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vendredi, 20 mars 2015

Dico de bord (extrait 24)

c-est-arrive-a-naples-60-02-g.jpg‪#‎Dicodebord‬ extrait 24
Annonciation
Philippe Sollers, dans Le Secret, propose une version revigorante de ce moment-clé : « L’Archange Gabriel à la Vierge Marie : « Écoutez, vous allez concevoir, venant de Dieu, un lapsus mémorable. » — « Quoi ? » — « Pas un organe, un homme. » — « Pas possible ! » — « Vous n’acceptez pas ? » — « Si, si ! » — « Vous serez rétribuée par une superbe Pietà, je discerne dans l’avenir l’artiste qui la sculptera, cadavre exquis de votre fils-dieu-père légèrement allongé sur vos genoux. Juste le temps de poser, hein, vous ne pourrez pas garder le corps, il doit ressusciter et monter au ciel. » — « C’est dur. » — « Sans doute, mais, par la suite, vous monterez vous aussi au ciel avec votre vrai corps d’aujourd’hui. » — « Mon corps ? Mais que voulez-vous que j’en fasse ? Il me déplaît, il me gêne, j’ai encore grossi ces temps-ci. » — « Vous serez réparée là-haut, très belle, éternellement. » — « Hum. » — « Toujours vierge, jeune, belle, blanche, bleue, rayonnante et toujours plus belle, couronnée du soleil, des étoiles, objet d’une adoration perpétuelle, faisant des miracles, apparaissant même de temps en temps aux mortels. » — « Vous allez trop loin. » — « Pas moi, mais Dieu votre père qui a besoin de devenir votre fils pour être pleinement père dans son omnipotence, sa munificence, son insondable présence, son incomparable distance. » — « Bon, mettons. » »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

jeudi, 19 mars 2015

Blanc, bleu gris, soleil voilé

3486100079.JPGBlanc, bleu gris, soleil voilé. Un peu plus tard, à Sainte-Marie, au bord de l’Océan Indien. Mer miroitante, bleu plus léger des vagues, ombre du ciel sur la mer. Mes pensées enlacées, nous ne faisons qu’un.

Blanc, bleu gris, presque infini et toujours renouvelé. Tout revient toujours à son point de départ. Aujourd’hui, le vent balaye le monde et disperse la brume. Place à la nouveauté. Une vérité émerge. Je vais rendre les armes. Passer outre.

Le ciel est gris de nuages. L’océan s’en mêle. L’horizon, profond et immense, est subjugué, défait, anéanti.

Je suis heureux, touché par cette éternelle beauté qui affleure partout. Ici au bout du monde, je l’ai trouvée. Je n’ai fait que découvrir des bouts du monde. Ils sont au centre. La vérité toujours dissimulée, y éclate en pleine lumière. À présent, le flux va se dérouler sans hâte. Mon rôle est de raconter. Par le dessin, la peinture. Les rencontres sont métaphysiques et l’art en est une manifestation. Dans le temps.

Le bonheur, la chose la plus étonnante, la plus vraie, arrive quand on ne l’attend plus. Ma mort est là, juste à côté de moi. Tout autour, les anges veillent, j’entends le frôlement de leurs ailes. Ils me disent : repousse-la, envoie-la au diable, qui lui est bien vivant. Tu le peux, la force de résister est inscrite dans tes cellules, au plus profond. Une fois cette certitude acquise, la mort s’effiloche, se dissout, le diable s’effondre dans sa chute.

Les vieux textes indiens ne me quittent plus : « Dès qu’on s’attache au Soi suprême, ne serait-ce qu’un instant, on consume entièrement ses fautes, comme l’étincelle de feu une montagne de bois». Ce Soi suprême, c’est soi et le monde, une seule et même dimension. Tout est fini, c'est-à-dire commence. Me voici débarrassé de mes vieux démons. Chassés les faux prophètes.

« Fini d’être consumés par le feu, nous sommes le feu lui-même ». Là est notre liberté. Feu qui couve et flammes, en même temps.

Au loin passe une voile, grand silence autour, tissé de ces millions de vies, si éloignées de la mienne, et pourtant… Contre la force des vagues, les gestes des piroguiers, immuables. Je suis heureux, là, au milieu de ce royaume de la pluie et du vent, je me revois – et tous les instants sont les mêmes – sur ce cargo au retour du Mexique. J’ai aimé ce navire, la sensation de posséder l’univers entier, accoudé au bastingage, à regarder les reflets changeants de la mer et cette avancée imperturbable du bateau. Et sur cette île battue par les vents, qui n’intéresse personne, je suis plus près d’une certaine vérité, du néant, cette dimension négligée, pourtant si présente.

