Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 16 juin 2017

La nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel...

ob_94f373_couverture-l-ampoule-n-23.jpgA lire en ligne ici, une de mes nouvelles : Tempo impetuoso d'estate, dans l'Ampoule n° 23, sur le thème "Absence et disparition"...

 

 

 

 

 

 

mercredi, 15 avril 2015

La Bête

414815041.JPGSainte-Marie est une petite île de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et à l’époque, presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. À Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté, plus rude, plus dépouillée. On l’évite tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Il me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain et des jacarandas. C’est mon premier voyage en Afrique, un vrai envoûtement avec cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Bientôt on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

J’escalade maintenant un entier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Je scrute la cime effilochée des arbres, puis je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. À croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. D’ailleurs, la solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt semble douée d’une âme, d’un esprit. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

C’est un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas. Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Je ne sens plus la moindre fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. Ça y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. Arrivant dans la mangrove, je baisse la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent en bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. De temps à autre, se dresse en éventail l’arbre du voyageur.

Voilà l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, se déroule l’étendue bleue, plane, le sable ocre à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. Cette plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas.

J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Ses ressauts sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de larges goulées d’eau fraîche, observant les arbres et leurs grandes orgues de lumière parmi les feuilles. Ecoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

 

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue. Ses babines claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Texte et photo de Raymond Alcovère

20:44 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sainte-marie, nouvelle

jeudi, 25 décembre 2014

Conte de Noël

NouvelleVeille de Noël, il est presque dix-sept heures. Sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. La fin d’année a été pénible, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui, le mari irréprochable. Puis, Evelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, quand même. Il préfère laisser l’illusion à Evelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps.

Ils ont rendez-vous dans un bar du centre-ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Le plaisir des débuts s’est dilué, les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est jamais assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là…

Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe : Evelyne est enceinte.

-  Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?

- Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?

-  Evelyne…

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter.

- Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

Il est abattu. Un soir de Noël en plus. La situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Evelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse.

Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

Au diable les soucis ! Il commande un cocktail. À la radio résonne les premiers accords de Jumping jack flash, qui l’ont toujours fait jubiler. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève. Se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. À quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même !

Il enfourche sa moto, un peu flottant. L’air froid lui fait du bien. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Evelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée !

Sa femme l’accueille en souriant :

 

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ça ne te dérange pas ?

Raymond Alcovère, nouvelle

Photo de Gildas Pasquet

08:07 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle

mardi, 12 mai 2009

Une pause de quelques jours...

 P8275270.jpgL’homme - un agent des services britanniques -, installé dans une maison de thé face au débarcadère, observe le va-et-vient des passants, dans une obscurité de glaïeuls. Lent balancement des jonques en guirlande sur la baie.

Enrôlé dans l’armée hollandaise, il a rejoint Batavia, sur l’île de Java, au mois de juin. Son détachement a été envoyé en pleine jungle. Forêt étouffante, dévorée de palétuviers, banians aux racines tressées dans la glaise mais aussi entraînement, discipline, marches forcées et chaleur suffocante.

BIRDS 2 004.jpgUn de ses camarades, français comme lui, n’a pas supporté ce régime. Emporté par la malaria en trois jours. Il fallait l’enterrer au plus vite. L’homme, porté volontaire, a lui-même creusé le trou. Par peur des miasmes, l’unique sentinelle se tenait à l’écart. Après avoir pioché sous le soleil ardent, profitant d’un moment d’inattention du garde-chiourme, il a détalé. Huit jours durant, il s’est nourri de bananes, de noix de coco, fuyant les habitations. Enfin, il a atteint Semarang, l’autre port de l’île, où il a établi un contact, fait son rapport.

Rendez-vous le soir même dans une fumerie d’opium. Personne ne l’a suivi. Il grignote des beignets achetés à un marchand ambulant. Dans l’air, effluves envoûtants de jasmin et d’ilang-ilang. La ville se serre au bord d’un fleuve qui serpente vers la mer, entre les forêts de mangroves.

P8265138.jpgLes lanternes s’allument une à une, dessinant la baie. Alignement hétéroclite des sampans. On se faufile à pied de l’un à l’autre. La fumerie est au bout. Et si c’était un piège, le traquenard idéal ? Comment s’échapper au milieu de l’eau ? Tant pis !

Voilà trois ans, après des ennuis avec la police de son pays, c’était le bagne ou entrer dans les services. Depuis il a beaucoup voyagé, appris l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, l’arabe, le grec et le russe. Cette existence lui plaît, changer d’identité surtout. Rester introuvable…

Enfin libre ce soir après ces semaines de rigueur militaire, la touffeur de l’air, la poussière, les brimades. Il va se passer des choses intéressantes, c’est sûr. Mieux vaut se fier à l’intuition, en faire une alliée. Très utile dans ce métier. Une forme d’intelligence supérieure, directement en prise avec le destin.

C’est la première fois qu’il vient en Asie ; c’est un peu comme si quelque chose dont il rêvait depuis longtemps s’y concrétisait. Il enjambe les passerelles entre les jonques. Lourdes odeurs du fleuve, douceâtres, herbes noires glissant dans le courant. Là, vivent des familles entières qui n’ont pas trouvé d’autre logement. Des enfants gambadent, des volailles caquettent autour des casiers empilés. On pêche des tilapias dans le fleuve. Négoce de la citronnelle, des clous de girofle et de l’indigo. En s’éloignant, on croise des silhouettes plus louches, fleurissent menus ou gros trafics.

Cette jonque est une maison de passe. Une jeune femme aguichante l’aborde. Du geste il montre son refus. Alors qu’il enjambe la passerelle, deux hommes, yeux révulsés, armés de kriss lui barrent le passage. Il leur fait signe qu’il accepte la fille. Au moment d’entrer dans la jonque, il plonge dans l’eau, et fuit à larges brasses. Un peu plus loin, dissimulé derrière une coque, il tend l’oreille. Les deux énergumènes poussent des cris de colère puis ricanent avant de regagner leur gourbi. La fille a disparu. Le calme revenu, il dépasse la maison de plaisir puis remonte à pied sec. Il essore ses vêtements. La pochette de cuir où il conserve les documents dans une doublure de sa veste est restée étanche.

La fumerie d’opium se distingue par ces trois lanternes, rouge, bleue et verte. A l’enseigne d’un moineau. Il soulève une lourde tenture. Dit son nom de code. On l’introduit dans une pièce enfumée. Roulis léger. Des joueurs sont attablés devant une partie de mah-jong en buvant de l’arak. Le plus âgé pousse un cri de joie, les autres le congratulent. Une jeune femme asiatique, longiligne, en sarong carmin, entre. Donne un coup d’œil furtif au jeu, puis rassure l’homme :

- C’est une suite très rare, Les huit immortels traversent la mer. Suivez-moi ! Vous avez eu besoin d’un peu de fraîcheur ?

- Oui, quelle épouvantable chaleur !

- Ce sont des imbéciles, vous avez bien fait, vous auriez perdu votre temps !

