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vendredi, 10 avril 2020

Strongyle

ctoala_20150114_285.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, et penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. En mer, il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur terre mais regardent dehors. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. À quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais pas rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience.

Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr ! Il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports. J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate, stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Grand secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée.

La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Le soir venu, il m’a dévoilé le feu de la terre.

On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Le mystère est devenu évident. Les forces telluriques, ce qui ne change jamais. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades — leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais — choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, en Amérique. À travers les glaces du pôle, les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion.

J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais.

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, avec son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé : à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit. Et moi donc !

Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

Quand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante, convenait mieux.

Raymond Alcovère

22:50 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, strongyle

jeudi, 09 avril 2020

Port de mer au soleil couchant

DzTHq1mX0AEj_SR.jpg large.jpgQuinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer un livre sur le paysage dans la peinture française du XVIIe. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

À vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était peindre. J’y consacrais toute mon énergie. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour la renommée. Du coup, dans l’insouciance de la jeunesse, je dédaignais la plupart du temps la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de s’évaporer, s’agrippent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée. Une cité basse dont les palais Renaissance reposaient, imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il vécut à Naples et surtout à Rome qu'il ne quitta plus et où il fut inhumé. Il  devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des Impressionnistes.

Il est le seul peintre qui ait procuré une émotion picturale à Nietzsche, qui fondit en sanglots. Observateur fou, il se couchait dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit pour mieux comprendre la lumière. Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux.

Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire.

Je repris alors avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. À la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers. Le Siècle des lumières était en germe.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVIIe, le fameux Grand Siècle, si riche par bien des aspects. Je m’intéressai aussi à Nicolas Poussin, dont l’œuvre eut tant de résonances. Lui aussi vécut longtemps à Florence et Rome. On croise avec lui Pascal, au cœur de cette grande histoire, qui aboutirait, à travers la relation si étroite entre Mazarin et Anne d’Autriche à la naissance de Louis  XIV.

Jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois, je disposais d’un budget pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

Je suis d’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attire immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’est inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVIIe ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma prédilection pourtant, loin s’en faut. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale.

Ce halo distancie le regard, créant un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Jusqu’au moment où je comprends tout. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais toutes mes vacances. Elle a été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les étés brûlants du Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, s’étale maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour de la maison. Aucun personnage ne figure sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ça va tout à fait avec tes tableaux !

Raymond Alcovère

19:29 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 08 avril 2020

Comédie humaine

Nouvelle, comédie humaineC’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. À flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas, il n’aime que la bière.

- Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

- Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

- Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents. L’intelligence est aussi rare que le bonheur !

- Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

- Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement ! Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

- Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, s’anime Stendhal ?

- Je n’ai jamais été un philosophe vous le savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais palsambleu que c’est difficile ! J’ai pris le parti de jouir de l’existence, une façon, comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes... au hasard des instants, de ces émotions qui vous envahissent le ventre, disparaissent, et puis reviennent…

- Ce qui m’inquiète, continue le milanais après un temps, c’est cet ennui que nous éprouvons... est-ce la préfiguration de ce qui nous attend ?

- Pardieu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, il n’y pas à hésiter ! la vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il ne peut y avoir d’ennui puisqu’il n’y a pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

- C’est l’affaire de tous, répond-il !

- Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

- Non, le remettre à sa vraie place, tout simplement, au centre…

- Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

- Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

- Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu !

- Cet absolu, on a pu l’approcher avec l’amour, rêve Beyle.

Il reprend de l’eau de vie…

- Ce qui m’a toujours fasciné chez vous Beyle, c’est l’énergie, continue Proust… Personne n’en parle jamais, mais pendant la retraite de Russie, la fameuse Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie…

- Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage que les autres, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable !

- Mon cher Beyle, répond Proust, puis-je me permettre, nous ne pouvons plus nous mentir maintenant, n’est-ce pas ?

- Je vous en prie !

- Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici ; vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles ?

- Mais vous-même avez occulté, le mot est peut-être un peu fort, mais en tout cas, disons laissé Dieu entre parenthèses dans vos livres, rétorque Stendhal !

