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mardi, 18 octobre 2016

Nouvelles à lire

Raymond AlcovèreMes nouvelles sont à lire ici, sur le site de Short Edition ; lien permanent sur la colonne de gauche : bibliographie : nouvelles en ligne

21:20 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : raymond alcovère

dimanche, 16 septembre 2012

A travers le corps (nouvelle inédite)

raymond alcovèreDepuis longtemps je savais qu’un événement inconcevable allait arriver. Puis, un été chassant l’autre, une langueur s’est installée. À présent, me voici étrangement calme. Mais il faut commencer au début…

J’ai vécu longtemps à l’écart du monde. Heureuse atmosphère de l’école, bavardages incessants, rires, rêves, désirs partagés. J’ai souffert de quitter mes parents. Ensuite, j’ai aimé cet enseignement magique, tous les récits merveilleux, les histoires qu’on nous raconte, bien réelles et la musique. La musique est comme la rêverie, la pensée, un supplément d’âme, un univers où se déploie, libre, convulsive, passionnée, la beauté du monde. Où elle passe à travers le corps.

Ici, le temps n’est jamais froid, les étés brûlants mais les murs épais apportent une bienfaisante fraîcheur, ondulations du vélarium sous le vent tiède. Et la terre regorge de fruits délicieux.

Ma mère jouait de la harpe avant que je m’endorme, ses mains étaient des mouettes, un battement d’ailes. J’apercevais la mer et la côte en échancrures, les oliviers pâles sur la terre rouge, les grenadiers, les lilas et les sycomores en taches plus sombres sur l’horizon. J’aimais ce dialogue des couleurs, le vol désordonné des papillons et les senteurs fuchsia de l’été.

J’ai vécu dans cette école à l’abri de la misère du monde. Étrange et sculpturale paix. J’ai lu, des années durant, les vieux textes, écouté les légendes, les vertigineuses épopées, les témoignages de mes ancêtres, leurs voyages merveilleux.

Sur cette mer qui n’en est pas une, les nuits de lune, j’aimais glisser sur une barque et rêver, aux étoiles. Flotter sur l’onde comme un nénuphar, une fleur de lotus détachée du monde mais pourtant reliée à lui. Je me sentais vide, mais mon corps et mon âme étaient un seul désir.

Étais-je différente ? Parce que je comprenais, acceptais ce que d’autres refusent, trouvant une harmonie là où règnent désordre, lâcheté, jalousie ? Je voyais cette noirceur s’emparer des âmes, la vérité dissimulée derrière les apparences. Alors que la terre est un jardin, que l’homme a tout pour être heureux, il se précipite tête baissée dans les turpitudes et la violence. Un voile tantôt léger ou lourd recouvre la vie. Je ne pouvais plus le supporter.

Un jour, j’ai quitté l’école. J’avais changé mais il n’était pas encore temps. Je me marierais, mais mon destin irait bien au-delà des conventions du temps, je le savais. J’étais inquiète, et au contraire, cette rencontre a confirmé ma bonne étoile. La simplicité de mon mari, son humilité m’ont touchée. Je lui ai parlé de mon désir. Il m’a écouté avec attention, essayé de comprendre, pouvais-je en attendre plus ?

Les jours passaient. Au fur et à mesure, ma conscience se fortifiait, le futur se dessinait. Pourtant, rien ne serait facile. L’idée de traverser la douleur, la souffrance, d’un passage, était maintenant en moi.

raymond alcovèreHier, le soleil s’est couché dans un crépuscule grenat. L’horizon semblait pris de folie, un trou béant dans lequel j’ai eu envie de me noyer. Ce matin, il s’est levé pâle et fuyant. Avec cette atmosphère neigeuse du début du printemps, où tout semble ouvert, où les rêves s’envolent comme la brume dans le vent, plumes, plumes légères, virevoltant, attirées par le ciel.

Quand l’ange est arrivé, je jouais de la musique et le reste de ma vie est devenu musique. Je tenais entre mes mains le monde entier. Il avait suffit d’une parole…

© Raymond Alcovère 

Photo (noir et blanc) de Manuel Alvarez Bravo

 

 

 

 

 

 

 

jeudi, 09 juin 2011

Comédie humaine (nouvelle)

C’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. A flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas.

- Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

- Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

- Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents ! L’intelligence est aussi rare que le bonheur…

- Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

- Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement !

- Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

- Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, demande Stendhal !

- Je n’ai jamais été philosophe vous savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais c’est si difficile ! Avec le parti pris de jouir de l’existence, une façon comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes ! Et puis au hasard des instants, ces émotions qui vous déchirent le ventre, disparaissent, reviennent…

- L’ennui que nous éprouvons, continue le milanais, ne préfigure-t-il pas ce qui nous attend ?

- Palsambleu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, je n’hésite pas ! La vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il n’y aura pas d’ennui puisque pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

- C’est l’affaire de tous, répond-il, un tantinet pincé !

- Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

- J’ai voulu le remettre à sa vraie place, au centre…

- Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

- Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

- Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu…

- Cet absolu, certains l’ont approché avec l’amour, rêve Beyle. Puis il reprend de l’eau de vie…

- L’amour c’est l’énergie bien sûr, continue Proust… Dites-moi Stendhal, personne n’en parle jamais, mais pendant la Retraite de Russie, la Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ça ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie !

- Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable…

- Mon cher Beyle, répond Proust, voulez-vous que je vous dise…

- Oui, je le veux !

- Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici, vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles?

- Mais, vous-même avez totalement occulté Dieu dans vos livres !

- A force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

- C’est bien cela, j’étais un panthéiste, répond Proust amusé, un croyant qui s’ignore… Alexandre, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Athos, quel personnage, peut-être le plus beau de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allez Beyle, l’heure est à la confession !

- Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… Folie, immodestie de ma part, certes ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes, sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent avait supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, toute société est un jeu de dupes incessant ! Aussi, j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

- Mais une seule existence c’est médiocre, décevant, s’anime Dumas ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté, tout d’un coup, dans une histoire… Quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît, voilà le bonheur !

- Ecrire, répond Proust, est une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

- Ah rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

- Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

- Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… Le mal, un mauvais souvenir… Toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… Comme dans les moments de bonheur parfait… Etrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

- Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… Puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

*              *              *

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… “ Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! ” A cette pensée, il rit de lui-même et se remet au travail. Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Nouvelle : Raymond Alcovère

lundi, 29 novembre 2010

Une cathédrale de songes

nympheas-1906(christies-londres-2002).jpg"Le ciel s’éveille comme une marmotte au sortir de l’hiver.
Je pars et n’abandonne rien.
Infinis tons de gris.
Le vent plisse le ciel.
La nuit va glisser, subreptice, l’atmosphère spongieuse irriguer la terre.
Le ciel et la mer sont de la même eau.
Des murs de mer viennent se briser contre la coque, dans un fracas neigeux.  Paysage japonais d’ombre et de lumière.
Les images de Claude Monet sont là, devant mes yeux, nappes de blanc, ondées, nymphéas, lumière frêle et placide du bassin parisien.
Je ne suis plus rien ni personne et aujourd’hui tout m’appartient.
Il reste ma langue, repos et plénitude.
J’en ferai une cathédrale de songes.
Perche appressando se al suo disire
Nostro intelleto si profonda tanto
Che dietro la memoria non puo ire.
La vie n’est qu’une incarnation passagère, un instant de lumière.
L’écriture frôle les ailes du désir."
Raymond Alcovère, extrait de "L'aube a un goût de cerise", n&b éditions, 2010

samedi, 05 juin 2010

Une obscurité de glaïeuls

medium_Douceur.JPGIl pleut des flèches de soleil acerbes comme des sagaies et drues comme un nuage de sauterelles.

Un vent de terre souffle une haleine chaude et mon cheval, rude et âpre comme le sel se cabre face à la montagne.

Enfin le vent du soir coule une giclée de citron frais sur les collines et ce fleuve immense aux reflets roses qui file grand large vers la mer – ample mouvement de ses méandres, inachevé, cours à l’apparence immobile mais forces profondes, latentes, terribles.

Une obscurité de glaïeuls.

Raymond Alcovère, extrait de "L'aube a un goût de cerise", N&B éditions, 2010

Nicolas de Staël

mercredi, 26 mai 2010

Au bord de la mer

vapeur-dans-la-tempete-de-neige.1268604776.jpgC’est dimanche, au bord de la mer. Le vent souffle en bourrasques, les promeneurs ont rebroussé chemin. Luminosité coupante. Il y a de la magie dans l’atmosphère, univers en suspens, près de basculer. Phénomène rarissime, on aperçoit le Canigou et la chaîne des Pyrénées en surimpression sur l’horizon. On tient à peine debout. Contre la violence des éléments, ils marchent. Puis ils s’arrêtent, seuls au milieu de l’espace.

