié avec la vie et, claquée la porte derrière soi, prêt à de saines folies.

     J’ai connu des petits plaisantins qui changeaient de peau comme de chemise, au gré des circonstances, et sans voir que cela ne menait à rien car c’est bien en chair et en os qu’il convient de se montrer, le cœur à nu et tout le reste avec,  très simplement. Certains font ainsi peau neuve chaque jour ou presque ne se doutant que sous ce qu’ils prennent pour une nouvelle manière d’être perce toujours l’âme répugnante du reptile ou l’instinct sauvage du fauve. Ignorent-ils à ce point que sous ces peaux d’emprunt il y a belle lurette qu’ils ne trompent plus grand monde ?

     Certes ces journées d’écorché vif où mon vieux cuir cruellement tanné par les vicissitudes de l’existence reste en repos sur sa chaise à la maison, alors tout éclate à chaque coin de rue de ce qui m’anime pour de vrai; bonté ou crapulerie, sévérité ou gourmandise, saute comme une évidence aux yeux du premier venu et je ne puis rien dissimuler des sentiments que j’éprouve, encore moins feindre ceux que je n’ai pas. Il en résulte parfois quelque embarras, certains s’étant mépris de longtemps sur mon compte, méconnaissant jusque-là qui je suis et, m’ayant imaginé toujours bien disposé à leur égard, les voilà violemment dépités de me découvrir soudain les tenant depuis des lunes en piètre estime. À l’inverse, d’autres qui me battaient froid parce que me trouvant un air indifférent et dédaigneux, sous mon véritable jour me voyant curieux d’eux-mêmes et de leur opinion autant que soucieux de leur marquer ma déférence, ne me laissent plus une seconde pour souffler tant est pressante leur soif de me témoigner reconnaissance et amitié.

     Je suis bien obligé d’avouer parfois un peu harassantes ces heures passées à parcourir la ville avec seulement mon âme en bandoulière et nulle carapace pour me protéger du jugement toujours téméraire d’autrui. Retour chez moi je remets ma peau, souvent pour longtemps; le monde n’est pas prêt, voyez-vous, à souffrir sans broncher toutes nos vérités.

 

 

P.A.G

Extrait de « C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard) » inédit.

Photo de Ronan Barrot, qui expose actuellement à l'espace Fernet Branca, voir ici

vendredi, 17 avril 2009

Une lettre ouverte à Pierre Autin-Grenier

Superbe, par Thomas Vinau, à lire ici

Le Magazine Autour des auteurs n° 13 est en ligne

1-inedit1.jpgAvec notamment, Corrida, un inédit de Pierre Autin-Grenier

Un billet bien frappé de Janine Teisson

Une interview de Michel Arbatz, des chroniques livres

Et des créations graphiques de Catherine Olivo, Didier Leclerc, Annie Got, Marie-Lydie Joffre, Claude Teisson

Voir ici le Magazine

« Danse avec le sable » ©Didier Leclerc/Atelier N89

Voir ici le site de Didier Leclerc

dimanche, 29 mars 2009

Sacré Vendredi 13 !

83bdd4a8c39e41e86435c468d57fb0b4.jpgÇa commence mal cette histoire. À peine servis les apéritifs la discussion s’engage sur un point de doctrine des plus byzantins à la façon d’un combat entre les Horaces et les Curiaces. J’aurais plutôt poussé, moi, à débattre pépère des mérites des boulomanes castels-bonisontains comparés aux vertus des vélocipèdistes de La Ricamarie ou de tout autre sujet laissant place à la respiration et offrant de multiples raisons de trinquer ensemble  —  tchin-tchin  —  et vider quelques verres sous ce ciel de vendanges que venaient taquiner des envolées de moucherons. Après tout nous nous retrouvons entre amis autour d’un lapin tombé au champ d’honneur et vite fricassé en gibelotte pour papoter sur pluie et beau temps, et non pour catéchiser l’incrédule à coups  d’arguties branlantes, de raisonnements spécieux s’effilochant en mille querelles d’Allemand cependant que les glaçons fondent en larmes dans les anisettes et que le frichti risque le coup de feu sur le fourneau. Mais inutile de se tortiller sur sa chaise à chercher en vain nouvel ordre du jour et tenter ainsi de rompre les chiens, l’affaire est mal partie même si je ne sais plus quel trouble-fête a lancé la question de croire ou non aux bons et mauvais présages, chats noirs ou merles blancs, et autres superstitions. Maintenant, voilà : c’est la vraie foire d’empoigne où l’un agonit l’autre, l’autre incendie l’un, tous se chamaillant à qui mieux mieux. Nous ne sommes même pas douze apôtres réunis pour célébrer les qualités de ce lapin qu’on se croirait déjà treize à table !