- À force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

- C’est bien cela, répond Proust amusé, il ne faut pas occulter les parenthèses, oui j’étais un croyant qui s’ignore, ou qui se cache… par pudeur, la pudeur devrait être une vertu cardinale... J’ai toujours pensé que Dieu était le passager clandestin, l’invité de la dernière heure... Et je dois dire que j’en ai la preuve ici, n’est-ce pas ? C’est le bout du monde non ? Alexandre, continua Marcel, écoutez, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Je l’ouvre chaque fois avec la même fraîcheur, le même plaisir, enfantin... Athos, quel personnage magnifique, profond, mystérieux, peut-être le plus beau de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allons Beyle, on ne vous a pas entendu sur ce sujet !

Ce dernier en effet, semble s’impatienter. Ses yeux pétillent. Il a envie de parler :

- Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… folie, immodestie de ma part, j’en conviens ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… mais… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent a supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, n’importe laquelle, est un jeu de dupes permanent, relisez Shakespeare ! Alors j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

- Mais parce qu’une seule existence c’est médiocre, décevant, s’exclame Alexandre ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé, ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur probablement ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté tout d’un coup dans une histoire, quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît... voilà le bonheur !

- Écrire, répond Proust, est aussi une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

- Ah... rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

- Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

- Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… le mal n’est plus qu’un mauvais souvenir… toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… comme dans les moments de bonheur parfait. Étrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

- Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

 

*      *     *

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… « Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! »

À cette pensée, il rit de lui-même et se remet à sa table de travail.

Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Raymond Alcovère

mardi, 07 avril 2020

Le Silencieux

ETPhFerX0AAcZs-.jpgC’était le mois de juin et le soir venu, on avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu. J’ai tout d’un coup ressenti un immense vide.

C’est ce soir-là que je suis parti. Ce qui nous avait rapprochés, Elena et moi, notre désir de liberté d’abord, et ces deux ans de vie commune n’avaient fait que le conforter. Elle et moi on le savait depuis le début, l’histoire pouvait et devrait s’arrêter d’un moment à l’autre, on était tous les deux libres et indépendants.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude, mais je m’y étais habitué, avec le temps.

Je lui laissai une lettre, courte mais limpide. Les arguments, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’écrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle. Aucune trace chez elle d’impatience ni de ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours ont passé, un doigt sur les lèvres. À chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

À la fin août, des amis nous invitèrent. Éclatante journée de fin d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant et au milieu, Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, paisible. À tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder.

Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

Une semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitai chez moi. Je n’avais rien fait de l’été, sinon dénicher une bicoque battue par les vents, près des falaises, comme dans Le Fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour oublier le reste de ma vie, tous mes projets avortés. Être inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement des fous de Bassan.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut jamais ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours plus ou moins à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant. Pourtant, je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture.

La pluie s’est brusquement arrêtée.

- Allons nous promener, me dit-elle.

-  Alors, lui demandai-je alors que nous cheminions ?

- C’est d’une simplicité biblique, me dit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir. Mais la mécanique s’est vite enrayée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords. À te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, donc je ne me comprenais plus. À chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Et aujourd’hui, j’ai atteint la limite.

Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et, près du canal, tira trois fois dans ma direction.

Raymond Alcovère

lundi, 06 avril 2020

L'interview

Nouvelle, l'interviewJe rencontrai Ricardo Almotasim à la revue. On avait concocté un numéro spécial sur lui, et de passage à Paris, il avait accepté de venir au bureau pour une interview. Tout fut décidé très vite, et au grand dam de mes deux associés, je me trouvais seul disponible ce jour-là. J’avais de la chance : iI arriva en fin de matinée et était libre jusqu'au milieu d’après-midi. J'installai le magnétophone et commençai l'interview.

Almotasim paraissait fatigué. Malgré une évidente bonne volonté, il répondait presque mécaniquement aux questions que j'avais soigneusement préparées. Au bout d'une heure, il n'avait rien dit que je ne savais déjà.

Son histoire s'articulait autour de la résistance au franquisme, dans la clandestinité, dont il avait été un des membres les plus actifs et les plus influents. Romans, essais, pamphlets, s'étaient succédé pendant cette période où sa notoriété n'avait cessé de croître à l'intérieur comme à l‘extérieur.