Soudain Léonore le prend dans ses bras, l’embrasse à le dévorer. Ils sont serrés. Le vent hurle, soulève le sable. Elle crie : « dis-moi que tu m’aimes, que tu m’aimeras toujours ». Il l’embrasse en pleurs et crie à son tour : « je te le jure ». La tempête est effroyable. Ils tombent par terre, incapables de se détacher. Gaétan est sûr que, s’ils le faisaient à cet instant, ce serait à jamais. Emportés par un souffle qui vient du dedans, accrochés l’un à l’autre avec l’énergie du désespoir.

Le sable leur fouette le visage, s’insinue mais ils ne le sentent pas ou bien cette douleur est encore du plaisir. Au bout d’un temps, le vent a creusé un abri autour. Ils restent immobiles, puis la tension tant en eux qu’à l’extérieur s’apaise. Ils se lèvent sans dire un mot. Bientôt avec l’accalmie, ils ne seront plus seuls. Ils s’en vont, avec la sensation d’avoir été au bout du voyage, d’en être sortis vainqueurs. Silencieux, envahis par un bien-être profond.


Raymond Alcovère, extrait de "Le Sourire de Cézanne", roman, 2007 éditions N&B

Turner, Vapeur dans la tempête de neige


mardi, 18 mai 2010

Gothico ergo sum

 

 

monet15.jpgJe cherchais depuis des mois "Le mystère des cathédrales" de Fulcanelli quand je le trouvai enfin dans une échoppe de la galerie Vivienne. Je fus un peu déçu, une partie de l'ouvrage était sans intérêt, truffée de redites, enfin rien que je ne savais déjà. Une note d’une page au milieu du livre retint tout de même mon attention.

C'était une allusion à une philosophie, un courant de pensée, le "littérisme", qui m'était inconnu. Un ouvrage était cité en référence. L'aspect nouveau, original, inédit en tout cas pour moi, de ce mouvement, m'intrigua et je partis à la recherche du livre indiqué.

Plusieurs semaines d'investigation chez les bouquinistes furent nécessaires pour mettre la main dessus. Après l'avoir lu, c'est encore en appendice et presque par hasard, que je découvris des détails nouveaux sur le littérisme et ses adeptes.
Son origine remonterait pour certains au devin aveugle Tirésias, qui connut sept vies et fut successivement homme et femme. Les premières sources avérées sont pourtant d'Apollonios de Tyane, qui établit une école pythagoricienne à Ephèse où il fut adoré comme un dieu. Saint-Augustin y fait référence mais la trace se perd ensuite avant de réapparaître grâce à Ramon Lulle, à Majorque, puis se répand à travers toute l'Europe, notamment par René d’Anjou, de manière confidentielle, vraisemblablement kabbalistique. On croise, dans les méandres de ce mouvement le Secret des Templiers, l’ombre de Raymond VII de Toulouse et des Cathares et celle, non moins étrange de Christian Rosenkreutz.

Le mot "littérisme" d'ailleurs, n'a été exhumé que très tardivement, à la fin du XIXème, notamment par Jean de Habsbourg, recouvrant imparfaitement les contours d'un mouvement qui n'eut jamais vraiment de nom, et un nombre assez limité d'adeptes.

Cette fois encore, une note renvoyait à un autre volume. De fil en aiguille, je découvris ainsi et épluchai dans les mois qui suivirent une trentaine de vieux livres, manuscrits, palimpsestes, grimoires, in folio, grâce auxquels ma connaissance du littérisme s'approfondissait, mais jamais par le corps de l'ouvrage, toujours par des notes ou appendices divers.

C'est toujours au prix d'investigations laborieuses que je parvenais à acquérir ces livres, généralement peu connus, souvent oubliés. Seuls quelques écrivains célèbres jalonnèrent mon étude ; Ramon Lulle, mais aussi Cervantès, et plus près de nous, Balzac et Jorge Luis Borges, mais toujours dans des oeuvres mineures, peu ou pas connues du grand public.

Dans le même temps, mes recherches dans les encyclopédies et dictionnaires s'avérèrent vaines. Pas la moindre trace, nulle part, du littérisme. Ce mystère ne faisait qu'exacerber ma curiosité, redoubler mon énergie.