De temps à autre, un surgissement. Il en est de même dans l’Histoire ; sombre et chaotique, elle s’épanouit en de rares moments, des orgasmes du temps. Parfois un grand artiste, un penseur, un homme politique ou un inventeur de génie apparaît improbable, de même dans nos vies, des instants de grâce.

Pourquoi une histoire ? La rose est sans pourquoi. Le vent s’est calmé. L’Océan Indien est là, il frémit, les vagues frissonnent, caressent la plage, ces millions de grains, coquillages qui lentement s’amenuisent, se dispersent, reviennent. L’histoire s’arrête mais en réalité continue. Je t’ai aimée Laure, et je t’aimerai encore.

 « Le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient un pur néant ». Où que je sois dans le monde maintenant, je revois cette terre rouge, les montagnes pelées, ces rizières, ces femmes, hommes, enfants, qui suivent inlassablement les zébus, depuis la nuit des temps. Cette terre rouge de Madagascar que j’aimais regarder du ciel. Ainsi je l’avais vue d’avion la première fois, tout droit sortie de mes rêves de gamin.

Parfois rien ne peut m’apporter la paix, seulement ton image Laure, hors de tout désir conscient, et miracle, c’est en rêve que je la trouve. J’ai hâte de dormir pour rêver de toi. Là je caresse tes cheveux sans fin, tu me parles, tes yeux illuminent tout, je bois ton visage. Il rayonne en moi comme partout où ton regard se pose. Tout à l’heure je dormirai et pourvu que je te rejoigne…

Nous serons à Lisbonne, dans les rues sombres descendant vers le Tage, au milieu d’ombres erratiques, avec cette lumière blanche qui baigne la ville et à l’Hôtel Borges on fera l’amour encore, on ne verra pas le soleil mais aucune importance, avec cet air humide qu’on ne trouve que là-bas, les immeubles délabrés, cette atmosphère anglaise et surannée, Fernando Pessoa, son chapeau, son parapluie seul dans la nuit grise, ici on perd tout sentiment de la réalité. L’œuvre de Pessoa est nocturne et je dessine la nuit. Je ne suis allé qu’une fois à Lisbonne mais c’est comme si j’y étais toujours.

Le temps s’y étend, se dissout, on ne voit que le ciel, il habite tout, mêlé de mer, comme à Venise et ce sont peut-être les deux seules villes habitables avec Paris.

Je bois ton regard Laure, me fous du monde entier, si aujourd’hui plus personne n’ose aimer l’autre, ose se nier au point de l’accueillir, quelle importance. Ils ignorent les délices qui les attendent, quand je me noie dans ton sourire si fin et l’harmonie qui s’en dégage, ce ciel au fond de tes yeux, la toile qui accompagnera ma vie jusqu’au bout.

Le réel me faisait peur, je refusais de voir le versant lumineux de ma vie. Il est là, les grands artistes nous le montrent. Ils ont vraiment existé, vécu, aimé, créé, leur art a occupé tout leur être ; Homère, Tchouang-Tseu, Titien, Montaigne, Bach, Mozart, Rimbaud, Cézanne, Nietzsche, ces corps ont engendré ces œuvres, rien n’est plus réel. C’est vers elles qu’il faut se retourner, en permanence. La beauté du monde, cette illumination constante, est sous nos yeux, peu importe les époques. Ces éclairs ont laissé des traces indélébiles, je n’ai qu’un désir, m’y attarder et entrer dans cette gratuité.

Toute ma vie j’ai cherché l’inaccessible étoile, dont tu n’es peut-être, qu’un nom, l’autre visage, bienheureux. Ce visage je l’ai approché, caressé, aimé. Je n’en demande pas plus.

Aujourd’hui du temps est passé et je me laisse peu à peu guider par le vide, source de toute joie. Au-delà d’un certain point, rien n’est plus explicable. J’ai envie de m’allonger près de toi, Laure, sentir ta chaleur et attendre. J’ai tout. Tout.

Tout revient toujours à sa vérité première, pas de fin, éternel recommencement. Demain, je pars pour le Mexique. Lumière d’or. Faire le vide qui est la vie. Frémissante, celle des arbres, de la pluie insistante et d’un éternel soleil. Je me réveille, là, à cet instant, et tout s’illumine.

Raymond Alcovère, extrait du roman "Le bonheur est un drôle de serpent", 2009, Lucie éditions.