Il symbolisait l'Espagne d'aujourd'hui, celle du changement. Il était un de ses écrivains les plus connus. Il n'avait pas cherché à en profiter outre mesure, n'ayant brigué aucun poste ministériel, se contentant d'enseigner dans un lycée des environs de Madrid.  Afin de mettre un terme à ce qui n'apportait strictement rien ni à l'un ni à l'autre, j'arrêtai l'enregistrement et lui proposai d’aller déjeuner.

- Vous avez une voiture, me demanda-t-il ?

- Oui, pourquoi ?

- Voyez-vous, depuis que je suis redevenu un homme libre, à chacun de mes passages à Paris, j'étais pressé par le temps, j'avais beaucoup de rendez-vous, je n'ai jamais eu le temps de faire ce que je voulais…

- De quoi s'agit-il ?

- Vous allez trouver ça ridicule, mais voilà : quand j'étais enfant, c'était en 1936, je suis venu ici avec mes parents, c'est d'ailleurs à notre retour en Espagne que mon père a été assassiné. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j'aimerais refaire, si vous voulez m'accompagner bien sûr, l'itinéraire que nous avions suivi en arrivant, pour autant que je m'en souvienne…

Nous voilà partis. En fermant le bureau, j'y laissai le magnétophone.

La première quinzaine d’août est une bénédiction à Paris. On rejoignit la gare d'Austerlitz par où lui et ses parents étaient arrivés cette année-là, puis on suivit exactement le même trajet, longeant le Jardin des Plantes, les quais jusqu'au pont de la Concorde.

Enfin, direction le quartier des Batignolles, où la famille s'était installée dans une mansarde, tout près du square. Au déjeuner, on parla de la vie littéraire. Il s'intéressait au sort d'une revue comme la nôtre. On fit le tour du jardin – il se souvenait des cerisiers du Japon et de leur floraison sublime -, avant de s'asseoir sur un banc. Pendant les silences, je songeais à l'étrange destin de cet homme.

Il avait passé la plus grande partie de son existence dans la clandestinité, travaillant dans des journaux, subsistant grâce à des petits boulots, toujours à se cacher. Devenant un des maillons de cette génération dont le travail de l'ombre aboutirait au retour de la démocratie. Pourtant, cette victoire sur le temps semblait ne lui avoir donné aucune confiance. On le sentait traversé de doutes.

Une sympathie réciproque s'était installée. Il parlait très lentement. Je crois qu'il appréciait que je ne cherche pas à meubler les silences. Il me dit à un moment que nous vivions une époque trop bavarde. Il était las, désabusé, j'aimais cette distance qu'il donnait aux choses. La situation du début - l'interviewer et l'interviewé – avait disparu. Il me parlait de son expérience de l'écriture qui l'avait aidé à vivre, de son exil intérieur.

Je lui proposai de boire un café au Wepler. La place Clichy avait des airs de vacances.

- Je n'étais pas revenu dans ce quartier depuis la guerre, je n'en avais jamais eu le courage, me dit-il, c'est curieux que cela arrive maintenant… Parce que, voyez-vous, je viens d'enterrer ma mère. Avant, je n'aurais peut-être pas pu.

Je n'avais pas prononcé un mot depuis un moment. Il continua :

- En fait, je sais pourquoi j'ai voulu revenir ici. Ma mère, avant de mourir, m'a parlé de mon père, de ce qu'il a vraiment été. Elle a eu peur de s'en aller avec un mensonge. La vie est étrange. J'ai bâti ma vie, je me suis autorisé à parler au nom de l'Espagne républicaine, démocratique, et mon père était un traître. Un allié de Franco, alors que j'ai toujours pensé le contraire ! Ma mère, elle, savait. Elle m'a toujours fait croire que mon père était républicain. C'était une stratégie des services secrets alliés, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire. Ils ont falsifié son passé pour s'en servir, voilà tout ! Ma mère n'y est pour rien, ils ont dû la menacer, évidemment. Quand nous sommes venus ici, en 1936, mon père était un agent de liaison avec les forces de l'Axe, il venait prendre des contacts en vue d'abattre la République naissante. Il a été assassiné par les services spéciaux soviétiques, et, pour une raison que j'ignore, ils ont transformé son passé. C'est pour cela, les franquistes n'étaient pas dupes, que malgré mes livres, mes activités, ma mère a toujours bénéficié d'une relative impunité en Espagne, elle n'a jamais été inquiétée par Franco ! J'ai été manipulé toute ma vie…

- Mais votre activité politique, vos choix, ce sont les vôtres, ils ne doivent rien à personne, c'est votre liberté !