Ils traversent la cambuse encombrée de hamacs et de provisions. L’intérieur de la fumerie est divisé en cabines de teck noir éclairées par des lampes à huile. Elle le précède dans la plus éloignée. Odeur âcre et poivrée de l’opium. Les bruits de l’extérieur parviennent étouffés. Par le hublot dansent les lumières du port. Entre les boutres glissent bricks, sloops, brigantins…

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, je dois vous informer de la suite de votre mission. Votre rapport est intéressant, très complet, il nous sera utile. Asseyez-vous ! Désolée, mais vous n’aurez pas beaucoup de répit, vous repartez dès demain pour l’Europe…

P5244636.jpgElle lui tend des papiers.

- La goélette fait voile vers l’Irlande et sert de liaison aux hollandais, mais nous ne savons pas exactement qui sont leurs agents, leur nombre… A vous de l’établir. Les hollandais se sentent forts ici, ils croient maîtriser la situation, mais il n’en est rien. Ils ne pensent qu’à l’argent, comme d’habitude… N’intervenez surtout pas, observez, écoutez ! S’ils se méfient, descendez à la première escale, ne prenez pas de risques ! Il s’agit du Wandering chief, transport de sucre. Vous vous appellerez Arouet. Vous êtes déjà enregistré, tout est en règle.

- Le bateau transporte-t-il autre chose que du sucre ?

- Probablement, à vous de vérifier… Pas trop mécontent de partir ?

- J’aime bien l’Asie, le temps n’est pas le même, cette sensation me plaît… Seul problème, le climat, trop humide à mon goût, cette course à travers l’île m’a épuisé…

- C’était risqué, mais réussi en fin de compte. Vous avez été porté disparu. D’après nos informations, ils ne se doutent de rien.

- Si tout est en place, je vais aller me reposer !

- Vous pouvez dormir ici, prêt à embarquer demain matin. Vous aimez l’opium ?

- C’est tentant, pas de risque ?

- Aucun, tout frais débarqué du royaume de Siam, qualité supérieure ! Rassurez-vous, on vous réveillera en temps et heure, je dors sur ce bateau, tout le monde ici travaille pour nous !

- Dans ce cas j’accepte !

La jeune femme donne des ordres et on amène deux pipes.

- Vous aussi ?

L’opium est un vrai nectar. Un moment elle le laisse seul... La nuit s’allume, musicale. Reflets de feu sur la lampe à huile. Aube versicolore, paysage indigo dans les tentures. Une caravane de chameliers chemine dans le désert, direction Zanzibar. Caravansérail et fumée des camps en longs stylets. Musique et danseurs ondulant autour des foyers. Paysage en pagodes, cimes perdues dans le brouillard. Eau verte et noire d’un lac, sapins frémissant sous le vent. Une musique lente caresse les contours de la vallée, les futaies, haleine tiède qui les ravive, dans un ciel myosotis. De temps à autre, l’air humide filtre la sirène d’un steamer ou le clairon d’une frégate.

L’homme ouvre les yeux. Face à lui, un vieillard décharné, hilare, mâchonne un cigare :

- Rassurez-vous, elle va revenir !

- Qui êtes vous ?

- Le génie des lieux, quelle question ! Pour moi le monde n’est pas une vallée de larmes ! Ce que vous appelez savoir n’est que fausseté, voici venu le temps d’une nouvelle science, lancinante et suave. Ecoutez et vous verrez l’invisible…

Il s’éclipse et la jeune femme revient.

- Est-ce qu’un vieil homme habite sur ce sampan, lui demande-t-il ?

- Non, pas du tout !

Elle est encore plus étincelante, sarong vermillon, glissant dans l’air. On apporte à manger dans des feuilles de bananier. Elle s’assoit à la manière indonésienne. Souriante, elle dissimule mal sa froideur. Elle connaît aussi parfaitement son dossier, des éléments de son passé qu’il croyait secrets. Redoutable efficacité des services...

- Ecoutez-moi bien maintenant, ce que je vais vous révéler n’enlève rien à ce qui précède, mais j’aborderai un autre versant des choses. J’appartiens à une organisation, liée à l’autre, mais aux ramifications plus étendues, plus ancienne et qui pose des jalons pour le futur, une diagonale entre les époques en quelque sorte. Voici ce que nous vous proposons.

Malgré les brumes de l’opium, l’esprit de l’homme gagne en acuité. Elle poursuit :

- Votre cas a été minutieusement étudié, certains points ont attiré notre attention. Vos activités pendant la Commune de Paris par exemple, vos rencontres à ce moment-là, vos écrits…

- Rien ne vous échappe !

- C’est inévitable ! Votre modestie dut-elle en souffrir, rarement écrivain a été aussi loin, c’est très en avance sur l’époque, avec beaucoup de pistes pour l’avenir, ce que nous cherchons justement. Vos contacts, en outre, avec ce Karl Marx, à la British Library

- Une intelligence supérieure. Londres regorgeait d’exilés de la Commune. Et puis les bibliothèques sont des lieux magiques, celle-là en particulier…

- Vous êtes charmant vraiment, et je suis plutôt difficile avec les hommes !

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Vous devrez utiliser votre propre connaissance de la source. C’est du chinois  pour vous ? Non, je ne crois pas… Officiellement, si je puis dire, vous continuerez à œuvrer pour Sa Très Gracieuse Majesté, mais périodiquement vous serez en contact avec des agents d’une autre structure, celle-ci encore plus secrète, en amont. Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion, d’analyse. Ce siècle a été bien sombre, mais une période de grands bouleversements s’annonce, dans tous les domaines, politique, social, artistique. Les vieilles structures vont s’effondrer, des conflits terribles vont éclater. La marche de l’Histoire, même si elle connaît de brusques accélérations, est lente. Souvent, quand l’ancien s’écroule, le nouveau peine à émerger. C’est précisément ce dont il s’agit. Les temps futurs, il faut les préparer, les penser en quelque sorte. Sous le désordre apparent du monde, des mouvements de fond, des forces sous-jacentes travaillent. A vous de nous aider, pour faciliter leur éclosion, leur émergence. Il s’agit de sortir d’une domination de l’homme par l’homme, autrement dit, à de rares exceptions près, du cadre général dans lequel a vécu l’humanité depuis ses origines.

- Intéressant. Cette omniprésence de la guerre et de l’oppression aurait donc une fin ?

- L’ennemi veut la guerre et nous ne la voulons pas, aussi travaille-t-il à son propre anéantissement. Sa logique de mort finira par se retourner contre lui. A nous d’accompagner ce mouvement sans être pris au piège. C’est une question métaphysique. C’est pourquoi, nous cherchons les esprits les plus audacieux, les plus pertinents, les plus anticonformistes aussi, pour ouvrir des voies, anticiper. Nous avons besoin d’un nouveau Siècle des lumières. La question de la pensée est primordiale. Les murs à abattre sont solides. Le monde devient plus complexe et ce mouvement va s’accélérer. La question du temps justement est essentielle. Voici les grandes lignes, je ne peux pas tout vous révéler aujourd’hui, seulement des directions…

A vous maintenant de vous situer, ou non, dans cette perspective… Dans l’ombre, évidemment. Je pense que vous me comprenez ?

- En effet. Qu’entendez-vous par “ les vieilles structures vont s’effondrer ” ?

- Vous savez très bien ce que je veux dire, vous l’avez abordé dans votre livre. Ces profonds bouleversements, on n’en voit actuellement que les prémices. Des repères qu’on croyait immuables, la place des femmes, la famille, la souveraineté, vont littéralement voler en éclats. La science va bouleverser le monde, les artistes ouvriront des portes mais des remparts, comme toujours, s’érigeront. Des changements si profonds que les hommes se retrouveront devant un grand vide, d’où chaos, violence, désordres. Les mentalités doivent changer, mais les consciences sont toujours en retard, voilà pourquoi nous avons besoin de réfléchir. Il nous faut des intelligences très vives, qui englobent.

