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samedi, 05 mai 2007

A propos des "Nouvelles de la révolte"

(article paru dans le Journal L'indépendant)
NOUVELLES DE LA REVOLTE DE 1907
Difficile pour des écrivains d'aujourd'hui de donner des "nouvelles de la révolte" sans tomber dans l'hagiographie ou le déjà lu. Une quinzaine de courageux ont relevé le défi et, si quelques-uns d'entre eux n'ont pu éviter les clichés convenus qui alimentent depuis un siècle la légende, ceux qui tirent leur épingle du jeu sont les petits malins qui ont habilement contourné le sujet. "Le sucre dans le quart" de René Escudié, "L'agent secret" de Raymond Alcovère où on apprend comment l'écrivain Joseph Conrad a convaincu Ferroul de prendre la tête de la révolte, "Obéissance à la loi" de Francis Zamponi qui établit un lien entre 1907 et Jean Moulin, "Le dernier pour la route" de Serguei Dounovetz qui mêle humour et tragédie, "Epinglé comme un phylloxera vastatrix" de François Darnaudet, polar viticole dans le TGV et "Rouge" de Lilian Bathelot, drame d'une révolte qui couve toujours, sont les réussites de ce recueil.
"Nouvelles de la Révolte, Cap Béar éditions, 229 pages, 14 euros.

lundi, 15 janvier 2007

Carnet de nuit

medium_yngpaint.jpgL'écriture des Carnets, comme disait Marcel, convient bien à Philippe Sollers, dont le "Carnet de nuit", paru chez Plon en 1989, reparaît aujourd'hui en Folio. Petit florilège :

Si vous aimez quelqu'un, aimez-le passionnément, et à tout instant, c'est le temps en personne qui vous aime

Proust : "Il arrive souvent qu'à partir d'un certain âge, l'oeil d'un grand chercheur trouve partout les éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l'intéressent. Comme ces ouvriers ou ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de n'importe quoi : cela fera l'affaire."

"Vous m'agacez souvent." Entendre : "Vous m'excitez souvent au moment où je ne m'y attends pas."

"Révolution". Pourquoi la société devrait-elle être réelle ? Drôle d'idée.

Ton personnage de roman existe quand tu aimerais avoir son point de vue sur le roman en question. Le livre est réussi quand tu as envie d'y rajouter ce qui s'y trouve.

L'article de Bataille, Hemingway à la lumière de Hegel (1953) : "Je veux parler de cette exactitude dans l'expression sensible de la vérité, que nul autre que lui ne me semble avoir atteint. C'est peu de dire que, sous sa plume, la vérité devient saisissante. (...) Est souverain celui n'est qui n'est pas lui-même une chose... Il n'y a pas dans son oeuvre de tricherie, ni de concession à la lâcheté qui porte à dominer les autres comme les choses."

Picasso : "Le jeune peintre", en couverture du Folio

 

samedi, 30 décembre 2006

Le pressentiment

medium_arton752.jpgOn n'écoute pas assez ses amis. Depuis des années, Roch-Gérard Salager me conseille de lire Emmanuel Bove, je l'ai fait aujourd'hui seulement, pour la première fois, avec Le pressentiment. Rarement j'avais lu une écriture aussi précise, limpide et puissante. L'histoire est simple : Pendant l'entre deux-guerres, un avocat quitte soudain son milieu, son métier et sa famille pour vivre dans un quartier populaire, et savourer enfin la solitude. Ce n'est pas vraiment la solitude qu'il va trouver, sinon une solitude intérieure, la même qu'il avait connue avant dans la bourgoisie, mais qui va se manifester ici différemment. Le narrateur semble flotter au-dessus des événements, être là tout en n'y étant pas, c'est peut-être ça la "touche" Bove, qu'aimait tant Beckett. En réalité tout cela est d'une telle finesse, cette lecture est une expérience tellement étonnante qu'elle en est presque intraduisible. C'est comme s'il y avait deux livres. Celui qu'on lit, puis un autre, qui se détache du premier, une petite musique, forte et prégnante qui vous ensorcelle, tourne autour de vous, vous envoûte. Cette expérience du détachement, qui il me semble est la marque des oeuvres fortes, je l'avais souvent eue, mais à ce point rarement...