- Pardonnez-moi, tout cela est encore confus dans mon esprit, trop frais dans ma mémoire. Ma liberté, mes choix politiques, pour l'instant, je ne sais plus trop où ils sont. J'accuse le coup, j'ai besoin de réfléchir, de comprendre, si c'est possible, mais j'en doute. J'ai l'impression qu’un fil s'est cassé et je me demande s'il n'est pas trop tard pour tout remettre en place. J'essaierai cependant, je n'ai pas pour habitude de renoncer. Mais cette fois, le coup est rude, et puis vous le voyez, je suis vieux. En tout cas, je me suis senti devenir très vieux.

Il me regarda, esquissant un sourire.

- Je suis désolé de vous avoir ennuyé, jeune homme. À présent, vous en savez plus sur moi que quiconque, mais je vous demanderai de ne pas en parler avant que je ne le fasse moi-même, vous ne m'en voudrez pas ?

- Bien sûr, vous pouvez compter sur moi.

Un an plus tard, Ricardo Almotasim publiait Le Passé retrouvé, où il retraçait son itinéraire personnel au vu de ce qu'il savait de son père. Ce fut le plus réussi de ses livres.

 Raymond Alcovère

09:55 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, l'interview

samedi, 04 avril 2020

Comment craquer (une allumette)

nouvelleJe suis écrivain mais mon rêve c’était de construire un bateau avec des allumettes. À la place de mon bureau. Un travail de romain ! Une après l’autre, amoureusement posées, ajustées, fignolées… J’aurais tout oublié : le bonheur ! En écrivant, au contraire, il faut sans cesse penser à soi, aux autres, c’est épuisant ! J’aurais constitué une documentation, compulsé des livres d’histoire, des encyclopédies, des illustrations. À chaque moment de liberté, ajouter un bossoir, une varangue, un hublot, une écoutille, une drisse, un cabestan. Je serais devenu le capitaine Haddock de l’immobile !

Un jardin intérieur, hors du reste de ma vie. Elle est assez monotone d’ailleurs, mais la plupart des vies sont monotones. Construire un univers parfait. Hors des contingences. Quoi de tel qu’un navire qui flotte fier, majestueux, insensible aux éléments ! Seul sur le fil de l’horizon. Rien ne peut l’arrêter ni l’atteindre. Un miracle de solidité, de force.

Tout cela avec des allumettes. Si fragiles, si ténues… Rien de plus banal, de plus élémentaire qu’une allumette. De là, aller vers le phénoménal, l’extraordinaire. Un espace médiocre transformé en tremplin vers l’imaginaire !

Combien de fois n’ai-je pas espéré, en laissant coulisser la porte vitrée de la salle à manger, voir surgir ce paquebot fabuleux, orgueil des mers, fruit de mois et de mois de travail, trônant au milieu, impérial ! D’un coup de baguette magique, le merveilleux au centre de la maison enfin.

Un matin j’ai franchi le pas. Acheté des allumettes, un peu chaque jour. Établi des plans. Construit. Méthodiquement, amoureusement. L’inspiration était au rendez-vous. Je revivais. J’ai vendu ou donné mes livres. Conservant ceux qui traitaient de bateaux, le reste devenu inutile.

Mon seul investissement, des allumettes. Ah jouissance de tous les instants ! Utilité, perfection de chaque geste. Peu à peu, habituer ses doigts à cette tâche minutieuse. Au début, combien j’en ai brisées, perdues, mais mes mains rondes se sont affinées au fil du temps.

Elles se façonnaient à cette mécanique de précision. Je fis l’acquisition d’une série de pincettes qui les prolongeaient subtilement. Jour après jour, voir apparaître un entrepont, une coursive, une passerelle, un pont-promenade, une cheminée. La certitude d’avancer toujours, de poursuivre un objectif clair, précis. Sensé.

Au fur et à mesure, je prenais confiance, devenais plus audacieux. Après avoir enfanté la coque et les superstructures, j’attaquais les détails, cabines, timoneries, portes étanches, sabords, gouvernail, fanions, ancre. Un univers nouveau s’éveillait à moi, bruissant à mes oreilles, voyages, tempêtes, bourrasques, visions pélagiques, odeurs de varechs, mystères de la Mer des Sargasses.