Quelle sera ma marge de manœuvre ?

- Large, puisque il ne s’agit de pensée et non d’action. Nous avons besoin d’imagination. Vous devrez écrire des rapports, participer à des réflexions. Avec une période d’adaptation, libre à vous de vous retirer, notre groupe, dans son essence même est souple et mouvant, c’est indispensable puisque toute organisation structurée est immédiatement infiltrée. Vous verrez, je pense que ceci vous correspond…

- Je veux bien essayer. Le reste de mes missions est inchangé ?

- Oui, ce sera votre couverture. Ne vous inquiétez pas, vous aurez au sein des services une grande liberté de mouvement, notamment dans le choix des missions. Votre résistance physique est excellente mais peut-être ne souhaitez-vous pas…

- Justement, j’aime beaucoup cette vie d’action, je ne voudrais pas en changer…

- Soit, mais ne brûlons pas les étapes. Je vais, dans un premier temps, établir un rapport sur notre entretien. Inutile de vous demander la plus totale discrétion. Vous avez du pain sur la planche, menez déjà à bien cette mission, vous avez le temps de réfléchir. Prochaine étape, Le Cap. De retour en Europe, j’aimerais que vous rencontriez Gustave Courbet, vous connaissez ce peintre, il a joué un grand rôle, maintenant en exil, sa santé est précaire…

- Oui, son rôle pendant la Commune, lui aussi…

- Il travaillait pour nous, un de nos meilleurs agents. Il a payé bien cher son courage et son désir de liberté, tel est notre destin parfois… La prudence n’était pas son fort. Heureusement il a conservé beaucoup d’amis et nous lui prodiguons soutiens et encouragements, dans la mesure du possible. L’art est très important, il participe à l’émancipation de l’homme, aux bouleversements que nous appelons de nos vœux…

- J’en serais très heureux, vous savez, il y a quelqu’un que j’aurais aimé rencontrer, si j’étais né un siècle plus tôt, c’est Voltaire, tant pis c’est ainsi… Et vous-même, où allez-vous ?

P8275319.jpg- A Bornéo, par Singapour. Là-bas un certain Charles Brooke, avec qui nous sommes en contact, fait un excellent travail. L’an prochain, je serai en Europe à mon tour, Copenhague puis Stockholm. C’est très important aujourd’hui que l’Asie et l’Europe travaillent de concert, ce sera sans doute un de vos sujets de réflexion. A présent, je dois me retirer, vous avez besoin de repos. Avez-vous encore un exemplaire sur vous de votre livre ?

- Non !

Elle lui tend un petit ouvrage, qu’il enferme dans son sac de cuir havane, en souriant.

- Merci !

- Encore un instant ! Pour nous, en Chine, la diagonale, avant d’être menée à terme, nécessite une dernière étape, connaissez-vous le Yi-king ?

- Pas du tout !

- Le plus ancien traité de philosophie chinois, et un outil de divination aussi. Pour nous, l’homme n’est jamais séparé de l’univers ; quand il se pose une question, le monde lui en fournit la réponse. Il faut ensuite interpréter l’oracle, seul celui qui a posé la question peut le faire. Il suffit de jeter en l’air ces trois sapèques six fois de suite. Si vous souhaitez, je vous donnerai des explications. Un essai ?

- Décidément, vous me passionnez, et je suis plutôt difficile avec les femmes !

Il lance les sapèques. La jeune femme déroule un tissu de soie et lit :

- Tiens ! Cinquante-six : Liu, le voyageur. Voici : Le voyageur décrit la situation en termes d’errance, de voyage, de vie en solitaire. Voyager, c’est aussi poursuivre une quête personnelle, s’éloigner de ses points de repère habituels. Celui qui suit son chemin sans  se mettre en avant ou viser trop haut, se préserve du malheur. Consentir au voyage, à cette quête en solitaire sont ici indispensables. Vient ensuite un commentaire : Une limite intérieure apporte de la stabilité à votre conscience. Ne craignez pas d’agir seul. Si vous n’êtes plus motivé par une idée directrice, quittez votre lieu de résidence. Au cours de vos déplacements, jetez des ponts entre ceux qui sont isolés. Ne vous mettez pas en avant, faites preuve de souplesse. Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. Obéir à cette loi relie à ce qui est fort et solide. C’est une étape vraiment exceptionnelle que celle du voyage… Qu’en dites-vous ?

- C’est magnifique, et on croirait ce texte écrit pour moi. Nous nous reverrons ?

- Peut-être…

- Vous avez lu mon livre ?

- Oui, j’ai été transportée.

Le lendemain à l’aube, dans un ciel cannelle, l’homme embarque à bord du Wandering chief, direction Queenstown, Irlande. La goélette s’éloigne.

Dans la brume blanche, un rayon de soleil ouvre une trappe et les rizières redeviennent vert pomme et frissonnent sous la brise. Un vent chaud soulève les voiles, ombrées par les nuages à l’est. Le souffle du large balaie les forêts d’eucalyptus géants. En riant, l’homme jette à la mer Une saison en enfer.

 

Raymond Alcovère, "Wandering Chief", nouvelle

Les photos sont de Nina Houzel

 

mardi, 10 février 2009

Strongyle

redon.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient.

Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles. Au milieu de la mer il y a toujours un après, le grand vent du large balaie tout. La terre ferme refroidit les hommes, en mer on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. A quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large. Je n’ai pas cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr, il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports ! J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Aura immédiate et stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, indigo profond, intense de la Méditerranée.  

odilonredon.gifLa Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Il m’a dévoilé le feu de la terre. Le mystère est devenu évident. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades - leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais - choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, Amérique. A travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des centaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais arrivé malheur sur les bateaux où j’embarquais.  

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai pas Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit, et moi donc ! Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

425px-Odilon_Redon_-_Sita.jpgQuand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante lui convenait mieux.

Raymond Alcovère, nouvelle parue en 2005 dans les revues Harfang et Salmigondis

Oeuvres de Odilon Redon

samedi, 30 août 2008

Une entrecôte drôlement politisée

VILENEUVE (8).jpgou pour saluer fraternellement Jean-Claude Izzo, toujours présent, par Pierre Autin-Grenier :

Onze heures et demie, je dégringole l’escalier et fonce chez le boucher pour attraper l’entrecôte que je compte fricoter à midi à la marchand de vin ; je tombe dans la boutique sur François Mitterrand en train de discuter le bout de gras avec un type que, de prime abord, je ne reconnais pas. Pour sûr ce n’est ni Beckett ni Cioran, plutôt un aigre fausset à la Guitton et des propos qui vont avec ; “Deux bons doigts dans l’entrecôte” je dis au boucher un rien amusé de me voir, l’air intrigué, tendre l’oreille par-dessus ses rillettes pour tenter de saisir quelques bribes du bavardage ambiant. En cinq-six coups secs de hachoir dans ma bidoche sur son étal il me saucissonne complètement les derniers mots du Président et maintenant c’est la petite musique de fin d’émission ; “Une page de publicité avant la Bourse” annonce l’animatrice dans l’enceinte accrochée au mur sous un effrayant massacre de cerf d’au moins dix cors. Plaisante magie des archives radiophoniques qui permet d’entendre, comme en public et en direct, l’ancien Président disserter d’outre-tombe du Temps et de l’Éternité avec un philosophe stéphanois mort lui aussi cependant que votre boucher, la mine réjouie, essuie ses mains sanguinolentes au pan de son tablier : “Emballez, c’est pesé! Et avec ça ? ”