Voir aussi ce site sur l'écrivain

mercredi, 27 décembre 2006

La Théorie du K.O.

medium_LaTheorieduK_O.gif"Il n'en reste pourtant pas des masses, des endroits où les pauvres persistent à s'entraider." Ce polar de Lilian Bathelot clôt le cycle sétois entamé par Avec les loups et poursuivi par  Spécial Dédicace. La Théorie du K.O. c'est le nom de code d'une opération décidée par le ministère de l'intérieur. Le nom a été trouvé par un des chefs des services spéciaux qui a fait ses classes à La Havane, il y a bien des années de là, et pour d'autres causes, tout passe... De fait quelques péquenots sétois comme les appellent les superflics parisiens vont leur donner du fil à retordre. Tout ceci se passe sur fond de manipulation bien sûr. Les services de sécurité du Président du Conseil local, noyautés par un parti fasciste, ont commis quelques bavures, du coup c'est un véritable chaos qui enflamme L'île singulière. Priorité sera donnée à la protection du président, et toute l'opération sera maquillée en règlement de comptes de mafias rivales. Lilian Bathelot articule son polar de main de maître, les scènes d'action, la description du dessous des cartes de la politique locale, tout s'imbrique judicieusement comme la manipulation qu'il décrit.  On en a le souffle coupé tout du long et on réfléchit en même temps à l'enchaînement des faits et des causes, au rapport entre les médias et le pouvoir, entre l'histoire secrète et l'histoire officielle. C'est bien un regard politique que nous livre ici Lilian Bathelot.

Collection Sombres climats, éditions Climats, 1999.
Voir ici le site de l'écrivain

dimanche, 19 novembre 2006

Un Américain, une Camerounaise, un Congolais et une Canadienne anglophone

Paris brûle-t-il ? : lire ici

mercredi, 15 novembre 2006

Sur "Le club des pantouflards"

A lire ici, sur le site de la revue "Encres Vagabondes", une chronique de Jean-Jacques Marimbert sur "Le club des pantouflards" de Christian Cottet-Emard.

Une question d'honneur

medium_normal_leon.2.jpgUne question d’honneur est le onzième roman de Donna Leon, de la série des enquêtes du Commissaire Brunetti. Tous ont pour cadre Venise. De part sa topographie si particulière, la Sérénissime est moins sujette au crime que les autres villes, l’entrelacs des ruelles et des canaux fait qu’il est difficile de s’en échapper ; n'y vivent plus que cinquante ou soixante mille habitants qui se connaissent pour la plupart; en clair tout le monde observe tout le monde ou est susceptible de le faire, ce qui décourage les vocations ! Rien n’est plus faux, nous dit Donna Leon, derrière les portes des palais, comme partout, le crime fleurit. La romancière est américaine, vit à Venise depuis très longtemps et décrit une autre ville cachée sous la première, ses secrets, ses mystères. Ce à travers un personnage atypique, le commissaire Brunetti, une sorte de Maigret, bourru, massif, opiniâtre, qui louvoie dans ce magma, sans cesse en train de confronter son éthique à la complexité du monde et à ses forces obscures.  Un terrien, amateur de cuisine et de vin blanc, marié à une professeur de littérature spécialiste de Henry James, avec deux adolescents à la maison, et lui-même passionné de Thucydide. Il se fie à son instinct, mais aussi à sa connaissance de la ville, de ses familles, de ses codes, de son histoire, pour en déjouer les affaires les plus troubles, les plus sordides. Une question d’honneur nous plonge dans le monde interlope des marchands d’art dont certains ont acquis des fortunes considérables en pillant de riches juifs prêts à tout pour fuir le nazisme pendant la seconde guerre mondiale. Cette enquête comme d'habitude est remarquablement ficelée, et le regard sur Venise (d'où les touristes sont étrangement absents, sinon comme une gêne pour les vénitiens, ce qui ne manque pas de charme), inhabituel et décalé, est assez réussi. Et l'atmosphère de la ville est bien là, à la fois liquide et sensuelle, glauque et lumineuse.