 

 Une fois   —  je raconte à nouveau  —   je me suis trouvé moi-même nez à nez, figurez-vous, avec un pendu. Je devais avoir sept ans et cela s’est passé dans un bois près de Claveisolles,  j’étais sans doute aux  champignons ; “ Non, pas du tout hallucinogènes ! ” je réplique à Anne-Marie qui, certes, a entendu cent fois l’histoire mais prétend maintenant que j’invente, qu’à chaque nouvelle version j’en rajoute. Mon bonhomme se balançait bel et bien au bout d’une branche, il tirait une drôle de langue et son cou de poulet saucissonné par la cravate de chanvre achevait de lui donner cet air flapi qu’ont les pantins de chiffon accrochés à leur patère la farce terminée. Longtemps j’ai tenu la chose secrète, de jeudi en jeudi me rendant en catimini aux pieds de mon pendu lui faire mes confidences, tenter aussi d’obtenir son intercession auprès des puissances obscures qui régissent nos destinées dans l’espoir idiot d’échapper ainsi à la vie de traîne-chagrin qui m’était faite alors. Eh bien, ne croyez ni à Dieu ni à Diable si vous voulez, mais quand l’automne venu des braconniers à la traque d’un sanglier sont tombés dessus et se sont partagé un bout de corde pourtant déjà bien élimé, dans la saison l’un s’est enrichi d’un champ d’une centaine d’arpents tandis que l’autre, du même coup, héritait d’un troupeau de trente cornes. Que mon pendu ait porté bonheur à toute la paroisse n’empêcha point cependant qu’il fût pour moi porte-poisse puisque, sitôt l’affaire classée, je quittai la communale et, pour me permettre de mieux oublier, on m’enferma illico presto dans une boîte de curés.

 

Comme Anne-Marie convient qu’il serait finalement trop facile de dénicher un macchabée chaque matin pour qu’à midi vous tombent dans le bec des cailles toutes rôties accompagnées de leurs cèpes farcis et qu’aussi ma petite anecdote à double tranchant a drôlement égayé l’atmosphère, une seconde j’espère que nous allons embrayer sur sujet moins branquignol que les superstitions et autres croyances absurdes en l’au-delà et qu’est-ce que vous pensez je dis, comme ça, de la dernière récolte qui nous promet, je crois, un bon millésime pour les bordeaux et de fameux pots de côtes à venir, non ? … Un ange passe.  Tout le monde alentour me fait d’abord des yeux de merlan frit, mais bien vite se ressaisit pour aussitôt relancer de plus belle la machine à tricoter les théories fumeuses, les jacasseries sans fin et  —  Hardi, petit !  —  voilà que c’est reparti comme en quatorze ! Quand l’irrationnel s’est emparé d’esprits échauffés, qu’il a bien fait son nid dans la conversation au point de tout accaparer, alors vous ne pourrez jamais empêcher que Pierre n’ait une vague expérience de table tournante à mettre sur le tapis tandis que la langue de Paul lui démange déjà d’expliquer comment, ayant sans mauvais calcul écrasé le matin un chat noir, il fut de manière bizarre pris de coliques néphrétiques dès le soir. Et maintenant même ma femme lâchant ses casseroles décide d’entrer dans la danse, d’ajouter son grain de sel, férue à tous crins de réincarnation et de polka des planètes. Je présage que ce charivari va tantôt tourner vinaigre et , pour finir, ce damné lapin nous aura jeté le mauvais œil, voilà tout.