Lire la nouvelle en entier ici

Photo de Gildas Pasquet

samedi, 16 août 2008

Une nouvelle de jeunesse...

lorrai032.jpgLa solitude des musées de province, les après-midi de semaine…

(Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Martobre, n° 6, mai 2000)

Quinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer ce livre sur le paysage dans la peinture française du XVII ème. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

A vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce n’était qu’un prétexte, j’avais commencé de peindre. J’y consacrais toute mon énergie, ma volonté entière. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour le faîte de la gloire. Du coup je dédaignais le plus souvent la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de se dissoudre, s’accrochent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre et velouté, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

 Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée.  Une cité basse dont les palais Renaissance, tels ceux de l’Antiquité, reposaient imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des  personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des impressionnistes.

Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux. Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire. Il passa la plus grande partie de sa vie à Rome.

Je repris avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. A la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVII ème siècle, jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois je disposais d’un budget conséquent pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

J’avais l’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attira immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’était inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVII ème ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma spécialité. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale. Ce halo distancie le regard, crée un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi. Et puis il y a ce langage des couleurs, au centre de la peinture, ici en pleine cohérence.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais mes vacances. Elle avait été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les été brûlants du  Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, étalé maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour. Aucun personnage sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Aucun doute c’est moi. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ca va tout à fait avec tes tableaux !

samedi, 09 août 2008

L'eau et le feu

003.jpgJe suis écrivain mais mon rêve c’était de construire un bateau avec des allumettes. A la place de mon bureau. Un travail de romain ! Une après l’autre, amoureusement posées, ajustées, fignolées… J’aurais tout oublié : le bonheur ! En écrivant, au contraire, il faut sans cesse penser à soi, aux autres, c’est épuisant !

J’aurais constitué une documentation, compulsé des livres d’histoire, des encyclopédies, des illustrations. A chaque moment de liberté, ajouter un bossoir, une varangue, un hublot, une écoutille, une drisse, un cabestan. Je serais devenu le capitaine Haddock de l’immobile !

Un jardin intérieur, hors du reste de ma vie. Elle est assez monotone d’ailleurs, mais la plupart des vies sont monotones. Construire un univers parfait. Hors des contingences. Quoi de tel qu’un navire qui flotte fier, majestueux, insensible aux éléments ! Seul sur le fil de l’horizon. Rien ne peut l’arrêter ni l’atteindre. Un miracle de solidité, de force.

Tout cela avec des allumettes. Si fragiles, si ténues… Rien de plus banal, de plus élémentaire qu’une allumette. De là, aller vers le phénoménal, l’extraordinaire. Un médiocre bureau transformé en tremplin vers l’imaginaire !

Combien de fois n’ai-je pas espéré, en laissant coulisser la porte vitrée de la salle à manger, voir surgir ce paquebot fabuleux, orgueil des mers, fruit de mois et de mois de travail, trônant au milieu, impérial ! D’un coup de baguette magique, le merveilleux au centre de la maison enfin.

Un matin j’ai franchi le pas. Acheté des allumettes, un peu chaque jour. Établi des plans. Construit. Méthodiquement, amoureusement. L’inspiration était au rendez-vous. Je revivais. J’ai vendu ou donné mes livres. Conservant ceux qui traitaient de bateaux, le reste devenu inutile.

Mon seul investissement, des allumettes. Ah jouissance de tous les instants ! Utilité, perfection de chaque geste. Peu à peu, habituer ses doigts, ses mains, à cette tâche minutieuse. Jour après jour, voir apparaître un entrepont, une coursive, une passerelle, un pont-promenade, une cheminée. La certitude d’avancer toujours, de poursuivre un objectif clair, précis. Sensé.

Au fur et à mesure, je prenais confiance, devenais plus audacieux. Après avoir enfanté la coque et les superstructures, j’attaquais les détails, cabines, timoneries, portes étanches, sabords, gouvernail, fanions, ancre. Un univers nouveau s’éveillait à moi, bruissant à mes oreilles, voyages, tempêtes, bourrasques, visions pélagiques, odeurs de varechs, mystères de la mer des Sargasses. Félicité suprême, mes lectures d’adolescent revenaient en mémoire. C’est à Jules Verne et ses Voyages extraordinaires que je dois les moments les plus fabuleux de mes quinze ans. Mon roman favori : Le Chancellor.

006.jpgUn des plus maritimes et des plus resserrés. Du début à la fin, tout se passe sur l’eau. Paradoxalement, c’est un des moins connus. Trop noir, sans doute. Mais quelle perfection ! Des passagers, sur un trois-mâts, au départ de Charleston, s’embarquent pour une traversée a priori sans histoire. Mais les catastrophes s’accumulent : incendie, menaces d’explosion. Jusqu’au naufrage. Les survivants se regroupent sur un radeau. Bientôt, les vivres manquent. Un huis clos angoissant commence. Manger ou ne pas manger de la chair humaine, toute la fin du livre repose sur cette question. Pas de fantastique, pas de merveilleux, seulement la réalité. Dure, étroite, cassante. J’ai baptisé de ce nom mon bateau. Près du Chancellor, l’imagination était en route. Cap vers le large ! J’en ai vécu des heures de bonheur intense dans mon ancienne bibliothèque. A rêver, échafauder des scénarios…

Un jour j’ai pu compléter mon œuvre terminée. Superbe, phénoménale ! Je m’étais autorisé quelque créativité. Le bâtiment, au lieu d’une pâle copie, figurait un amalgame entre le France, le Titanic, le Queen Elisabeth II et le Legend of the seas ! Je n’étais pas peu fier !

Pourtant il manquait un je ne sais quoi. J’ai longtemps cherché. Une nuit d’insomnie, là à caresser du regard le Chancellor, voguant sur les mers avec lui, embarqué pour un grand voyage, toutes les escales de la Méditerranée, Gênes, Naples, Syracuse, Le Pirée, Istanbul, Alexandrie, puis le départ, le vrai, Port-Saïd, Suez, plus avant encore la Mer Rouge, l’Océan Indien, les origines du Monde et enfin l’Océan de béatitude, le Pacifique...

Tout d’un coup, au cours de cette dérive presque infinie, l’idée a surgi. Pourquoi toutes ces allumettes, n’avais-je cessé de me demander ? Comment parachever l’œuvre ? Simple, il en manquait une ! Le point d’orgue. L’eau et le feu, voilà le mariage idéal. L’union sacrée. Pas de risque, la mer immense, tout autour, aurait tôt fait d’éteindre l’incendie. Un bateau ne brûle jamais vraiment. L’eau vainc le feu, et non l’inverse !