Photo : Raymond Alcovère

mercredi, 18 mars 2015

Dico de bord (extrait 23)

dico de bord, Yi Jing‪#‎Dicodebord‬ extrait 23
Yi jing
C’est le plus ancien texte philosophique de la Chine (1 000 ans avant J-.C.), et le socle sur lequel toute la pensée chinoise va s’élaborer. C’est aussi un guide de vie, un livre pratique, comme il n’en est pas de pareil ; chaque fois qu’on est confronté à une difficulté, autrement dit tout le temps ou presque, il propose des solutions, des pistes. Les recommandations données ne sont jamais fermées, et quoi qu’il en soit, pleines de sagesse et raison. On pourrait multiplier les exemples ; voici l’hexagramme 23 : Po (l’éclatement) : « L’homme qui s’adapte a le temps pour lui (…) Concentrez-vous sur la valeur symbolique des choses et leur pouvoir de vous relier aux forces célestes. » Ou l’hexagramme 56 : Liu (le voyageur) : « Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. » ou 32 : Hong (la durée) : « C’est le cycle des quatre saisons, les changements qu’elles opèrent qui rendent possibles l’accompagnement de toutes choses dans la durée. » Ou encore 24 : Fou (le retour) : Ce qui est solide et fort est réversible. » Ou le 44 : Keou (la rencontre) : « L’instant de la rencontre, son intensité sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers. » Le principe d’harmonie chinois trouve ici sa plus simple et forte justification. Pour savoir si je suis en harmonie avec le monde au moment où je pose la question, en jetant les pièces, le monde donne la réponse, ou tout au moins une possibilité de réflexion et d’action. Borges a écrit : « Confucius déclara à ses disciples que si le destin lui avait accordé cent années supplémentaires de vie, il en aurait occupé la moitié à l’étude du Yi-jing, et l’autre moitié à celle de ses commentaires ». (Stephen Karcher, Yi jing, Rivages poche).
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

mardi, 17 mars 2015

Dico de bord (extrait 22)

Giacomo-Casanova-1250x430.jpg‪#‎Dicodebord‬ extrait 22
Casanova (Giacomo)
Immense philosophe et écrivain. Persuadé que s’il était malheureux, c’était de sa faute, il a cherché sans relâche le bonheur, l’a trouvé et a consacré ses dernières années à raconter sa vie : « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, je les renouvelle, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son maître avant de disparaître. » Témoignage incomparable, écrit en français, langue des sages et des savants de l’Europe du 18e : « J’ai vécu en philosophe, je meurs en chrétien. » « Cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. » Il insiste sur le fait que « Son esprit et sa matière sont une seule substance. » « Le plaisir que je donnais composait toujours les quatre cinquièmes du mien ». « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. » Il est vraiment un homme des Lumières, insiste sur la raison : « La raison est une parcelle de la divinité du Créateur. Si nous nous en servons pour être humbles, et justes, nous ne pouvons que plaire à celui qui nous en a fait le don. Dieu ne cesse d’être Dieu que pour ceux qui conçoivent possible son inexistence. Ils ne peuvent pas subir une plus grande punition. » Casanova, c’est sa force, est pragmatique : « Une philosophie consolante d’accord avec la religion prétend que la dépendance de l’âme, des sens, et des organes n’est que fortuite et passagère, et qu’elle sera libre et heureuse quand la mort du corps l’aura franchie de leur pouvoir tyrannique. C’est fort beau, mais, religion à part, ce n’est pas sûr. Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d’être immortel qu’après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. En attendant, j’adore Dieu, me défendant toute action injuste, et abhorrant les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal. Il me suffit de m’abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents. » Et de citer Pline le Jeune : « Si tu n’as pas fait des choses dignes d’être écrites, écris-en du moins qui soient dignes d’être lues. » : Il l’a fait. Ce maître en stratégie a écrit aussi : « Il y a dans les grandes entreprises des articles qui décident de tout, et sur lesquels le chef qui mérite de réussir est celui qui ne se fie à personne. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

samedi, 14 mars 2015

Dico de bord (extrait 21)