Un jour, au cours d'investigations qui occupaient désormais une grande partie de mon temps, je tombai par hasard sur un exemplaire de la même édition que la mienne du "Mystère des cathédrales". Je découvris avec stupeur que l'allusion au littérisme, en note, n'y figurait pas.

Je partis en quête, dans la mesure du possible, de tous les ouvrages qui avaient accompagné mon étude, et chaque fois que je dénichais un exemplaire nouveau, l'appendice ou la note ne s'y trouvait pas, quelle que soit l'édition. Nulle part, nulle trace du littérisme.

Le moment était venu pour moi d'un examen de conscience. Etais-je devenu fou ? J'avais caressé avant cette dernière découverte le projet de rassembler mes connaissances dans une étude qui, j'en étais sûr, attirerait l’attention. À quoi bon, à présent, comment s'appuyer sur des ouvrages qui n'existent pas !

Je repris mes notes et étudiai ma découverte sous un jour nouveau. Que professent les tenants du littérisme ? Que la littérature est plus importante que la vie, elle en épouse parfois les contours, mais va bien au-delà. La vie n'épuise pas et n'épuisera jamais les virtualités de la littérature, car celle-ci est l'infini de ses possibles.

Tel était, est et sera le littérisme. Restait à écrire une fiction.


Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Casse et à paraître (peut-être) dans un recueil de nouvelles

mercredi, 05 mai 2010

Peut-être avais-je atteint...

boubat31.jpgPeut-être avais-je atteint cet état mystérieux, insondable, ce trouble léger qu’on appelle bonheur. Cet état, cette limite plutôt, qui était ma quête, que j’étais venu chercher ici au bout du monde, que tant d’autres avant moi avaient poursuivi et si peu atteint, cette fêlure dans le réel qui fait oublier la rumeur des jours pour nous plonger transis dans une extase fragile et passagère que l’on cherche à recréer sans cesse sans y parvenir souvent.

Raymond Alcovère, extrait de "Le bonheur est un drôle de serpent", 2009,  éditions Lucie

Photo : Edouard Boubat, Graffiti, mai 68


vendredi, 30 avril 2010

Son sourire si fin devant Les Baigneuses



iro116_c.jpgLéonore vit avec Cézanne. Beaucoup de tapage autour de lui aujourd’hui. Comme tant d’autres, il est devenu un alibi au tourisme, un produit, qui voit vraiment ses tableaux ? C’est plutôt un nom. Son sourire si fin devant Les Baigneuses. A croire qu’il contemple amusé le spectacle, un siècle plus tard. Les aixois l’ont mal accepté de son vivant, lettres de menaces, injures anonymes, calomnies. Il a pourtant passé le plus clair de son temps près de la Sainte-Victoire. Quand même, il n’a jamais peint la ville, toujours l’extérieur. Il préférera Le Jas de Bouffan, “ La bergerie des vents ”, ses arbres, son bassin, ses marronniers, son lavoir. Liberté de la lumière…

Raymond Alcovère, extrait de Le Sourire de Cézanne, roman, éditions N&B, 2007

mardi, 27 avril 2010

L’or du temps

première neige002.JPGUne frondaison blanche s’est répandue, annonciatrice de temps nouveaux.

Qui sait, la fin des temps est peut-être venue, ici, à la limite de l’océan, sur cet arrondi de la terre, archipel de hasard, de roc, de vent et de sable, noyé.

Déchaînement des éléments.

La terre va s’engloutir, revenir à sa vérité première.

Matière, fusion, évanouissements.

L’homme disparaîtra, lui le passager clandestin, l’invité de la dernière heure.

Il s’en ira sur la pointe des pieds après avoir coloré d’un peu de poésie l’or du temps.

Raymond Alcovère, extrait de L'aube a un goût de cerise, N&B éditions, mars 2010

N&B éditions, 21 rue du Venasque, 31 170 Tournefeuille

François Plazy, Première neige

samedi, 17 avril 2010

Jeune femme nue

Manet _jeune femme nue (det) 1.jpgUne semaine plus tard, la chair de Léonore bien présente, chez lui. Le feu crépite dans la cheminée. Gaétan contemple son corps endormi pigmenté de rouge par les reflets incandescents.