(La plupart des enquêtes du commissaire Brunetti sont disponibles en "poche" dans la collection points policiers)

Voir aussi ce site consacré à Donna Leon

vendredi, 10 novembre 2006

Raphaëlle

medium_couvraph120.jpgVoilà Raphaëlle, tu es à Florence, avec des gens, à un concert où je vais interpréter les plus belles mélodies pour toi. Où es-tu exactement ? Ici ? Ailleurs ? Nulle part. En toi ? Même pas. De toute façon, je vais t’emmener encore plus loin. Sais-tu qu’il y a  un lieu tout proche auquel nous n’accédons jamais ? Une sorte de point aveugle de notre existence, vois-tu ? Il nous habite, nous n’y pouvons rien, c’est ainsi, nous lui appartenons, c’est notre bulle, et pourtant,  faibles, nous nous tenons au dehors, le plus souvent. C’est ce point aveugle de l’existence que va poursuivre Raphaëlle. Une course éperdue. Elle a quitté sa ville, son compagnon, pour Nice, ville solaire. Au moment de rentrer, sur le quai de la gare, elle prend l’autre train, celui qui part vers l’Italie. Début du voyage.

L’écriture est vive, alerte, prise dans son propre mouvement, les dialogues sont incorporés au texte, ils ne s’en démarquent pas. Ce texte c’est une seule pâte, et cette pâte c’est la chair du monde. On court mais on s’attarde aussi. Sur les couleurs, la lumière, les saveurs, les textures. L’action, les personnages sont racontés, décrits par ce qui les environne. Les émotions, sentiments, pensées deviennent chair. C’est cette présence qui rend la lecture si fluide et si vivante. Pas de différence entre l’intérieur et l’extérieur. L’attention du personnage éclaire et donne vie à ce qui l’entoure. Aussi l’univers est sans cesse en mouvement, coloré, sensuel, vibrant. L’écriture y puise son rythme, sa force propre. Comme en peinture, chez  Chardin ou Manet par exemple, où l’expression “ nature morte ” est totalement dénuée de sens. Je me rappelle avoir lu quelque part que si nous pouvions voir la réalité telle qu’elle est, nous serions tous des artistes, et nous verrions des tableaux, des sculptures que la vie façonne dans la nature, sans voile. Et puis il y a Florence, un rêve de ville plutôt : A Florence, on étouffe toujours un peu, c’est écrasant à force, on baigne dans le liquide épais de l’imagination. Et bien sûr, en filigrane, Dante et La Divina Comedia. Et même si Raphaëlle dérive : Tu provoques le vide pour le remplir, car dans le vide on meurt, Raphaëlle, on n’a rien à quoi s’accrocher. Alors il faut bien saisir ce qui nous entraîne au fond comme la seule chose à aimer, n’est-ce pas ?, si elle oscille toujours entre l’errance et la rencontre, la solitude et l’amour, le tragique et le solaire, la passion la traverse toujours. Mais la vraie passion commence par tout détruire, âmes, corps, elle ronge tout, c’est le prix à payer pour voir le ciel et voler ! Passion pour le théâtre enfin. Raphaëlle est habitée par Antigone de Sophocle et par Yasmina, une amie comédienne : algérienne, elle revient de l’enfer. Résister, toujours résister, voilà la vie, et le monde vit parce qu’il nous résiste et que nous lui résistons.

 

Jean-Jacques Marimbert, Raphaëlle, Editions du Ricochet, 140p.

Article paru dans la revue Sol'Air n° 21, juin 2001

vendredi, 03 novembre 2006

Un ogre dans la ville

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Marseille est une ville sublime, étonnante. Onirique même. Au contraire de l'idée de ceux qui ne la connaissent que de loin, la ville qui vit naître Artaud et mourir Rimbaud est pleine de mystères, d'étrangeté. Cendrars en a parlé magnifiquement dans "L'homme foudroyé" : "Marseille, presque aussi ancienne que Rome, ne possède aucun monument. Tout est rentré sous terre, tout est secret." Mireille Disdero nous plonge dans une autre ville encore, loin de tous les clichés, tour à tour solaire et terrifiante. L'orage approchait, dans les aigus. L'orage ici c'est l'ogre. Il s'appelle Angelo. Il harcèle la narratrice, veut la dévorer, lui dévorer sa vie. Il est son double en quelque sorte. Tour à tour Marie et Angelo évoquent chacune des faces de l’histoire, la médaille et son envers. Cet ogre est un monstre affectueux et dangereux. Quelque chose bouge et se lève tout autour. Respiration haletante de fantômes sans au-delà des vies. Larmes rouges du tatoueur pour un amour de peau. Bruit des existences loin, autour, dans les rues. Battements d’ailes noires des secondes qui nous escortent. La ville s’éveille, grandit de ses tentatives sans apaisement. J’ai toujours peur.C’est une ville souvent crépusculaire, venteuse, presque vide (une atmosphère à la De Chirico) qui déroule ses méandres. Et si c’est à un suspens haletant que nous convie Mireille Disdero, rythmé par les encres de Catherine Carruggi, le vrai fil conducteur du roman c’est la poésie : Je m’allonge sur la pierre chaude, les yeux vers le ciel. J’écoute les vagues se jeter contre l’île. Shhhhhhhhuuuuuuuu… Des mouettes tournoient au-dessus de moi pour m’inviter au voyage. La lumière est presque palpable. Je la sens me toucher, m’aimer. Je suis bien. Aujourd’hui, il n’y a personne, pas un seul touriste. J’aime cet endroit. Je pense à la première fois que je suis arrivée à Marseille avec mes parents. On devait atterrir à Marignane mais l’avion est venu faire un demi-tour au-dessus de Marseille et du Frioul, en fin d’après-midi. L’ombre des ailes frôlait les vagues. Ce jour-là, j’ai été heureuse d’avoir des yeux capables de découvrir cette ville adossée à la mer. Je garde encore la marque de sa beauté, même des années après, en traversant ses quartiers aux murailles écorchées. J’aime Marseille, je l’ai dans les yeux, comme une couleur.