Nina Houzel3.jpg#‎Dicodebord‬ extrait 21
Incipit
« Les commencements ont des charmes inexprimables. » : Molière. Autre amateur, Joseph Joubert : « Les commencements sont ordinairement plus beaux que les développements. » Wan Yu, qui vécut en Chine au troisième siècle, est plus explicite : « Deux moments cruciaux dans l’exécution : le commencement et la fin. Le commencement doit être à l’image d’un cavalier au galop ; celui-ci éprouve la sensation de pouvoir à tout moment freiner le cheval sans l’arrêter tout à fait. La fin, elle, doit ressembler à une mer qui reçoit tous les cours d’eau qui se déversent en elle ; celle-ci donne l’impression de pouvoir tout contenir, tout en étant menacée de débordement. » Ces phrases qui vous empoignent pour ne plus vous faire lâcher le livre sont fascinantes ; certaines sont devenues des expressions adverbiales, parfois des lieux communs. Elles ont un supplément d’âme : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi. » : Rousseau, Les Confessions. « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » : Aden Arabie, Paul Nizan « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France... Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison.» Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.» : Anna Karénine, Léon Tolstoï. « Je hais les voyages et les explorateurs. » : Tristes Tropiques, Claude Levi-Strauss. « Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » : L'Étranger, Albert Camus. « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » : Du côté de chez Swann, Marcel Proust. « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.» : Aurélien, Louis Aragon. Quant à celui-ci, il est magique par la sonorité, le parfait équilibre ternaire, et signé Gustave Flaubert dans Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)
Photo de Ni Houzel Belliappa

vendredi, 13 mars 2015

Dico de bord (extrait 20)

langage, dico de bord, escher#‎Dicodebord‬ extrait 20
Langage
« L'homme tend à nier ce qu'il ne sait pas affirmer (exprimer). » écrit Paul Valéry dans Tel quel. L’érotisme lui est lié, l’inconscient aussi. Il est au centre, au cœur. Philippe Sollers : « De la même manière, vous ne parviendrez pas à faire admettre à des subjectivités de plus en plus façonnées par le modèle de la communication répétitive et instantanée, que la langue qu'ils habitent vient de plus loin qu'eux et les traverse physiquement pour les dévoiler sans qu'ils s'en doutent. » Ou encore dans Grand beau temps : « Nous sommes vraiment les animaux lourds et laboureurs de notre langage qui nous possède d'une façon beaucoup plus fine, beaucoup plus virevoltante, beaucoup plus explosive que nous nous permettons de le penser ». Novalis éclaire un autre aspect du langage : « La haine que tant de gens sérieux ont du langage. Sa pétulance et son espièglerie, ils la remarquent ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est le bavardage à bâtons rompus et son laisser-aller si dédaigné qui sont justement le côté sérieux de la langue. » Ou encore : « C’est vraiment une chose bien folle que de parler et d’écrire : le dialogue véritable est un simple jeu de mots. L’erreur la plus risible est seulement de s’étonner que des gens pensent parler à cause des choses-même. Précisément, la particularité de la langue, à savoir qu’elle ne s’occupe que d’elle-même, personne ne la connaît. C’est pourquoi la langue est un mystère si merveilleux et si fécond – et lorsque quelqu’un parle simplement pour parler, il exprime à cet instant les vérités les plus sacrées et les plus originales. » Ou, du même : « Le langage est un instrument de musique pour la pensée. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

M.C. Escher

mercredi, 11 mars 2015

Dico de bord (extrait 19)

10402923_714093322045773_4815076737913135189_n.jpg‪#‎Dicodebord‬ extrait 19
Dictionnaire des mots retrouvés
Publié en 1938 par la N.R.F., il est savoureux, exemples : « Ballerine : s.f. Matelas de plume, très doux, utilisé pour les divans. « Il s’étendit de tout son long sur la ballerine. » Bordel : s.m. Petit berceau à roulettes en usage dans le Bordelais (d’où son nom). « Elle mit sa fille au bordel. » Renommée : n.p.f. Courtisane célèbre de la Renaissance. Par extension, désigne une femme élégante et facile. « Jouir d’une belle renommée. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

mardi, 10 mars 2015

Dico de bord (extrait 18)

dico de bord, Diable, Tiepolo#‎Dicodebord‬ extrait 18
Diable
« Mais me direz-vous, avec une spontanéité candide, le Diable n'existe pas. En effet. Mais sa fonction est justement de faire croire que ce qui n'existe pas existe. Le non-être est, voilà sa répétition. Le non-être pourrait être ? Il est possible que le non-être soit ? Les mortels se laissent pénétrer et convaincre. Prince de ce monde, bien sûr, puisque ce monde n'est que celui de l'opinion à propos de ce qui n'est pas. Aller en enfer, signifie : vous aurez à souffrir, comme si vous étiez, de ne pas être. Diable veut dire étymologiquement : qui divise. » : Philippe Sollers, Le secret.
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)
Tiepolo

lundi, 09 mars 2015

Dico de bord (extrait 17)