 

Sans doute eût-il été plus sage, avant que de claironner ripaille, d’examiner en bon aruspice les entrailles de ce garenne pour décider de l’opportunité d’une telle réunion plutôt que de les abandonner à la voracité des bâtards du voisinage et voir ainsi de quel oracle auraient accouché Dionysos, Artémis d’Éphèse ou les divinités champêtres et de la convivialité réunies. Comment aurais-je pu imaginer, à moi tout seul et avec ma franche naïveté, que le sacrifice de ce malheureux mammifère allait tous nous précipiter dans des polémiques de chiffonniers, crêpages de chignons et furieuses prises de becs ; rendus les uns comme les autres aux confins de la folie ? Aurais-je jamais pu soupçonner, il y a seulement deux lunes, que nombre de mes amis fussent à ce point tourmentés par diableries, sciences occultes et trèfles à quatre feuilles jusqu’à vouer aux gémonies ceux d’entre nous qui, ayant les deux pieds bien établis sur terre, ne se soucient d’avoir à passer sous une échelle pas plus qu’ils n’envisagent se rendre à La Mecque en pédalo et n’ont cure des “ Abracadabra ” de la cabale pas davantage que des “ Alléluia ” de la calotte. Boniments de chaisières un poil foldingues ou de bedeaux illuminés, préceptes de gourous berrichons ou prédictions d’astrologues carpentrassiens semblent ainsi en avoir saisi plus d’un qui, croyant dur comme fer à ce bric-à-brac mystique et redoutant partout couteaux en croix et salières renversées, s’est mis martel en tête pour convertir le reste de la tablée à son dada surréaliste et maintenant, dans le brouhaha des controverses, les rodomontades des uns et les cris d’orfraie des autres, c’est comme la vague et confuse appréhension d’une menace qui soudain plane sur l’ensemble de l’assistance. Oiseau de malheur que ce maudit lapin !

 

Sous la tonnelle les senteurs vives et framboisées des vendanges alentour que traversent, par effluves, les parfums mêlés de l’été finissant et des premiers labours d’automne pourtant voudraient incliner à plus large tolérance, à rire aussi ensemble de bon cœur et pour un rien, — je ne sais pas, moi —  à cause des pétanqueurs castels-bonisontains par exemple ou peut-être des cyclistes moustachus de La Ricamarie, enfin danser le chahut copains-copains et nous féliciter de l’heureuse participation du soleil à ces agapes de septembre plutôt qu’abdiquer toute raison et courir à la castagne à force de furie des croyances à mystères pour les uns et d’acharnement dans une incrédulité sans partage pour les autres. Le monde n’appartient à personne, hasarde Anne-Marie espérant de la sorte calmer le jeu, et l’éternité aussi est inutile. Elle a lâché ça d’une petite voix rose bonbon certes, mais presque sans avoir l’air de rien en somme et pensant bien faire. Quand même, c’est un peu comme si, tout d’un coup, elle s’était mise à brailler à pleins poumons  “ Il n’est de sauveurs suprêmes : ni Dieu, ni César, ni tribun ; joyeux ripailleurs sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun ! ” Devant le hourvari de clameurs que soulève aussitôt dans chaque camp semblable assertion et la pagaille qui s’ensuit, les plus sensés un instant songent à se réfugier dans les montagnes du Montana pour échapper au pire tandis qu’Anne-Marie, profil bas, pique du nez dans son assiette sur deux tibias de lapin croisés là on ne sait ni par qui ni comment. On sent bien malgré la douceur de l’air ambiant et les suaves odeurs d’automne que quelque chose entre nous vacille, chancelle et menace de sombrer qui va, pour finir, nous laisser le souvenir de ce satané lapin en travers de l’estomac.