Félicité suprême, mes lectures d’adolescent revenaient en mémoire. C’est à Jules Verne et ses Voyages extraordinaires que je dois les moments les plus exaltants de mon adolescence. Mon roman favori : Le Chancellor. Un des plus maritimes et des plus resserrés. Du début à la fin, tout se passe sur l’eau. Paradoxalement, c’est un des moins connus. Trop noir, sans doute. Mais quelle perfection !

Des passagers, sur un trois-mâts, au départ de Charleston, s’embarquent pour une traversée a priori sans histoire. Mais les catastrophes s’accumulent : incendie, menaces d’explosion. Jusqu’au naufrage. Les survivants se regroupent sur un radeau. Bientôt, les vivres manquent. Un huis-clos terrible commence. Verne, qui laisse en général peu de place au psychologique, décrit là magnifiquement la montée de cette angoisse. Manger ou ne pas manger de la chair humaine, toute la fin du livre repose sur cette question. Pas de fantastique, pas de merveilleux cette fois, seulement la réalité. Dure, étroite, cassante.

J’ai baptisé de ce nom mon bateau. Près du Chancellor, l’imagination était en route. Cap vers le large ! J’en ai vécu des heures de bonheur intense dans mon ancienne bibliothèque. À rêver, échafauder des scénarios…

Un jour j’ai pu compléter mon œuvre terminée. Superbe, phénoménale ! Je m’étais autorisé quelque créativité. Le bâtiment, au lieu d’une pâle copie, figurait un amalgame entre le France, le Titanic, le Queen Elisabeth II et le Legend of the seas. Je n’étais pas peu fier !

Pourtant il manquait un je ne sais quoi. J’ai longtemps cherché. Une nuit d’insomnie, à caresser du regard le Chancellor, voguant sur les mers avec lui, embarqué pour un grand voyage, toutes les escales de la Méditerranée, Gênes, Naples, Syracuse, Le Pirée, Istanbul, Alexandrie, puis le départ, le vrai, Port-Saïd, plus avant encore la Mer Rouge, l’Océan Indien, les origines du Monde et enfin l’Océan de béatitude, le Pacifique, tout d’un coup, au cours de cette dérive presque infinie, l’idée a surgi.

Pourquoi toutes ces allumettes, n’avais-je cessé de me demander ? Comment parachever l’œuvre ? Simple, il en manquait une ! Une seule ! Le point d’orgue.

L’eau et le feu, voilà le mariage idéal. L’union sacrée. Pas de risque, la mer immense, tout autour, aurait tôt fait d’éteindre l’incendie. Un bateau ne brûle jamais vraiment. L’eau vainc le feu, et non l’inverse !

De fait, il a suffi d’une allumette. Je l’ai craquée voluptueusement. Par une nuit de syzygie. Fatras, anéantissement total. Le bateau transformé en brasier. Une clarté rougeâtre a éclaboussé la pièce. J’assistais béat d’admiration à ce spectacle.

Poutrelles, solives, quille, lisses, ballasts, s’écroulaient, de l’étrave à l’étambot, comme déchirés par les brisants, entraînant dans leur flamboiement les autres parties du bâtiment, au sein d’une mer déchaînée. Le feu léchait le navire à grand coups de langue ardente. Rien ne résistait à sa propagation.

Jamais je n’avais vécu une extase aussi parfaite. L’incendie gagna l’appartement, puis peu à peu tout l’immeuble, happé dans un malstrom. Dévastateur.

Jouissance, mystère de la transgression.

L’eau tout autour n’a rien éteint. Les pompiers accourus à grands renforts, après des heures et des heures de lutte acharnée, sont repartis livides, hagards, parmi les décombres du quartier, encerclées de vapeurs fuligineuses.

Comment j’ai survécu, je me le demande encore. Je me trouvais dans l’œil du cyclone. Inattaquable.

La justice des hommes s’est montrée moins clémente. Maintenant je suis enfermé. J’aurais peut-être mieux fait d’écrire. Voire.

Raymond Alcovère

 

15:54 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle

Il faut changer, maintenant !

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12:24 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

Odilon Redon

odilon redon

12:23 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : odilon redon

L'art de l'écrivain

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« L’art de l’écrivain consiste surtout à nous faire oublier qu’il emploie des mots ».