dico de bord, georges pérec‪#‎Dicodebord‬ extrait 17
Classer
Ô Georges Perec, sois vénéré pour ceci : « Mon problème, avec les classements, c'est qu'ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l'ordre que cet ordre est déjà caduc. Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement ; l'abondance des choses à ranger, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n'en viens jamais à bout, que je m'arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l'anarchie initiale. Le résultat de tout cela aboutit à des catégories vraiment étranges ; par exemple, une chemise pleine de papiers divers et sur laquelle est écrit « À CLASSER » ; ou bien un tiroir étiqueté « URGENT 1 » et ne contenant rien (dans le tiroir « URGENT 2 » il y a quelques vieilles photographies, dans le tiroir « URGENT 3 » des cahiers neufs). Bref, je me débrouille. »

(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

dimanche, 08 mars 2015

Dico de bord (extrait 16)

dico de bord, lecture, van Gogh‪#‎Dicodebord‬ extrait 16
Lecture
« L’objet de la littérature est de nous apprendre à lire » a écrit Claudel. Il y a bien sûr plusieurs sortes de lectures. Ce n’est pas un acte anodin, qui devient de plus en plus politique aujourd’hui, puisque tout est fait pour nous empêcher de lire. La lecture de connaissance est la plus intéressante, comme l’a écrit Montaigne : « J’aime mieux forger mon âme que la meubler. » « Toutes les grandes lectures sont une date dans l’existence » : Lamartine. Nietzsche, dans Ecce homo, dessine le portrait-robot du lecteur parfait : « Quand j'essaie de m'imaginer le portrait d'un lecteur parfait, cela donne toujours un monstre de courage et de curiosité, et en outre quelque chose de souple, de rusé, de prudent, un aventurier et un explorateur-né. » Proust lui aussi, grand lecteur s’il en est, s’est penché sur la question : « Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.» : Le temps retrouvé. Pour Philippe Sollers, la question est centrale : « Ma stratégie a toujours été simple : elle consiste à inviter les gens à lire. C’est dans les textes que s’opèrent les identifications décisives. » Il précise dans La Guerre du goût : « Savoir lire, c’est aussi pouvoir tout lire sans rejets et sans préjugés : Claudel et Céline, Artaud et Proust, Sade et la Bible, Joyce et Mme de Sévigné. Prouvez-le, montrez que vous n’êtes pas un esprit religieux. Savoir lire, c’est vivre le monde l’histoire et sa propre existence comme un déchiffrement permanent. Savoir lire, c’est la liberté ». Jules Renard est plus lapidaire : « Plus on lit, moins on imite. » Paul Léautaud, tord, à son habitude le cou à une idée reçue : « Les beaux livres, décourager d’écrire ? C’est comme si vous disiez qu’une jolie femme décourage de faire l’amour. » Paul Valéry dit à peu près la même chose à sa façon : « Ce qu’on apprend, à lire les vrais écrivains, c’est des libertés. On reçoit le langage anonyme et moyen, on le rend voulu et unique. À lire les mauvais, on sent qu’il faut se gêner. » Alors, comment lire, Voltaire nous répond : « Celui qui lit sans crayon à la main dort. »
Vincent Van Gogh, la lectrice de roman, 1888
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

vendredi, 06 mars 2015

Dico de bord (extrait 15)

dico de bord, Guy Debord, société du spectaclePour clore cette première partie d'extraits du ‪#‎Dicodebord‬, celui qui lui a donné son nom : Debord (Guy) extrait 15
La Société du Spectacle, publié en 1967, s’est avéré prémonitoire. Ce que nous vivons y est décrit par le menu et analysé. En voici le début : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. » Un peu plus loin : « Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste, l’économie politique ne voit dans le prolétaire que l’ouvrier, qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer dans ses loisirs, dans son humanité, cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le déguisement du consommateur. » Il élargit ensuite et précise le propos : « La première phase de la domination de l’économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l’être en avoir. La phase présente de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement généralisé de l’avoir au paraître, dont tout avoir effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière » : Étonnant Guy Debord, intransigeant, implacable ; sa vie aura été une suite de fulgurances, il savait et a mis en pratique le fait que tout groupe subversif est « égaré, provoqué, infiltré, manipulé, usurpé, retourné. » Dans les Commentaires sur la Société du Spectacle, en 1988, il pressent la chute du Mur de Berlin et l’arrivée du « spectaculaire intégré » qui va régner sans partage sur la planète, par le renouvellement technologique incessant, l’absorption de l’Etat par le marché, le modèle mafieux qui s’étend dans le champ politique et l’abolition de toute conscience historique. « Assez fréquemment, les maîtres de la société se déclarent assez mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent, ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. De même que la logique de la marchandise prime les diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques. » Debord est nourri des classiques, il s’exprime dans une langue ample et précise. L’assassinat toujours inexpliqué de son éditeur, Gérard Lebovici, l’a beaucoup affecté : il se suicidera quelques années plus tard.
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