 

Au dessert l’étripage est à son comble et l’indifférence générale envers l’île flottante pour laquelle personne ne semble maintenant avoir le moindre goût. Personne non plus ne prête attention à cette escadrille de moucherons qui depuis lurette nous tournicote devant les mirettes et, subitement, se lance à l’attaque des tours d’or et d’argent du World Trade Center plantées dans la crème anglaise comme une décoration certes assez prétentieuse et imbécile au milieu des blancs d’œufs battus en neige. Quand Anne-Marie hurle  “ Attention ! ” il est déjà trop tard. Déstabilisée par les habiles bestioles l’une des Twin Towers s’effondre dans mon arabica, l’autre s’affaisse lamentablement dans la tasse d’Anne-Marie. “ MERDRE ! ” tout le monde crie, éclaboussé. C’en est fait de mon café, il fout le camp et remontent à la surface des flopées de dollars en marmelade cependant que vibrionnant autour de nous le gang des moucherons entame avec insolence le fameux “ In God we trust ”.  Sacré vendredi 13, j’en conclus à part moi, pour une histoire qui, si mal commencée, ne pouvait finir autrement que dans la panade.

 

Pierre Autin-Grenier

Extrait de « L’Éternité est inutile » (Gallimard/L’Arpenteur, 2002).

Cette nouvelle et le tableau de Annie Caizergues ont paru dans la revue L'instant du monde n° 1 (2002) 

 

samedi, 28 mars 2009

P.A.G. à l'Académie !

p_pag_mm1.jpgPour les plus récents arrivés sur ce blog, voici donc une redif, une pignolade, qui date de 2006. Rappelons-le aussi, que, un peu plus tôt et dans ces colonnes, P.A.G. fut le créateur du C.O.N. (Comité pour le Oui au Non), qui, lors d'un référendum, eut un certain succès !!!

Une foule avenante et bigarrée se pressait hier, sous la Coupole, pour la réception à l’Académie Française de Pierre Autin-Grenier, au fauteuil de Jean d’Ormesson. Nombre de ses amis étaient là, déjà académiciens comme Jean-Pierre Ostende, Jean-Claude Pirotte et Gil Jouanard ou en passe de l’être comme Eric Holder ou Christian Garcin. Très élégant dans son costume dessiné par Christian Lacroix, l’œil pétillant et la démarche primesautière, l’ancien soixante-huitard dont on connaît le talent et l’ironie mordante a laissé quelque peu perplexe une partie de ses auditeurs en prononçant l’éloge de l’ancien directeur du Figaro Magazine : « Homme de plume mais aussi de combat et ce qui ne gâte rien, d’une immense culture, Jean d’O - comme l’appelaient ses nombreux amis – s’il n’a cessé de côtoyer les puissants, n’en aura pas moins été un défricheur, un chercheur inlassable de vérité. Seul contre tous, il n’hésitera pas à jouer les trouble-fête après mai 1981, à se dresser courageusement, tel Hugo face à Napoléon III, contre François Mitterrand et à faire du Figaro, le grand journal de la contestation d’alors, un rempart contre la pensée unique et une nécessaire alternative, un scrupuleux antidote (...) C’est à cet homme de résistance que je veux rendre hommage aujourd’hui, c’est ce compagnonnage que je revendique, celui de l’irrévérence et de la libre parole, même si nos convictions ont souvent été diamétralement opposées, concluait-il… » Quolibets et noms d’oiseaux (re)fusèrent alors ci ou là, vite recouverts par les applaudissements d’usage et le sourire entendu de quelques uns. Tout cela fut oublié grâce à l’éloquence vibrante de Angelo Rinaldi qui, prononçant l’éloge de Pierre Autin-Grenier, mit l’accent sur « l’ironie convulsive, l’impertinence consubstantielle du nouvel académicien » : « il n’a jamais voulu appartenir à aucune école, sinon celle des « Moins que rien » , sous lequel un journaliste fort pertinent – cela existe, c’est prouvé, ajoutait-il - avait regroupé, dans les années quatre-vingt-dix, quelques unes des plus solides – et des plus caustiques - plumes du moment. Tels ces écrivains du bâtiment dont Hemingway conseillait au siècle dernier la fréquentation aux débutants, Pierre au teint de gravier (comme l’a surnommé son ami Jean-Jacques Marimbert) n’a cessé d’être prolixe. Lui qui rendit ses lettres de noblesse au curé d’Ars, à l’andouillette et au désert du Kalahari, lui le maître du « fond de court » surprit son monde en montant au filet, par son entrée en force dans le roman grâce à « Friterie-bar Brunetti », qui fleurait bon sa gargotte et redonnait des lettres de noblesse aux classes que l’on appela populaires, et que tout le monde semblait avoir oublié, après ces années de gauche caviar et de droite provo. Fort de ce succès, rien ne l’arrêta plus. Après avoir habilement soutenu le non au référendum de 2005, il entreprit en 2007 son grand virage à droite pour soutenir (victorieusement encore) la candidature de Ségolène Royal à la Présidence de la République. Les attaques redoublèrent. Du haut de sa superbe, il les ignora. Dans la foulée : « Je ne suis pas un bobo ! »  allait devenir le livre-culte de toute une génération, cette fameuse classe d’âge qui souffrait intérieurement mille morts de tant d’idéaux bafoués, de tant de rêves évanouis. Ce pamphlet le propulsa, si j’ose dire, dans notre vénérable académie, dans ce fauteuil même, où avant lui trépignèrent d’aussi illustres écrivains que Cotin, Morville, Esménard, Biot, Curel et autre Romains…