012.jpgDe fait, il a suffit d’une allumette. Je l’ai craquée voluptueusement. Par une nuit de syzygie. Fatras, anéantissement total. Le bateau transformé en brasier. Une clarté rougeâtre a éclaboussé la pièce. Poutrelles, solives, quille, lisses, ballasts, s’écroulaient, de l’étrave à l’étambot, comme déchirés par les brisants, entraînant dans leur flamboiement les autres parties du bâtiment, au sein d’une mer déchaînée. Le feu léchait le navire à grand coups de langue ardente. Rien ne résistait à sa propagation. Jamais je n’avais vécu une extase aussi parfaite. L’incendie gagna l’appartement, puis peu à peu tout l’immeuble, happé dans un malstrom. Dévastateur. Jouissance, mystère de la transgression. L’eau tout autour n’a rien éteint. Les pompiers accourus à grands renforts, après des heures et des heures de lutte acharnée, sont repartis livides, hagards, parmi les décombres du quartier, encerclées de vapeurs fuligineuses.

Comment j’ai survécu, je me le demande encore. Je me trouvais dans l’œil du cyclone. Inattaquable. La justice des hommes s’est montrée plus impitoyable. Maintenant je suis enfermé. J’aurais peut-être mieux fait d’écrire. Voire.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Salmigondis" n° 12, dec  1999.

 

mercredi, 18 juin 2008

La forêt primaire

IMGP0700.JPGSainte-Marie est une petite île oblongue de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. A Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté,  plus rude, plus dépouillée. Les autochtones l’évitent tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Le gamin me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain, des jacarandas dont le mauve des fleurs jaillit du crêpelé des buissons. C’est mon premier voyage en Afrique. Il y a de quoi être envoûté par cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines arrondies. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Puis on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

Sentier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères envahissantes. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Tantôt je scrute la cime effilochée des arbres, tantôt je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. A croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. La solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt est douée d’une âme, d’un esprit, j’en jurerais. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

Voilà un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, s’est perpétué au cours du temps. Changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

J’ai atteint le centre de la forêt. Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Plus clairsemés les arbres. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Aucune fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. De molles collines ondulent à l’horizon. Ca y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. J’arrive dans la mangrove, baissant la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent comme des bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. Au sommet se dresse, en éventail de palmes, l’arbre du voyageur.

Voici l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, voilà l’étendue bleue, plane, le sable rose à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer, le soir venu, sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. La plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas. J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Les ressauts de son cours sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de longues goulées d’eau fraîche, observant les arbres et les grandes orgues de lumière entre les feuilles. Ecoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Ca va, mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue, ses babines qui claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Souffles n°220, décembre 2006 

 

 

samedi, 07 juin 2008

Tempo impetuoso d'estate

IMG_8485.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique... Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements. Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante. Effilochée de rubans, de dentelles. Antonio est là, près d’elle. D’un geste, elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole. L’air épouse ses formes. Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Ces gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime. Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore. Nuages menaçants. Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dissimulé dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire… En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du clavecin, elle serait une voix.  Il suffit qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envole avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune. Le lendemain, la senora Giro était dans son lit. Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire. IMG_8621.jpgIl trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu : - Que t’arrive-t-il Antonio ? - Je m’en vais ! - Comment ? - Je pars définitivement… Le peintre pose sa palette… - Mais qu’est-ce que tu racontes ? - Tu te souviens des problèmes que j’ai ai eu à Ferrare ? Le cardinal Tomaso Ruffo n’a pas lâché prise ! Il s’est acharné même. Ils me surveillaient depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, il vaut mieux ne pas t’en dire plus, ce serait dangereux ! Pas d’autre solution que la fuite. Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains. - Tu pars tout de suite ? - Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir... - Quel malheur Antonio, quel terrible malheur ! Pour aller où ? - A Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il faut espérer qu’il me soutiendra… C’est un revers, je dois l’accepter, quelle chance j’ai eu de vivre ici, avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux, franchement Giambattista ? - Oui Antonio, bien sûr… Il s’avance, observe le travail de son ami : - J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! Ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes ! L’amour, la sensualité, ses glissements, cette envolée, il n’y a que toi… Même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis sûr… Ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de glace, de neige, quelle ironie… Allez, il est temps, adieu Giambattista ! Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, la journée est finie. IMG_8500.jpgLe ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il rentre à l’Ospedale della Pieta, essoufflé. Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence et de douceur. Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous. Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante. Toute sa vie s’écoule dans les notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt il l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore... Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana di Mare se colore. Il s’assoupit légèrement. Un peu plus tard, il quitte Venise, subrepticement. Devant ses yeux Anna danse toujours.

Un an plus tard, lui, le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession. A ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn. Ensuite, on l’oublie. Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour clavier, on redécouvre sa musique.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Poésie première, n° 21, octobre 2001

Peintures récentes de Frédérique Azaïs-Ferri

jeudi, 05 juin 2008

Comment je suis devenu espion chinois

1229343167.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer…

Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, et puis… Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec son regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première.

Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, le trouble est palpable. Une brume opaque et filandreuse soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions ?

Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger, tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis ! J’embarque.

A travers un dédale inextricable de canaux, nous abordons un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, une salamandre. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur les murs. Ensuite, je pénètre dans un salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air.

La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea Del Sarto,  Giorgione, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana. Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle.

Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, les mêmes sans doute entendus par le maître de musique Antonio Vivaldi.

Voici mon hôte. Affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, suspendus en l’air. Posés sur un guéridon, deux verres à pied et une liqueur de figue.

La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’éternelle chape de plomb de la société. L’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent, dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée.

Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée ! Regardez notre ville... Etait-ce possible, aucun rempart, l’eau comme unique protection, et ces merveilles toujours debout… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche à nouveau du côté de l’Asie, mais Venise restera un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Ne soyez pas décontenancé, qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée. Nous assistons à l’effondrement d’une société, la plus grande civilisation de tous les temps,  comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour. Début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera… La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible, ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, comme l’eau, elle épouse l’avenir. L’adaptation est au cœur de sa logique… Vous le savez, ici, chaque année, le jour de l’Ascension, en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ainsi tout est mêlé, le ciel, la lumière... Le monde doit être pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas seule. Il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un nouveau Marco Polo… Parfois les espions le sont à leur insu… En attendant, ce mouvement est entamé… Nous devons préparer ces temps futurs… Le monde a changé de face, ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez, tout cela semble complexe, mais ne l’est pas en réalité ; nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin. »

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Salmigondis n°19, été 2002

Claude Monet, Le Palais Contarini, 1908, huile sur toile, Fondation Ernst Schürpf, Saint-Gall.

mardi, 13 mai 2008

Le Rire de Poséidon

47629109.JPGTheo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent… Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés pourtant, la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps. Envie de s’asseoir, de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans la tête de Theo, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement viride de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes. Il se dirige vers la gare routière. La chance est avec lui. Un autocar part le soir même pour la Grèce. Le prix est abordable. Quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages. Emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, Les Illuminations de Rimbaud. Le surlendemain, arrivée à Athènes. Comme un rubis, il a vu miroiter l’Italie, fauve dans la nuit, et la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, en pains de sucre posés sur l’eau. A l’auberge de jeunesse, il prend une douche puis part se renseigner sur les bateaux. Atmosphère étouffante de la mégalopole, à croire que toute trace du passé a disparu. Plutôt grise. Décidément toutes ces villes du Sud se ressemblent, asphyxiées par les voitures. Theo cherche une île, pas trop lointaine, pas trop touristique… Spetsai, parfait. La patrie de Poséidon.