jeudi, 05 mars 2015

Dico de bord (extrait 14)

dico de bord, andré malraux#‎Dicodebord‬ extrait 14
Malraux (André)
Il n’a jamais séparé l’action de la pensée : « Les idées ne sont pas faites pour être pensées mais vécues » et a constamment exalté la fraternité : « Les hommes unis à la fois par l’espoir et par l’action accèdent, comme les hommes unis par l’amour à des domaines où ils n’accéderaient pas seuls. » Son amitié et son compagnonnage avec De Gaulle sont fascinants ; il a écrit : « Le grand intellectuel est l’homme de la nuance, du degré, de la qualité, de la vérité en soi, de la complexité. Il est par définition, par essence, antimanichéen. Or, les moyens de l’action sont manichéens parce que toute action est manichéenne. À l’état aigu dès qu’elle touche les masses ; mais même si elle ne les touche pas. Tout vrai révolutionnaire est un manichéen-né. Et tout politique. » Avec lui justement, les catégories, les schémas classiques ne tiennent pas. Sans doute a-t-il sans cesse voulu bousculer, prendre à revers, être libre et agir. On dirait qu’il a passé sa vie à dépasser des limites : « L’homme ne se construit qu’en poursuivant ce qui le dépasse. » Un passionné, avide d’absolu : « Le plus grand mystère n’est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres ; c’est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant. » « L’homme ne se construit qu’en poursuivant ce qui le dépasse. » Ou encore : « L’artiste n’est pas le transcripteur du monde, il en est le rival. » Et ceci, dans Les Voix du silence : « Sans doute, un jour, devant les étendues arides ou reconquises par la forêt, nul ne devinera plus ce que l’homme avait imposé d’intelligence aux formes de la terre en dressant les pierres de Florence dans le grand balancement des oliviers toscans. » Souvent brillant, inattendu, provocateur : « Si l’on y réfléchit bien, le Christ est le seul anarchiste qui ait vraiment réussi. » L’Espoir.
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

mercredi, 04 mars 2015

Dico de bord (extrait 13)

11017129_795442227176842_9030313045680933119_n.jpg#‎Dicodebord‬ extrait 13
Beauté
Ce qui est beau est donné. Georges Bataille : « La beauté seule, en effet, rend tolérable un besoin de désordre, de violence et d’indignité qui est la racine même de l’amour. » L’hexagramme 14 du Yi Jing (Le grand avoir) dit ceci : « N’oubliez pas de faire ressortir la beauté qui est en toutes choses. Ainsi serez-vous relié au ciel et saurez-vous à quel moment agir. » La beauté reliée au ciel et au temps. Et là on rejoint Bataille, qui renvoie au désordre, au trouble, au dérangement. Et bien sûr Breton : « La beauté sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas. » Donnée, elle peut être révélée ou dévoilée par l’artiste : « Il n’y a réellement ni beau style, ni beau dessin, ni belle couleur, il n’y a qu’une seule beauté, celle de la vérité qui se révèle. » : Rodin. Subtile, fragile beauté, presque irréelle, éphémère parfois, comme celle de la rose, sans explication, clandestine : « Entre la beauté et la laideur, il n’y a souvent qu’un point presque imperceptible. » : Casanova. Mais la définition la plus mystérieuse est sans doute celle du poète Philippe Jaccottet : « Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l'illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable… »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

mardi, 03 mars 2015

Dico de bord (extrait 12)

dico de bord, Claude Monet#‎Dicodebord‬ extrait 12
Monet (Claude)
« J’aurais aimé avoir les yeux de Claude Monet » : dit un des personnages de Fugue baroque. Pour avoir peint ces tableaux-là, il devait voir des choses extraordinaires, une symphonie perpétuelle dansait probablement devant ses yeux, que nous n’imaginons même pas. On sent chez lui une sorte de jouissance immédiate de l’être, une plénitude intérieure, qui en fait un des plus grands peintres de tous les temps. Le Pont d’Argenteuil, du Musée du Louvre, déborde, explose de lumière intérieure ; le tableau entier est un apaisement. Entre les bleus et les verts, l’eau le ciel les arbres, tout se confond dans une symphonie bleutée et miroitante. Les régates à Argenteuil semble sorti de l’enfance, l’orangé, le vert et le bleu ciel ont leur reflet magique – japonais – dans l’eau. Dans Les barques, régate à Argenteuil, on est noyé dans un désordre d’eau, de ciel, en touches vives, alors que le vent emporte les voiles, en même temps que le tumulte des vagues. Cézanne a dit de lui : « Monet ce n’est qu’un œil, mais bon dieu, quel œil ! Le plus fort de tous. Je l’ajoute au Louvre ! Monet s’en tient à une seule vision des choses ; il se maintient aisément là où il parvient. Oui, un homme comme Monet est heureux, il accomplit sa belle destinée ».
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