C’est dans un des quartiers du vieux Lyon qu’il affectionne tant, qu’une partie de cette joyeuse assemblée, par un TGV spécialement affrété, s’est rendue ensuite, pour fêter cet irrésistible événement. Et le pouilly-fuissé, comme il se doit, a coulé jusqu’à une heure fort avancée de la nuit ! Les plus vieilles institutions ont aussi leurs moments de folie !

Raymond Alcovère, 2006

Ibrahim Shahda : Portrait de Pierre Autin-Grenier : la misère du monde (74)

jeudi, 26 mars 2009

Wanted !

wanted,M19995.jpgAttention, cet homme est dangereux, lire ici !

Ignore-t-il ou feint-il d'ignorer que celui qui créa Philippe Marlowe est entré dans l'éternité il y a tout juste 50 ans, jour pour jour ?

vendredi, 20 février 2009

Lectures/rencontres avec Pierre Autin-Grenier

 Rencontres animées par Éric PESSAN

      * Mardi 24 février 
  
        Médiathèque Diderot de REZÉ (44402)
        Place Lucien-Le-Meut
        à 19 h
        (02 40 04 05 37)


      * Mercredi 25 février
  
        LA TRÈS PETITE LIBRAIRIE
        58 bis rue des Halles à CLISSON  (44190)
        Repas mise en forme : 19h / Lecture-rencontre : 20h30
        (02 51 71 89 66)


      * Jeudi 26 février
  
         Librairie VOIX AU CHAPITRE
         67, rue Jean-Jaurès à SAINT-NAZAIRE (44600)
         (02.40.01.95.70)
         Rencontre animée par Gérard LAMBERT

samedi, 08 novembre 2008

Rappel de quelques infos

MAIL BNA 25 SMALL2.jpgDernière ce soir (à ne pas manquer) à 19 H

Au théâtre d'Ô à Montpellier de Bureau National des Allogènes, de Stanislas Cotton

Cie Les Perles de Verre

Mise en scène Hélène de Bissy et Béla Czuppon / Avec Babacar M’Baye Fall et Béla Czuppon

 Rigobert Rigodon, petit fonctionnaire, examine et trie les requêtes des demandeurs d’asile. Mais un jour, ce «monsieur tout le monde » saute par la fenêtre et s ’écrase quelques mètres plus bas. Pourtant, son âme continue à flotter parmi les vivants,pour raconter son étrange rencontre avec Barthélémy Bongo venu lui demander si, en tant qu’être humain, il pouvait rester ici…

Allogène : D'une origine différente de celle de la population autochtone et installé tardivement dans le pays.

Rond point du Château d'eau
34090 Montpellier  

Tel : 04 67 67 73 73
Fax : 04 67 67 73 74
Réservations : 04 67 67 66 66

La semaine prochaine à Nîmes, au Périscope, le 13 à 19 H et le 14 à 20 H 30  (résa : 04 66 76 10 56)

ESSAILIVREAFFICHE.jpgEt tout le WE,

Pierre Autin-Grenier sera au Salon Place aux livres, place Bellecour à Lyon, sur le stand des éditions Cadex et des éditons du Chemin de Fer, du 7 au 9 novembre 2008.