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Son regard est si intense, scrutateur, gourmand, qu’il craint de la réveiller. Elle est sublime, dos nu jusqu’aux reins, on devine l’arrondi des hanches. La dénuder complètement, il en a furieusement envie. Il dévoile les fesses, les cuisses. Clarté rougeoyante. Pas un pouce de son corps qu’il ne vénère. Le monde s’arrête d’être multiple, il s’est envolé, résumé en elle, sa chair.

Il n’aime rien tant chez les femmes que l’effet du repos sur le visage, le relâchement, cette grâce dans l’abandon. La sensualité, visible, palpable, dans le granulé de la peau, les lignes du geste inachevé, la respiration du sommeil. Certaines femmes laissent flotter cette ondulation en permanence autour d’elles, à la lisière. Alors, la rudesse du monde s’estompe. Il éprouve de la fierté à la contempler dans son lit, avec le sentiment du devoir accompli. Plaisir âcre, puissant, paisible.

Raymond Alcovère, extrait de Le Sourire de Cézanne, roman, éditions N&B, 2007

Manet,  Jeune femme nue, détail

vendredi, 09 avril 2010

Pulvérisation

cccc3f4dda26f22d71370ea440789cad.jpgPulvérisation, éclatement d’images, de mots. Un dragon menaçant scintille dans les eaux basses du port. La Mergellina encore. Naples se donne ici des airs d’ île grecque placide, recroquevillée au milieu de la grande mer. Procida...  Envie de courir, jouer, lever les yeux, les bras au ciel. Je suis incapable de rentrer ce soir, j’ai plutôt envie de traverser la ville, comme Dumas dans son corricolo, virevoltant. Loué une calèche Riviera di Chiaia, et vogue la galère ! J’ai donné au guide tout ce que j’avais, joué les touristes naïfs, me moque du monde entier, voudrais embrasser l’air que je respire, la mer qui frémit à côté, les gens que je croise. Voilà le Palais Royal, insolent, lugubre, le San Carlo, brillantissime, l’ombre de Stendhal bien sûr, Via Toledo, un concert de lumières, de cris, chatoiement de feu, enfin la montée vers San Martino.

Là, mon cicérone m’abandonne. J’ai envie de rire, lui dit qu’il peut bien partir. Il trouvera d’autres touristes à ramener  ou peut-être vit-il là, ou n’est-il qu’un gnome, ou le diable, peu importe !

Enfin seul, je laisse mes yeux respirer, se brûler aux lumières de la ville, du port, des îles. J’aimerais que tout s’arrête, mon bonheur est parfait, c’est l’instant où tout se concentre, juste avant le Big Bang. La mer frissonne, donne des baisers au vent, au ciel, une langue de feu lèche l’horizon.

Raymond Alcovère, extrait de "Fugue baroque", éditions n & b, 1998

Peinture de Frédérique Azaïs-Ferri

jeudi, 08 avril 2010

La seule dans le silence à ignorer l'obscur

JE16.jpgFlaques grises dans les sous-bois de la nuit.


Des arbres si hauts qu’on en décèle à peine la hauteur.


Les bruits émeraude parviennent étouffés.


La chouette est seule dans le silence à ignorer l’obscur.


Pour elle l’univers brille d’une étrange lumière, argentée, déployée par une main invisible mais partout présente, l’or du temps.


Bona Mangangu (création, jeux d'encre)

Raymond Alcovère, Extrait de "L'aube a un goût de cerise"

N&B éditions, 21 rue du Venasque, 31 170 Tournefeuille


lundi, 29 mars 2010

Sortie de "L'aube a un goût de cerise"

L'Aube a un goût (couv3).jpg

 

Ces huit textes racontent trois moments-clés de la vie du poète Saint-John Perse, trois départs, trois exils qui l’ont profondément marqué.

Il passe son enfance en Guadeloupe, puis à l’âge de 11 ans, il doit partir avec sa famille s’installer en France. Lors d’une escale aux Açores, il découvre pour la première fois la neige.

À vingt-neuf ans, en poste au Ministère des Affaires Etrangères, il est nommé secrétaire de la légation française en Chine où il restera cinq ans.

En 1940, à cinquante-trois ans, il est  limogé de son poste, déchu de la nationalité française, ses biens seront confisqués. Obligé à nouveau de quitter son pays.

Extrait (début du texte) :

Je suis parti et voilà que le monde s’ouvre à mes yeux.