lundi, 02 mars 2015

Dico de bord (extrait 11)

1865_70.jpg#‎Dicodebord‬ extrait 11
Hugo (Victor)
Booz endormi et À Villequier contiennent des trésors ; souffle poétique, puissance, grand style. Et puis Hugo, quel panache ! Dès 1851, il pressent le danger que représente Louis Napoléon Bonaparte : « Quoi ? Après Auguste, Augustule ! Quoi ! Parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! ». Le coup d’Etat du 2 décembre confirme ses craintes, l’armée tire aveuglément sur la foule. Banni, il quitte la France pour Jersey, et en rajoute une couche : « Le fleuve humain en marche, la vague française en avant, la civilisation, le progrès, l’intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant ! » Il reviendra en vainqueur. À vingt ans, il s’était jeté dans la ferveur romantique : « Je serai Chateaubriand ou rien », et finira grand-père de la Nation. Il écrivait debout, on peut voir son bureau Place des Vosges à Paris. Il a noirci des milliers de pages, avec un incroyable facilité ; ici dans Océan : « L’équinoxe commence à traverser notre ciel et notre mer avec ses splendeurs et ses furies. Il pleut du rayon et de l’ouragan ; l’immensité et la terre, le soleil et l’océan, la nuée et l’écume ne font qu’un paysage ; paysage violent, féroce, charmant, lumineux, ténébreux, inouï. Il ne fait pas jour le jour et il ne fait pas nuit la nuit. On dirait que le bon Dieu consulte Rembrandt sur les horizons qu’il me fait. J’habite le plus magnifique des clairs obscurs. » Ou encore : « J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir » ou dans Booz endormi : « Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle / Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala/ L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle / Les anges y volaient sans doute obscurément/ Car on voyait passer dans la nuit, par moment/ Quelque chose de bleu qui paraissait une aile. » Un peu plus loin : « Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth / Les astres émaillaient le ciel profond et sombre / Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre/ Brillait à l'occident, et Ruth se demandait/ Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles/ Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été/ Avait, en s'en allant, négligemment jeté/ Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. » Et ceci, dans les Proses philosophiques : « Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le Journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? Ce livre. Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. » On lui pardonne : « Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit. » Et on apprécie : « Il sortit de la vie comme un vieillard en sort. » Il a inspiré un amour fou à Juliette Drouet qui écrivit : « Je suis trop heureuse qu’il daigne me rendre malheureuse. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

dimanche, 01 mars 2015

Dico de bord (extrait 10)

dico de bord, Bons sentiments‪#‎Dicodebord‬ extrait 10
Bons sentiments
Ah la prodigieuse bêtise de Gide avec sa phrase : « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », dont Michel Houellebecq déplore dans Ennemis publics : « qu’on l’interprète automatiquement comme un appel à l’utilisation des mauvais sentiments. La vérité est bien entendu qu’on fait de la bonne littérature avec tous les sentiments du monde, les meilleurs comme les pires, et qu’on est absolument libre d’en choisir le dosage. »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

samedi, 28 février 2015

Dico de bord (extrait 9)