725120344.jpgTous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. Levée l’aurore aux doigts de rose, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Emeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer. Ciel cuivré. Spetsai est en vue. Elle est assise à côté de lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Il ne l’avait pas remarquée, tellement évidente peut-être. Il lui parle tout de suite. Léonore, française, est venue ici rejoindre une amie. Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils parlent longtemps. Rendez-vous le soir au café du port. En attendant, il achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte l’unique village, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic. Braiments des ânes, criques couffies de soleil. D’abord revoir Léonore. Il va lui demander de l’accompagner. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement. Ils bavardent, dans le ciel safran. Il lui propose, d’accord, je viens avec toi, on part tout de suite si tu veux, c’est la bonne heure pour marcher. Ils cheminent silencieux. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée. Envie de s’éloigner le plus possible des clameurs. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort. Ils se baignent. Les vagues projettent des confettis d’argent, rivières de papillotes au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Ils allument un feu sur la plage. Leur peau a cette fraîcheur sucrée. Ils croquent des figues, des abricots. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. La nuit est habitée. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un frisson de coquillages. Ils se devinent, léchés par la rougeur des flammes. Elle lui parle, je voudrais faire l’amour avec toi, dans cette solitude étoilée, et peut-être la terre s’arrêtera de tourner, le ciel s’ouvrira comme une vasque immense et une pluie de soleil se répandra sur nous et la vie sera alors ce qu’elle n’a jamais cessé d’être… Leurs corps sont deux ondes de plaisir. La nuit s’approfondit. A un moment, Theo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles. Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-elle ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouvait le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit  en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Theo, que nous réserve l’avenir ?

242677118.jpgSoudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. A peine le temps pour Theo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Vivre en Languedoc-Roussillon", n°12, octobre 2005

Peintures de Frédérique Azaïs-Ferri

lundi, 24 décembre 2007

Ca ne te dérange pas ?

00a0af4e1b1c017ef7f1ff626d11612e.jpgVeille de Noël, il est presque dix-sept heures. Sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. Fin d’année pénible, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui, le mari irréprochable. Puis Evelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, quand même. Il préfère laisser l’illusion à Evelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps.

Rendez-vous dans un bar de la ville. Elle tient à ces rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Le plaisir des débuts s’est dilué, les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est pas assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là… Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe, Evelyne est enceinte.

-  Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?

-   Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?

-    Evelyne…

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter.

-  Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

f9d4f28ffe58be962df4fa67c4848270.jpgIl est abattu, un soir de Noël en plus, la situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Evelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse.

Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

52f3cfbdcbce47ed4c93e25baf5d9194.jpgAu diable les soucis, il commande un cocktail. A la radio résonne les premiers accords de Honky tonk women. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève, se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. A quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même !

Il enfourche sa moto, un peu flottant. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Evelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée !

Sa femme l’accueille en souriant :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ca ne te dérange pas ?

 

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Photos de Gildas Pasquet

vendredi, 21 septembre 2007

Le silencieux

C’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu.

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité, ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons, entourées du parfum des violettes et des saveurs de prunes. Au loin une mer opale. Et Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée. A tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

9d5547f44d69b91593cb352839598efc.gifUne semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan. Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

d7ceefdb837f7c066998acd0e6bae37e.jpg

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant.

Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté. A croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

0e3272d767fe83d25d8ab00fc186c3f2.jpgElle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

mercredi, 25 avril 2007

Le monde n'est pas si réel, nouvelle

medium_RA08.jpgA Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti. Bien vite, on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage, jusqu’à un certain point on ne peut le faire que seul.

Comment j’ai rencontré Julie, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, ça restera un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. Ca me plaisait. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux.

Un jour de février d’une luminosité frêle et coupante, au lieu de rester au bureau, elle eut envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes s’en donnaient à cœur joie. On les voyait plonger dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait inépuisable. Le gris du sable tamisait le céladon des vagues.

Au bout d’un temps, elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Les barrières érigées depuis des années, en quelques phrases, elle les avait réduites en poussière. Elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d’amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras. La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Il flottait un peu de la lumière des anges,  une atmosphère d’ouate.

On s’est revus. A faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout, mais elle s’attachait de plus en plus à moi. Je rencontrai Lucie peu après. Incomparablement plus sensuelle que Julie, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots. Elle les maniait avec ironie. C’était amplement suffisant.

Pour me détacher de Julie, je proposai à Lucie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne, c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues. Un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts, la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, dans cet état de fuite, vers l’océan.medium_RA01.jpg

Nuits lisboètes, Lucie si désirable. Sa peau de satin au goût de figue et de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées. Je savais que Julie pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Lucie.

Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade, pour écrire une lettre à Julie. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger. Je descendis seul un matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor, mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie.

Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. A regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Lucie, ni Julie, dans cette ville de pluie et d’eau. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce qu’on n’y triche pas. Avec Lucie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque. C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar.

Au retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi me décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Lucie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pales les tentatives de Julie pour s’accrocher à moi.  Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Julie. D’ailleurs, de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

Raymond Alcovère

Photos de Gildas Pasquet  gildaspasquet@gmail.com

 

lundi, 25 décembre 2006

Trois dangers

medium_morisot-ball.jpgTrois dangers, dit-on, menacent l’homme : le jeu, l’alcool et les femmes ; il échappe généralement à deux d’entre eux, rarement aux trois… Nous étions trois amis justement, par une glaciale matinée de novembre au départ de Paris dans un train vers des pastels de lave rose et bleue, la lumière chaude et sensuelle du sud, ce désir que la vie ne soit pas froide et entourée d’une brume opaque et tenace, en deux mots : l’Italie. J’avais lancé cette sentence un peu surannée par hasard, on s’en est d’abord moqués, puis sans chercher très loin, chacun en a trouvé dans sa propre vie une illustration.

 

Julien, le plus âgé, heureux en ménage depuis longtemps, raconta ceci : “ Il y a une quinzaine d’années, j’avais été invité pour une série de conférences à Pise, et c’est là que j’ai rencontré Lucille. Une brune sublime, comme on les rêve. Sans tabous et très raffinée en même temps. Libre. Amoureuse. La trentaine, assistante à l’université. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais pour elle j’ai voulu tout abandonner, Claire, mon poste à la fac pour m’installer dans le Sud. Le jour de notre départ, elle n’est pas venue au rendez-vous et je ne l’ai plus jamais revue. Pas la moindre nouvelle. J’ai appris par hasard il y a trois ans qu’elle était mariée et vivait paisiblement dans les environs de Châtellerault. C’est plutôt drôle avec le recul, mais sur le moment, le coup avait été rude, puis tant bien que mal j’ai repris une vie normale… ”

 