Voir ici le site du Salon avec  toutes les infos

 

Lire ici sur ce blog, en date des 28, 29 et 30 octobre des inédits de PAG


jeudi, 30 octobre 2008

C’est le combat qui continue

Mannequins (4).jpg(Un dernier inédit de Pierre Autin-Grenier)

 Ça y est, depuis un bon mois les surmulots ont délaissé leurs sarabandes dans les égouts pour venir faire ripaille dans la rue, les cafards eux-mêmes ne se cachent plus qui affrontent impunément le plein jour et dont l’odeur fétide infecte jusqu’à l’atmosphère des beaux quartiers et bien au-delà, la banlieue, les campagnes alentour, le diable vauvert, le bout de l’horizon, tout, quoi. C’est miracle qu’on puisse encore respirer. Miracle aussi que le va-et-vient bruyant de la  vie persiste au beau milieu de ce merdier.

     Trois semaines déjà que tout le monde se barricade derrière des volets clos en permanence dans le fol espoir d’échapper autant que faire se peut à cette pestilence; pour rien, tant la puanteur insoutenable qui monte du pavé encore humide des dernières pluies telle l’eau dans le sable s’insinue partout jusqu’à venir pourrir le restant de bœuf en daube dans votre assiette. Et quand, ici ou là, une ou plusieurs de ces montagnes d’immondices qui submergent depuis des lustres toute la ville sont enflammées, souvent de nuit, par des mains malveillantes ou quelques riverains excédés et irresponsables, que les pompiers, largement débordés par la besogne, n’interviennent pas tambour battant et c’est alors un épais nuage toxique qui vient noircir sans appel les façades, encrasser jusqu’au dernier croissant de lune le fond du ciel.

     Dans certaines ruelles particulièrement resserrées du vieux quartier, on dit que ces tonnes de détritus accumulées avec constance une éternité durant permettraient tout juste le passage pour les accès d’immeubles et, dans cet état de choses, la circulation automobile y serait devenue impossible. Ne rapporte-t-on pas de même qu’il serait vain, dans d’autres coins, de vouloir s’accouder aux balcons des premiers étages, des monceaux de sacs-poubelles éventrés montant jusqu’aux balustrades. Tout cela sans parler du fait que dans des secteurs comme l’avenue de la Victoire, ou  l’interminable boulevard de la Révolution Nationale qui mène à la gare, les voitures ne se croisent qu’à peine quand elles ne roulent pas sur une seule file, en alternance, comme dans une tranchée creusée dans les ordures; cela je l’ai vu et bien vu de mes propres yeux.

     La situation se dégrade de semaine en semaine, empire à bientôt nous faire toucher le fond de la répugnance, l’écœurement devient universel et l’incurie des pouvoirs publics à nous soulager de ce fléau est telle que nous n’attendons plus aucun secours de nos dirigeants qui, par ignorance, lâcheté, ou trop occupés à de douteuses tractations, semblent pour toujours avoir renoncé à s’attaquer sérieusement à la question. Ce que nous redoutons le plus maintenant c’est l’apparition de la leptospirose dans la population à cause de ces hordes de rats dans nos rues, une contamination des eaux par la dioxine et, plus angoissant encore, le retour du choléra que nombre de médecins au sein du Conseil de l’Ordre, et non des moindres, considèrent comme inéluctable à plus ou moins long terme si rien ne s’améliore sensiblement sous peu.

     Voilà à quelle apocalypse nous a réduits ce régime dont le chef continue pourtant à promettre monts et merveilles au peuple lors de ses incessantes parades en province devant des parterres de miliciens bornés et d’adeptes conquis, voire face à des assemblées de travailleurs médusés. D’une fenêtre audacieusement entrouverte sur cet abîme me parviennent, c’est étrange, des petits morceaux de musique , fugue parfois sonatine d’autres; ainsi, par-delà puanteur et oppression, quelqu’un du voisinage trouve-t-il encore la force d’occuper ses journées à jouer du piano. Tout n’est donc pas perdu, je me dis, et d’une certaine façon, avec cette envolée de notes dans la rue, c’est le combat qui continue. 

 

P.A.G

Extrait de « C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard) » inédit.