 

Références ici

Voir aussi le blog de Mireille Disdero

jeudi, 26 octobre 2006

Si écrire ne pouvait pas me servir à aimer, autant tout arrêter

medium_christine-angot-rendez-vous.2.jpgJe n'étais pas faite pour abattre des cartes, je n'étais pas stratège, je n'étais pas séductrice, je n'y arrivais pas. Ou je ne disais rien ou j'étais trop directe. La seule chose qui me convenait c'était le poker, écrire, tout écrire, et faire lire, ça je savais le faire, tout jouer d'un coup. Miser tout sur un seul chiffre qui a peu de chances de sortir, mais s'il sort c'est mieux que tout. C'était le chiffre que j'avais choisi.

« Rendez-vous » de Christine Angot est un roman déroutant : vif, efficace, percutant. Dès les premières pages on est emporté. Son écriture ne ressemble à aucune autre, surtout, rarement on aura été aussi loin dans le regard au scalpel sur soi-même, dans le désir, le désir d'une vérité des choses. Sa quête est éperdue, elle déstabilise le lecteur, par moments on reste à l’extérieur, sur la défensive,  puis on est bousculé, happé, l’émotion est là, la machine s’emballe: Si écrire ne pouvait pas me servir à aimer, autant tout arrêter. Elle va jusqu'au bout, la littérature et la vie, tout s'entrecroise, les époques, sa vie réelle. Le livre est circulaire, les personnages réapparaissent, au fur et à mesure le regard du lecteur se précise, s'affine. L'utilisation des temps est  surprenante, celle de l'imparfait, à contretemps en apparence, mais qui questionne, transforme la lecture. Il y a de l’extrême, on est toujours à la limite de la folie, de l’inconcevable ici dans la relation amoureuse et le livre va toujours plus loin que ce qu’on avait imaginé : c’est sa force . On peut ne pas entrer dans cet univers, le refuser, mais une chose est sûre, il n’est pas ce qu’il semble être. Pas de stratégie d'évitement ici, de contournement, et pourtant  (justement plus que jamais) on est dans la littérature, de celle qui bouscule, bouleverse, la seule vraie en quelque sorte.

Quand j’écris, je vois  bien moi, la syntaxe n’a pas d’importance, les négations, les conditionnels, les conjonctions, ce n’est que des présentations pour masquer plus ou moins ce qu’on pense, les si, les bien que, pour amoindrir les mots, atténuer les valeurs. Ca ne change pas le contenu, le sens ni les images qui viennent avec. Il n’y a pas de conditions, pas de si dans la vérité.

mercredi, 18 octobre 2006

Toute ma vie je me suis arraché le cœur à écrire : Jack Kerouac

 medium_kerouac.jpg

On était dans les montagnes ; il y avait une merveille de soleil levant, des fraîcheurs mauves, des pentes rougeoyantes, l’émeraude des pâturages dans les vallées, la rosée et les changeants nuages d’or. (…) Bientôt ce fut l’obscurité, une obscurité de raisins, une obscurité pourprée sur les plantations de mandariniers et les champs de melons ; le soleil couleur de raisins écrasés, avec des balafres rouge bourgogne, les champs couleur de l’amour et des mystères hispaniques. Je passais ma tête par la fenêtre et aspirais à longs traits l’air embaumé. C’étaient les plus magnifiques de tous les instants. Rarement sans doute un livre a aussi bien “ collé ” à un génération, servi de révélateur à une époque. Sur la route, écrit en 1951 (publié en 1957) sera un phénomène. Il va incarner la “ Beat Generation ”, mouvement né de la rencontre en 1943-44 entre Jack Kerouac, Allan Ginsberg et William Burroughs, tous trois écrivains et poètes.