Sylvain, la quarantaine à peine, enchaîna : “ Vous vous rappelez, j’étais attaché culturel dans des ambassades au début de ma carrière, mes missions bien sûr n’étaient pas que culturelles. A Istanbul, au début des années 90, La Russie nouvelle commençait à aspirer tous les trafics, blanchir l’argent sale, etc. Un grand remue-ménage s’annonçait, ébullition dans les Balkans, vous connaissez l’histoire… La filière drogue était en pleine réorganisation, il fallait mailler à nouveau, infiltrer encore et encore, c’est leitmotiv des Services. On me confie un petit rôle, dans la filière opium, alors en pleine expansion : j’étais un consommateur, fils de bonne famille et plutôt accro. J’avais le profil idéal, jeune, pas trop coincé… J’avais déjà fumé des joints, mais vraiment l’opium, celui-là en tout cas était d’une qualité… exceptionnelle.  Mais voilà, le subterfuge a trop bien marché, je devenais vraiment le personnage, tout commençait à me paraître indifférent, égal ; je décrochais de la réalité, lentement mais sûrement. J’allais basculer, quand un ordre venu d’en haut interrompt toute l’opération. Juste à temps. Envoyé en cure de désintoxication, je réussis à me rétablir. Bien sûr j’étais grillé, c’est à partir de là que je suis revenu à la culture… ”

 

C’était mon tour : “ Ma jeunesse a été un peu baroque  vous le savez, j’avais interrompu mes études, c’est l’époque qui le voulait, il fallait vivre des expériences, vous vous souvenez ? Bref, j’ai eu une année ou deux d’inactivité et là  j’ai commencé de fréquenter les casinos, initié par un ami de rencontre qui a disparu assez vite d’ailleurs. C’était pire qu’une drogue.

 

Quand je n’étais pas attablé devant des cartes ou un jeu de dés, j’y réfléchissais, imaginant des parties, des combinaisons, des stratégies… Pour le reste, je gagnais mais perdais souvent aussi. A la limite ce n’était pas le problème, le plaisir était si fort que j’avais l’impression de vivre pleinement, peut-être pour la première fois.

 

C’est alors que je fis la rencontre du comte M. –  je vous assure, c’est à peine croyable, il se faisait appeler ainsi, un vrai personnage de roman ! Il avait tout de l’aristocrate déchu, on le remarquait immédiatement, froid, désabusé, très élégant, cette suprême élégance de celui qui la méprise en fait. Il ne manifestait aucune émotion, pourtant je vous assure, les tables de jeu en sont un concentré étonnant. Il me semblait voir en lui ce que je deviendrais si je continuais à mener cette vie absurde - car au fond de moi je savais que c’était une vie absurde…

 

Un jour on était côte à côte au baccara et surpris sans doute par ma façon peu académique de jouer, il m’interpelle :

 

- J’avoue avoir du mal à saisir votre stratégie, vous espérez décrocher le pactole ?

 

- Non, rassurez-vous, je n’ai pas besoin de cette illusion pour aimer le jeu !

 

- Alors pourquoi jouer, me demanda-t-il ?

 

- Pour le frisson de l’instant, celui de chaque mise, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour vivre !

 

- Votre cas est grave !

 

- Désespéré ?

 

- Il faut rester modeste, l’avenir est incertain, toujours !

 

Il prenait un verre au bar tous les soirs, avant de rentrer. Il me proposa de l’accompagner. Au-dessous de nous, les tables et cette frénésie qui les entoure :

 

- Voilà ce que Balzac a justement La comédie humaine, me dit-il…

 

- Pour laquelle nous devons avoir quelque indulgence, car nous en faisons partie…

 

- Reste la faculté de s’en détacher, de l’observer et de rire de nous-mêmes, n’est-ce pas ?

 

Ensuite chaque soir, je le suivais dans ce rituel de fin de soirée, à échanger des propos aigres-doux, des remarques acerbes ou ironiques sur nos semblables. Il connaissait la plupart des habitués, quant aux nouveaux venus, d’un coup d’œil il déterminait leur personnalité, leurs vices, leurs manies. Il était troublant et surtout remarquablement pertinent…

 

Un jour il m’invite chez lui, dans son hôtel de la rue Lord Byron et me parle de sa vie. Il avait hérité d’une collection de tableaux sublimes à la mort de ses parents. Il était alors très jeune et avait décidé de consacrer le reste de sa vie au jeu, refusant toute autre attache avec l’existence, sinon celle de ses toiles, meubles, objets d’art d’une grande valeur, dont il se séparait au fur et à mesure que ses dettes l’y forçaient :

 

Ainsi me dit-il j’ai dû apprendre peu à peu le détachement. Des merveilles qui peuplaient autrefois cette maison, il ne reste aujourd’hui qu’un ersatz. J’ai vu cet appartement se vider de ses plus beaux atours et n’ai ressenti presque aucune émotion. Tel est mon amour du jeu que je voyais les parties à venir et non ce qui s’en allait pour toujours. Je n’ai jamais rêvé à des gains faramineux, de toutes façons ces objets et ces tableaux sont maintenant disséminés, je ne pourrais pas les retrouver. J’ai assimilé la vie qui va avec la perte de ce qui m’était cher. Un jour je ne serai plus là moi non plus, à ma mort, cette maison sera sans doute vide, s’il y a un sens aux choses, c’est qu’elles vont toujours à leur fin… Je n’en montrai rien mais j’avais l’estomac noué. Cette  mise en scène de la mort m’avait anéanti. C’était l’électrochoc dont j’avais besoin. Au petit matin, après une nuit agitée, je pris la résolution de cesser définitivement de jouer. En même temps je pris conscience que notre jeunesse n’est jamais finie, que derrière une illusion on est toujours prêt à en inventer une autre… ”

 

La grisaille était toujours là pendant la traversée de Lyon, à la fin de mon histoire. Manifestement, à chaque fois, au bord du gouffre, une main secourable nous avait été tendue pour éviter la chute.

 

 

 

*

 

 

 Les années passèrent et on se perdit de vue. Quelque temps plus tard, Julien se brûla la cervelle à la roulette russe, Sylvain rencontra une rousse flamboyante qui le pluma jusqu’au dernier kopeck. Quant à moi, je m’adonnai à la boisson, vice exclusif auquel je ne survécus pas.

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Berthe Morisot

lundi, 11 décembre 2006

Le silencieux

medium_roy4_1_.jpgC’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie puis je suis redescendu

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable. Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments étaient préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme,  voilà probablement la raison de mon désir d’évasion. J’avais peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense. Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons entourées du parfum des violettes et des saveurs d’abricot. Au loin une mer opale. Elena était plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, à tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque. Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons.

Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé. Sous un prétexte lambda, une semaine plus tard, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. L’endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan : Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage et une pluie diluvienne qui brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

-  Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant. Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté, à croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Encres Vagabondes n°25, juin 2002

Image : Roy Lichtenstein

jeudi, 23 novembre 2006

Ton dévoué...

medium_peo-Flay-04G.jpgJacques Lull, l’écrivain célèbre, loue chaque année un chalet dans le Jura suisse, seul, isolé, afin de travailler en paix. C’est une région plutôt désertée des touristes, surtout au début décembre. Il descend seulement à la ville une fois par semaine pour faire des courses.

Au moment de rentrer ce jour-là, il rencontre un employé des postes. Un courrier d’Amérique du Sud vient d’arriver pour lui. Sur le chemin du bureau, il entre dans une boutique, croise des connaissances, s’arrête boire un verre. Au bout du compte, il quitte la petite ville une heure plus tard que prévu.

Les premiers flocons de neige apparaissent alors qu’il prend la route. Il n’y a pas grand risque, son chalet n’est qu’à une douzaine de kilomètres. Pourtant le temps change vite en cette saison, les flocons s’épaississent, une bourrasque se lève. En quelques minutes c’est une tempête de neige, bientôt un véritable blizzard.