Pierre Autin-Grenier sera au Salon Place aux livres, place Bellecour à Lyon, sur le stand des éditions Cadex et des éditons du Chemin de Fer, du 7 au 9 novembre 2008.

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Photo de Gildas Pasquet

 

 

 

mercredi, 29 octobre 2008

Indifférence

Marseille.jpgUn inédit de Pierre Autin-Grenier

Le peu que je connaissais du bonhomme, tout de raccroc ou par ouï-dire, ça frisait le rien du tout. Il m’était arrivé certes de le surprendre, au saut du lit, crachant par la fenêtre de son sixième étage dans la rue après avoir jeté un coup d’œil alentour, manière de faire qui ne m’inspirait pas autrement la sympathie, on m’aura vite compris; je l’avais croisé de très rares fois, au bas de l’immeuble ou tard sur le boulevard, traînant le délabrement de ses vieux jours comme chiffonnier une charrette de misère, pour le reste je n’en savais guère plus. C’était un tout-seul, trop tôt veuf d’une moulinière retrouvée pendue par un fil de soie à son métier, des lustres de cela, et qui végétait depuis dans ses quarante mètres carrés tel un Indien dans sa réserve, replié sur le passé, s’étant même débarrassé de la compagnie d’un poisson rouge en tirant la chasse d’eau, à ce qui se disait méchamment ici ou là.

     La couturière du deuxième, qui se veut toujours très informée et connaissant bien des dessous, me rapporte qu’il avait pour habitude, ses minces économies serrées dans sa ceinture, d’aller chaque soir à nuit tombante et en rasant les murs acheter un demi-pain, une brique de lait ou le plus souvent des sardines en conserve à la supérette de la rue Barrot, qu’il en revenait comme un voleur pour vite s’enfermer à double tour dans sa caverne d’où rien ne ressortait jamais, ni des emballages pas plus que des maigres reliefs de table, conservant tous ces déchets avec une maniaquerie méticuleuse dans un coin de cuisine à en faire suinter de pourriture la peinture cloquée du galandage. Dans quelles sinistres pensées pouvait-il bien se perdre ces journées entières passées à remâcher inlassablement la mistoufle de toute une vie cloîtré dans ce qui était devenu petit à petit un vrai taudis?

     Outre les petites gens aux mœurs simples et les bourgeois bien-pensants, nos quartiers sont peuplés aussi de ces miséreux brisés sous le fardeau de la vieillesse et que l’effrayante solitude des exclus parfois précipite dans la folie. La foule grouillante et pressée des boulevards dans sa hâte d’arriver nulle part les ignore, des milliers de regards le jour durant leur passent au travers comme on franchit un obstacle, sans même les voir. Vieux monsieur esseulé laissant volontairement tomber son porte-monnaie vide sur le trottoir dans l’espoir d’attirer l’attention, qu’un quidam le lui ramasse, se confondre alors en remerciements et pouvoir peut-être entamer un bout de conversation. À l’inverse, d’autres se retranchent définitivement du monde, abandonnent la vie et doucement glissent dans le gouffre sans fond de l’oubli. Il appartenait, pour sûr, à cette seconde catégorie.

     Ce matin donc rebelote, sirènes et pin-pon à crever les tympans de tout le canton, grande échelle, bris de vitres, branle-bas général! Les pompiers sont de retour. La même équipe venue il y a peu éteindre l’incendie de couple du cinquième opère cette fois-ci à l’étage au-dessus. Des voisins incommodés par la puanteur tenace qui émanait depuis huit jours de l’appartement se sont enfin décidés à donner l’alerte. Le pauvre diable serait passé de vie à trépas au moins deux semaines de cela au dire du toubib appelé sur place.  Dans la fière indifférence des uns et des autres, avec pour seul avis de décès cette pestilence d’enfer par-dessous sa porte.

 

P.A.G

Extrait de « C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard) » inédit.

 

 

Pierre Autin-Grenier sera au Salon Place aux livres, place Bellecour à Lyon, sur le stand des éditions Cadex et des éditons du Chemin de Fer, du 7 au 9 novembre 2008.