Henri Bergson

mercredi, 01 avril 2020

Loin, c'est tout

Lisbonne 1993.jpgÀ Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti. Bien vite, on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage, jusqu’à un certain point, on ne peut le faire que seul.

Comment j’ai rencontré Lucie, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, c'est un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. J'aimais. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux.

Un jour de février particulièrement lumineux, au lieu de rester au bureau, elle a eu envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes plongeaient dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait, inépuisable.

Au bout d’un moment, elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Elle réduisait en poussière, là, d’un coup, des barrières érigées depuis des années. En réalité, elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d'amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras.

La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Une atmosphère d’ouate.

On s’est revus. À faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout mais elle s’attachait de plus en plus à moi.

Je rencontrai Julie peu après. Plus sensuelle que Lucie, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots. Elle les maniait avec ironie. C’était amplement suffisant.

Pour me détacher de Lucie, je proposai à Julie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne, c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues. Un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts, la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, et regarde l’océan.

Nuits lisboètes. Julie si désirable. Sa peau au goût de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées.

Je savais que Lucie pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Julie. Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade, pour écrire une lettre à Lucie. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger.

Je descendis seul le lendemain matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor, mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie.

Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. À regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Julie, ni Lucie, dans cette ville d’eau et de lumière. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce que tout y est détaché. Avec Julie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque.

C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar.

De retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi me décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Julie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pâles les tentatives de Lucie pour s’accrocher à moi.

Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Lucie. D’ailleurs, de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

Raymond Alcovère

jeudi, 26 mars 2020

Evitons le sale air de la peur !

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mardi, 24 mars 2020

Rions un peu !

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10:41 Publié dans humour | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 23 mars 2020

Gardons le moral !

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16:27 Publié dans Humeur, humour | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 21 mars 2020

Mer de forces agitées dont il est la propre tempête

CaXcii5UkAEFnsC.jpgSavez-vous comment je vois le monde ? Des forces partout. Jeu des forces et ondes des forces. Il est un et multiple. S’accumulant ici tandis qu’il se réduit là-bas. Mer de forces agitées dont il est la propre tempête. Transformation éternelle dans un éternel va-et-vient avec d’énormes années de retour, flots perpétuel de formes, du plus simple au plus compliqué, allant du plus calme, du plus rigide et du plus froid au plus ardent, au plus sauvage, au plus contradictoire. Ce monde, qui est le monde tel que je le conçois, ce monde dionysien de l’éternelle création de soi-même, de l’éternelle destruction de soi-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles... qui donc a l’esprit assez lucide pour le contempler sans désirer être aveugle ?"

Nietzsche, Fragments posthumes

20:45 Publié dans Grands textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nietzsche

jeudi, 19 mars 2020

Proverbe

proverbe« Une fois que le bateau a coulé, tout le monde sait comment on aurait pu le sauver. »
Proverbe italien

13:49 Publié dans Papillote | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : proverbe

Routine

jung, routine« Je me suis fait une règle de considérer chaque cas comme un problème sans précédent, dont j’ignore tout. La routine peut être commode et utile tant qu’on reste à la surface des choses, mais dès que l’on touche aux problèmes importants, c’est la vie qui mène le jeu, et les plus brillants présupposés théoriques ne sont que mots inefficaces. » :
C.G. Jung.

11:08 Publié dans Grands textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jung, routine

mardi, 17 mars 2020

Fake

3930253719.jpg"Bien que nos renseignements soient faux, nous ne les garantissons pas."
Erik Satie

16:48 Publié dans Humeur, humour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fake news, erik satie

Midi libre 29/05/2010 : Bizarre, vous avez dit bizarre...

Photo Ray comédie du livre 2010.jpg

Bien dit !

« Celui qui ne veut agir et parler qu'avec justesse finit par ne rien faire du tout. »

Friedrich Nietzsche

16:44 Publié dans Papillote | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nietzsche

dimanche, 15 mars 2020

Il en est des écrivains comme des amis

claude roy« Il en est des écrivains comme des amis. Ceux qui nous sont les plus chers et les plus précieux, ce sont ceux qu’on a besoin de retrouver dans les mauvais jours, dont la seule présence nous laisse encore pressentir la joie au milieu du chagrin. »
Claude Roy