Dans un des derniers virages avant le chalet, la voiture dérape, fait un tête à queue et plonge dans le vide. Le lendemain, on découvre son cadavre et dans ses affaires, cette lettre :

Cher Jacques, Tu dois être étonné de recevoir aujourd’hui de mes nouvelles après tant d’années de silence et mon brusque départ il y a sept ans. Je pense, qu’après avoir lu cette lettre, tu en comprendras mieux les raisons.

Tu n’as pas oublié, j’en suis sûr, “ nos jeunes années ”. On écrivait tous les deux, surtout des contes fantastiques, c’était notre passion. Ton écriture a évolué, tu as connu le succès, je t’en félicite.

Quant à moi, il en a été tout autrement. J’ai été, tu t’en souviens, accablé de malheurs. Hélène que j’aimais, a disparu. J’ai perdu de nombreux amis.  Ennuis matériels et revers de fortune se sont succédé, jusqu’à ce jour – quel terrible jour, je me demande encore comment j’y ai survécu – où j’ai compris que toutes ces catastrophes étaient écrites à l’avance dans mes propres contes. J’avais donc sans le vouloir le pouvoir d’anticiper les événements, de les prévoir, alors qu’en laissant aller mon imagination, je croyais seulement écrire des fictions. Or c’était à mes dépens ou à ceux de mes proches.

J’ai longuement réfléchi, tourné le problème dans tous les sens, et pris une décision, ou plutôt deux pour faire cesser cet enchaînement implacable. D’abord brûler tous mes écrits et ne plus jamais écrire une seule ligne. Ensuite – je ne sais pas laquelle des deux résolutions a été la plus difficile à prendre, voilà sans doute pourquoi j’ai pris les deux en même temps – partir sans laisser d’adresse, changer complètement de vie, ne plus jamais revoir mon entourage. C’était terrible, mais je ne pouvais plus supporter de semer la mort et les catastrophes autour de moi.

J’ai donc refait ma vie, comme on dit, loin d’ici. Ce fut très difficile au début comme tu peux l’imaginer, puis un jour chassant l’autre… Aujourd’hui je ne me plains pas, je crois avoir trouvé un nouvel équilibre, et puis surtout le remède a été efficace, plus rien ne m’est arrivé, en tout cas que je n’ai anticipé dans mes contes. Ainsi peu à peu, j’ai repris confiance dans l’existence. Même si plus d’une fois, l’envie m’en a pris, j’ai tenu bon, et n’ai plus rien écrit depuis mon départ de France. On n’est jamais trop prudent.

Il m’arrive aujourd’hui de trouver tout cela ridicule, de me demander si ce n’est pas un mauvais rêve. Pourtant, peut-être ne l’as-tu pas oublié, mon imagination était foisonnante à l’époque. Je me demande où j’allais chercher tout ça ! Comme ce conte où j’imaginais les destins croisés de deux amis écrivains. L’un connaissait le succès, l’autre pas. Ce dernier, inconsciemment, provoquait par une série de hasards la mort de l’autre. Où va se nicher l’imagination ?

Ce passé est révolu maintenant, j’ai fait une croix dessus, et c’est bien sûr un grand soulagement. Voilà pourquoi je me suis permis de reprendre contact avec toi. J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé et que nous aurons l’occasion peut-être de nous revoir un jour prochain, si tu le souhaites bien sûr…

Ton dévoué

 

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue L'encrier n°46, juin 1995

Orozco, la DS, 1993

dimanche, 19 novembre 2006

Une nouvelle inédite de Eric Dejaeger

medium_Lichtenstein_Girl_with_Hair_Ribbon_NZ1878.jpgEt d'autres textes à lire ici sur ce site

Image de Lichtenstein

mardi, 14 novembre 2006

Un lieutenant de Garibaldi

medium_s000110.jpgArrivé en Sicile depuis quelques heures seulement, je m’apprête à passer ma première nuit dans une bâtisse du XVII ème - murs ocre, tourelles et pignons en encorbellements -, au terminus d’une allée de cyprès. Le bateau de Gênes retardé par une tempête, j’ai trouvé les hôtels à Monreale complets. Au moment de retourner à Palerme, le patron du restaurant me propose de passer la nuit dans la maison de son père, grand amateur de littérature française. Tout près, à la sortie de la ville. Le vieil homme me reçoit avec simplicité. Un lettré, parlant très bien notre langue. La conversation chemine de Cendrars à Voltaire, en passant par Buzzati et Lampedusa. Comble de bonheur, nous dégustons une sublime liqueur de figues. Je n’ai pas encore découvert les montagnes asséchées et la splendeur baroque de l’île mais elle est déjà là, dans cet intérieur lambrissé et l’intelligence de mon hôte.  Peu après minuit, il me conduit à ma chambre, dans une aile éloignée du château, à travers un dédale de couloirs mal éclairés. Au moment de se quitter, scrutant mon visage et manifestement impressionné, il avoue que je ressemble trait pour trait à un de ses aïeuls qui s’est illustré lors de l’unité italienne. Rompu de fatigue, je balbutie je ne sais quelle banalité avant de prendre congé.

Chambre tapissée de boiseries, livres et tableaux anciens. J’ouvre la fenêtre. Un grand calme règne sur la campagne environnante. Pas le moindre souffle de vent. Reflets vif argent des oliviers figés dans le silence. Au loin scintillement des lumières de Palerme, dessinant le port. Miracle, une nuit d’été sur les bords de la Méditerranée. Enveloppé dans cette béatitude, je tombe de sommeil et m’endors aussitôt dans un lit très haut, à l’ancienne.

Là commence un rêve agité. Dans le port de Palerme, au milieu d’une foule bigarrée et tonitruante, dominent Les Chemises rouges, les troupes de Garibaldi. Tout le monde attend avec impatience, exaltation même, l’arrivée d’un bateau. Vers midi la goélette accoste, avec à son bord, tel un sémaphore, Alexandre Dumas. Il reçoit une immense ovation puis l’accolade de Garibaldi. Ôtés les barils de rhum, dans la cale de l’Emma, sous un double fond, surgissent quatre mille fusils. La liesse de l’assemblée redouble.

Je suis un des lieutenants de Garibaldi. A ce titre j’ai la chance de serrer la main de l’illustre écrivain. A près de soixante ans il vibre d’une ardeur juvénile. La cargaison déchargée, notre délégation quitte le port sous les vivats, requinquée par ce soutien moral et logistique.

Je me réveille troublé, encore dans le rêve. Un rayon de lumière glisse à travers les volets. Ma mémoire cherche le fil des événements. Quelque chose dans la pièce a changé. Sa disposition, les tableaux sont identiques mais mes vêtements ont disparu. D’autres ont pris leur place. Un homme jeune, que je ne connais pas, entre dans ma chambre, surexcité : “ Ca y est, le bateau est annoncé, dépêche-toi !  “ J’arrive tout de suite ” ! C’est après avoir prononcé cette phrase que je me rends compte, je me suis naturellement exprimé dans la langue du pays. Ce sera ma dernière réflexion de ce genre. Nous partons tous les deux à Palerme pour accueillir Alexandre Dumas avec Les Chemises rouges de Garibaldi.

Cette nouvelle (ici remaniée) a paru dans la revue Sapriphage n°14, en juillet 1992