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Photo de Gildas Pasquet (Marseille)

mardi, 28 octobre 2008

Retournement

Montpellier 2004 Millenaire (8).jpgUn autre inédit de Pierre Autin-Grenier :

Il ne faisait pas bon se trouver tout à l’heure dans le voisinage de la Bourse ni même dans un large périmètre alentour si l’on ne voulait pas se faire hacher menu par les bataillons de la Police Armée du Peuple qui, après avoir dispersé sans mollir un attroupement de petits porteurs naïfs ruinés par l’effondrement des cours, pourchassaient dans les rues adjacentes les pauvres diables qui avaient eu la folle outrecuidance d’accorder crédit aux promesses mirifiques du pouvoir, s’étaient trop vite rêvés rentiers pour se retrouver aujourd’hui sans toit et condamnés à la soupe populaire ou peu s’en faut. C’était comique de voir ces costume-cravate hier encore épris du nouveau système autant que d’eux-mêmes, laudateurs intrépides de ses chefs les plus retors et chantres des causes les plus abjectes se faire courser comme vulgaires volailles et massacrer sur le pavé par les petits malfrats de la P.A.P. qui n’y allaient vraiment pas de main morte, c’est le moins qu’on puisse dire.

     Nous passions précisément par là, Martin et moi, quand un de ces petits margoulins, souffle court et occiput à portée de bidule, en désespoir de cause vint se jeter dans nos bras pour échapper à ses poursuivants. Tout en chair de poule le pauvre ne put que bredouiller un vague appel au secours en nous postillonnant à profusion dans la figure tant il était dans le trente-sixième dessous, aussi le spectacle de cet infortuné en pleine débandade nous inspira-t-il quand même une miette de compassion et c’est Martin mieux que moi, fertile en ruses et stratagèmes comme personne, qui sut finalement lui sauver d’extrême justesse la mise. L’instant de terreur passé, écarté tout danger immédiat, nous nous sommes enfilés sans trop faire les fiers dans la première ruelle venue et, pressant le pas, avons rejoint ensuite les quais par un dédale de traboules toutes plus discrètes les unes que les autres entraînant avec nous notre nouvelle recrue qui n’en menait pas large.

     Mon rendez-vous à la Friterie-bar Brunetti, où je devais retrouver l’un des nôtres, étant pour cinq heures et comme nous en approchions nous voilà tous les trois attablés autour d’un pot de mâcon pour nous remettre de nos émotions. Notre homme, toujours baigné de sueur, ne fut pas long à dévider devant nous son chapelet de misères. C’était en fait un poète distingué, un érudit laborieux et subtil ayant soutenu une thèse sur La théorie du principe de l’existence dynamique, donné à des sociétés savantes diverses communications sur Les noms d’animaux et de plantes dans la poésie amoureuse de Heinrich von Morungen, que sais-je encore! Bref, rien de ces pitoyables minus aux penchants pour les coups tordus et la castagne qu’enrôle en général le régime et qui finissent par s’enrichir on sait trop comment. Non, dans une mauvaise passe il avait seulement tenté pour s’en sortir de tripoter en dilettante à la Bourse, un joli jackpot l’avait poussé à fricoter ensuite dans l’immobilier et pour finir, ayant renoncé à la poésie, il s’était complètement avachi dans les affaires, de là son soutien aveugle au pouvoir en place. Et maintenant il étouffait à grand-peine ses larmes en nous racontant ça.

     Ce fut dès lors un jeu d’enfant que de le faire revenir aux dures réalités du moment, lui dessiller les yeux sur la vraie nature du régime et l’amener à franchir le Rubicon pour s’engager à nos côtés dans la clandestinité. À cinq heures pétantes, quand mon contact arriva, je fis les présentations; passé un bref échange tout en sympathie, il fut décidé sur-le-champ qu’il rejoindrait la section du Troisième dès samedi. Un brave gars, pour tout dire.

 

 

P.A.G

Extrait de « C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard) » inédit.

Pierre Autin-Grenier sera au Salon Place aux livres, place Bellecour à Lyon, sur le stand des éditions Cadex et des éditons du Chemin de Fer, du 7 au 9 novembre 2008.

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Photo de Gildas Pasquet