Le vent fait claquer les voiles, le jusant doucement nous éloigne.

Les cris des marins se répondent.

Les os du bateau craquent, son grand corps de sel et de vent s’ébroue.

Le navire s’enfonce.

Une femme chante un refrain des îles.

J’emporte les bribes de ce rêve.

Musique.

Mars 2010

N&B éditions, 64 pages, 12 €


vendredi, 19 mars 2010

Il ne peut pas être question de certitudes

Un poète, 1859, Jean-Louis Ernest Meissonnier.jpgJe fouillais à nouveau les librairies et les bibliothèques. Un agent ne peut vivre que hors du temps, sa dimension n’est pas la même, elle est double, trouble, toujours une autre vérité à découvrir derrière la première, c’est celle-là qu’il cherche, jamais rien d’établi… Il doit être à la fois extrêmement rationnel et très intuitif, avoir circonscrit le plus possible l’affectif, le psychologique. Il ne peut pas être question de certitudes. La littérature m’aidait à entrer dans cette dimension ; la fiction est l’univers des possibles, apprendre à s’y mouvoir devenait une porte dans le monde du renseignement. Traverser le monde des apparences, s’y déplacer... Au moment où ma vie était devenue un désert, je découvrais une multitude d’espaces et un temps nouveau.

Raymond Alcovère, roman en cours d'écriture

Jean-Louis Ernest Meissonnier, Un poète, 1859

lundi, 11 janvier 2010

La peinture est la chair du monde

2064790162.jpgRome est cette ville hyperbolique dans les goûts, les saveurs, l’hérésie du baroque, balcons joufflus, débordant de clématites, roses thé, murs ocres délavés, défraîchis, crevassés, granuleux, palette chaude de couleurs - carte du tendre - ors, arabesques, extases, élévations, annonciations, effractions, assomptions, anges musiciens, mosaïques, effigies, brocarts, trompe-l’œil, bas reliefs, enjambements, stucs, travertins, bustes, porphyres, rocailles, frontispices, acanthes, treilles, couronnes, guirlandes, entrelacs, tourbillons, gargouilles, néréides, tritons, coquillages, naïades, fontaines jaillissantes, murmures de la pierre et de l’eau égrenant la ville en chapelets de plaisirs, glissando, flots de lumière en tranches napolitaines autour des sept collines avec le Tibre aux reflets céladon comme une couleuvre lovée à ses pieds, en veilleur impassible, gardien du temple.

Le baroque, c’est effacer, tordre, pulvériser. Tout art est baroque. On peut regarder le même chef d’œuvre des années après, il aura changé, ou plutôt il nous aura devancé.

Ici tout me ramène à toi, voilà ce que me racontent ces dentelles de pierre, sonates en or mineur, pizzicato, ces rideaux fuchsia, façades ondoyantes de palais, volupté ciselée dans le marbre. L’intérieur vaut l’extérieur, la vie sinue entre les deux, dissimulée dans les plis du temps.

Dans les Caves du Vatican, cette antre d’Ali Baba, l’éternité se dessine sous nos yeux ; perdus dans un dédale somptueux, immergés dans le plafond de la Sixtine et les Stanze de Raphaël, la peinture est la chair du monde.

Raymond Alcovère, extrait de "Le Bonheur est un drôle de serpent", vient de paraître, éditions Lucie

Tableau de Manet

dimanche, 06 décembre 2009

J’étais peintre

francisco-goya-08.jpgUn peu plus tard, à Montpellier, on est allés écouter le pianiste Alexeï Volodine. Au programme, Schubert, Chopin et Bach. Jeu puissant, raffiné, ondoyant, liquide. Les notes entraient en moi, au point de chasser tout le reste, les scories, les doutes, la fatigue. Je me laissais envahir, j’étais « dans les autres mondes » de Giono… La durée n’existait plus. Un bonheur sûr, placide et total. Bach, sa musique circulaire, enroulée jusqu’à l’infini, virevoltante, libre, profonde comme le dix-huitième. Tout se mêlait dans un ordre plus harmonieux. Ce qui était épars, je devais le rassembler. Un satori. Ma vie allait changer. Je n’avais plus le moindre doute. En fermant les yeux, je distinguais une palette, mes mains s’animaient, puisaient, tournant et retournant la matière. Cette chair du monde, c’était la mienne. Le kaléidoscope éclatait sur la toile. La couleur était en moi, depuis les débuts du monde. Je la tenais, elle m’avait rattrapé. J’étais peintre.