dico de bord, Berthe Morisot#‎Dicodebord‬ extrait 9
Morisot (Berthe)
« Berthe Morisot avait une personnalité volontaire, mais elle était aussi énigmatique. Sa peinture dégage un certain mystère. Quels que soient les milieux sociaux figurés, ses portraits ne sont jamais mondains. Au contraire, ils font toujours appel à l’intime. Ses personnages ont des regards que l’on n’arrive pas à saisir, ils sont tournés vers le dedans : telle est la quête de la peintre » : Maïthé Vallès-Bled. En effet, un mystère flotte toujours sur ses toiles, entremêlé à la finesse, à la sensualité et à un sens extrême de la couleur, comme dans L’été ou Jeune femme près d’une fenêtre de 1878 (Musée Fabre de Montpellier), où on est presque déjà dans la peinture abstraite, le personnage n’existant qu’au travers des masses colorées. Elle a organisé sa vie pour pouvoir peindre ; après avoir repoussé bien des prétendants, elle épouse Eugène Manet, le frère d’Édouard, qui la soutiendra, l’aidera pour s’affirmer. Tout la poussait pourtant, en tant que femme, à renoncer à la peinture. Sa volonté inébranlable lui permettra de réussir là où tant d’autres ont échoué. Fidèle, elle n’abandonnera pas le groupe des Impressionnistes naissant et leurs expositions parallèles. Édouard Manet a fait d’elle un portrait saisissant, sur fond noir. Dominique Bona a écrit dans sa biographie : Berthe Morisot, Le mystère de la dame en noir : « Berthe répugne à peindre des natures mortes. À l’objet elle préfère la nature changeante. À la pose inanimée le mouvement. Elle préfère la vie, tout ce qui bouge, tout ce qui fuit. Elle aime les jardins, les bateaux, les plans d’eau, la mer, les nuages et la brume, la légèreté des rubans d’une robe sous le vent, l’apesanteur, la grâce d’un geste, d’un regard, d’une chevelure. » « Mon ambition se limite au désir de transcrire quelque chose d’éphémère, et cependant cette ambition est démesurée », écrira Berthe Morisot.
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

vendredi, 27 février 2015

Dico de bord (extrait 8)

churchill, dico de bord‪#‎Dicodebord‬, huitième extrait :
Churchill (Sir Winston) 
Sa phrase sublime dans sa Lettre à Neville Chamberlain adressée peu après la signature des Accords de Munich (1938): « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ». Et celle-ci n’est pas mal non plus prononcée à l'occasion d'une conférence donnée en mars 59 : « Après la guerre, deux choix s'offraient à moi : finir ma vie comme député ou finir comme alcoolique. Je remercie Dieu d'avoir si bien guidé mon choix : je ne suis plus député ! » Également peintre et écrivain, il reçut même le prix Nobel de littérature en 1953 ; à la fois déçu (il espérait le Nobel de la paix) et surpris : « Tiens je ne savais pas que j’écrivais si bien ! »
(Raymond Alcovère : ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages)

jeudi, 26 février 2015

Dico de bord (extrait 7)

dico de bord, Roland Barthes‪#‎Dicodebord‬ suite, septième extrait
Barthes (Roland)
Il rêvait d’écrire un roman. Il l’a écrit pourtant, par bribes, fragments, exercice dont il était un des maîtres, comme dans Barthes par lui-même, seul opus de la fameuse collection du Seuil qui justifie son titre, ou dans les Fragments d’un discours amoureux. À propos de l’écrivain : « Il est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d’autant plus grave qu’il vit aujourd’hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute. Nous acceptons (c’est là notre coup de maître) les particularismes, mais non les singularités ; les types, mais non les individus. Nous créons (ruse géniale) des chœurs de particuliers, dotés d’une voix revendicative, criarde et inoffensive. Mais l’isolé absolu ? Celui qui n’est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc. ? Celui qui n’appartient même pas à une minorité ? La littérature est sa voix, qui par un renversement paradisiaque, reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l’on se porte, pour l’écouter, très au loin, en avant, par-delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations. »
Rappel : Ce livre de bord, construit sous la forme d’un abécédaire, fait le tour de tout ce qui me tient à cœur, m’a construit : noms communs, mais aussi lieux, femmes et hommes célèbres, écrivains, peintres, musiciens. Les « définitions », nourries de nombreuses citations, ont des dimensions très variables : entre une ligne et trois pages.

mercredi, 25 février 2015

Dico de bord (extrait 6)

497px-Bernin-autoportrait.JPGBernini (dit Le Bernin)
Ce napolitain est un des plus grands artistes qui aient existé : à la fois architecte, peintre et sculpteur, et capable de marier les trois : Saint-Pierre de Rome, le fameux « doigt de Dieu », la colonnade de la place et le Baldaquin, c’est lui. Si on lui avait laissé réaliser son projet pour le Louvre – mais une cabale menée par Charles Perrault l’en a empêché – il aurait introduit des courbes, une façade ondulante. Du coup, relativement peu de baroque en France et Bernini est retourné (entre autres) en Italie. Ses sculptures, comme Pluton et Proserpine à la villa Borghese et bien sûr L’extase de Sainte-Thérèse sont si délicates et sensuelles qu’on en mangerait. Le musée Fabre de Montpellier possède de lui un petit autoportrait étonnant.
Raymond Alcovère, à paraître

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