Raymond Alcovère, extrait de "Le Bonheur est un drôle de serpent", vient de paraître, éditions Lucie

Goya, La Forge

jeudi, 03 décembre 2009

Regardez cette Sainte-Victoire

sainte6.jpgElle se lève tôt le lendemain matin, ouvre la fenêtre. L’air, étonnamment doux, palpite au dessus des toits. L’ombre est grise encore. Une trouée dans le ciel orgeat, derrière Saint-Sauveur, plus ocre et violente au fil des minutes. Des vols de moineaux décrochent des toits avant de plonger dans les rues vides. Sa vie commence. Elle a dix-huit ans, mais avec le calme en plus. Elle ira posément dans la direction fixée, une certaine forme de doute n’a plus sa place. Gaétan dort tranquillement. Ses affaires, posées sur une chaise, sont animées d’une vie propre. Elle déborde d’un amour absolu envers lui, un amour qui ne remet pas en cause sa liberté. Le plus improbable est arrivé, il en est ainsi depuis les origines de l’univers. La même sorte de probabilité qu’un Cézanne existe.

Elle l’imagine, se levant de bon matin, préparer ses pinceaux et son chevalet, partir d’un bon pas, l’esprit en ébullition, ou très placide peut-être, à travers la campagne aixoise, tenter d’en saisir le mystère, le regard fixé sur la Sainte-Victoire. Regardez cette Sainte-Victoire, quel élan, quelle soif impérieuse de soleil et quelle mélancolie le soir, quand toute cette pesanteur retombe. Les blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en eux. L’ombre, le jour a l’air de reculer en frissonnant, d’avoir peur d’eux.

Raymond Alcovère, Le Sourire de Cézanne, éditions n & b, 2007, extrait

La Montagne Sainte-Victoire au-dessus de la route du Tholonet
(avec pin parasol)
Huile sur toile, 73 x 92 cm - c. 1904
The Cleveland Museum of Art, legs de Leonard C. Hanna, Jr., 1958.21
© The Cleveland Museum of Art

samedi, 20 juin 2009

La danse des vifs

medium_Cezanne33.jpgLe sourire de Cézanne de Raymond Alcovère
« L’art, c’est un certain rapport à la vérité et un rapport certain à l’essentiel », lit-on dans le petit roman de formation dense et lumineux que vient de publier Raymond Alcovère. Le sourire de Cézanne se lit d’une traite...

Lire ici la suite de cet article de Jean-Louis Kuffer

vendredi, 29 mai 2009

Tout est fait pour que l’esprit chavire

Antonio%20Corradini%20La%20Pudicizia.jpgSur le bateau vers Naples, par Pozzuoli, Gaète, Cumes, traversée de l’antiquité... La route tournoie et s’enroule comme un serpent, avant de se lover dans le chaudron. Voitures, bruits, odeurs, fournaise, pantomimes, vitesse. Jamais je n’ai senti une telle envie de vivre dans les regards, les gestes des gens, cette passion, l’insouciance. La saison du San Carlo n’est pas commencée. La Galleria Umberto I, voûte tournante, en forme de croix, comme un monde à l’intérieur du monde. Pâtisserie Scaturchio, face à San Domenico, délires sucrés, florilège de saveurs, meringues neigeuses, icebergs de sucre, mûres pulpeuses et boursouflées, fraises fondantes acidulées, pistaches croquantes, abricots blonds veloutés, melons confits, fines lamelles d’amandes, fleurs d’oranger aux saveurs aériennes, marrons glacés...

Spaccanapoli. Merveilles du baroque, les escaliers de San Felice, le bien nommé. A l’image de la ville, vastes, ronds comme des coquilles,  tournoyants, espace perdu  mais peu importe,  beauté, rondeurs, plaisir... Les églises ressemblent à des bonbonnières, des biscuits, écrins parfumés, bariolés, lardés de marbre, de stucs,  blancs, écrus, roses, verts, pendeloques,  niches, tableaux, gris-gris, tout est fait pour que l’esprit chavire, se  perde.

Raymond Alcovère, extrait de Fugue baroque, roman, n & b éditions, prix 98 de la ville de Balma

Antonio Corradini, La pudicizia