 

 Beat au départ signifie vagabond, puis renvoie au rythme de l’écriture, proche de celle du jazz, et même à béatitude (Kerouac sera très influencé par sa rencontre avec Gary Snider qui l’initiera au bouddhisme et à la spiritualité, expérience qu’il racontera dans Les clochards célestes). Ainsi vont naître les beatniks. Une déferlante que Kerouac incarnera malgré lui et qui le dépassera. Mais c’est une autre histoire. Reste le livre. Et sa force, sa puissance, la sincérité qui s’en dégage. Ecrit en trois semaines, sur un unique rouleau de papier. On y croise des centaines de personnages, de lieux, poussés par une écriture rythmée, endiablée, frénétique. Une écriture comme un souffle, une pulsation, un battement, un “ beat ”. Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam-session un dimanche après-midi, écrira-t-il. Comme le souligne Yves Le Pellec, Kerouac est nettement plus préoccupé de rythme, de relief, d’intensité que de pensée. (…) Son texte laisse toujours une large place au hasard et à l’arbitraire. En effet, son écriture est physique. Il mouillait sa chemise, au sens propre du terme. Comme un musicien se sert de son corps, il utilisait les mots comme des notes.

Avant tout, Sur la route, c’est le portrait d’un personnage invraisemblable et pourtant bien réel, Neal Cassidy (Dean ” dans le roman), qui fut l’ami et l’inspirateur de Kerouac “ : Un gars de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j’aurais avec lui, j’allais entendre l’appel d’une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse ; et si je devais avoir quelques ennuis, si même Dean devait ne plus vouloir de moi comme copain et me laisser tomber, comme il le ferait plus tard, crevant de faim sur un trottoir ou sur un lit d’hôpital, qu’est-ce que cela pouvait me foutre ? … Quelque part sur le chemin je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare.

En pleine période du maccarthysme, d’Einsenhower, une autre Amérique se dessine : Un soir de lilas, je marchais, souffrant de tous mes muscles, parmi les lumières de la Vingt-septième Rue et de la Welton, dans le quartier noir de Denver, souhaitant être un nègre, avec le sentiment que ce qu’il y avait de mieux dans le monde blanc ne m’offrait pas assez d’extase, ni assez de vie, de joie, de frénésie, de ténèbres,  de musique, pas assez de nuit. Je m’arrêtais devant une petite baraque où un homme vendait des poivrons tout chauds dans des cornets de papier ; j’en achetai et tout en mangeant, je flânai dans les rues obscures et mystérieuses. J’avais envie d’être un mexicain de Denver, ou même un pauvre Jap accablé de boulot, n’importe quoi sauf ce que j’étais si lugubrement, un “ homme blanc ” désabusé.

Une Amérique dont les lieux mythiques sont le Mississipi : Une argile délavée dans la nuit pluvieuse, le bruit mat d’écroulements le long des berges inclinées du Missouri, un être qui se dissout, la chevauchée du Mascaret remontant le lit du fleuve éternel, de brunes écumes, un être naviguant sans fin par les vallons les forêts et les digues et San Francisco bien sûr : Soudain, parvenus au sommet d’une crête, on vit se déployer devant nous la fabuleuse ville blanche de San Francisco, sur ces onze collines mystiques et le Pacifique bleu, et au-delà son mur de brouillard comme au-dessus de champs de pommes de terre qui s’avançait, et la fumée et l’or répandu sur cette fin d’après-midi.

Cette Amérique-là ne peut trouver son point d’orgue qu’au Mexique, la terre promise : Derrière nous s’étalait toute l’Amérique et tout ce que Dean et moi avions auparavant appris de la vie, et de la vie sur la route. Nous avions enfin trouvé la terre magique au bout de la route et jamais nous n’avions imaginé le pouvoir de cette magie. Un peu plus loin : Chacun ici est en paix, chacun te regarde avec des yeux bruns si francs et ils ne disent mot, ils regardent juste, et dans ce regard toutes les qualités humaines sont tamisées et assourdies et toujours présentes. Même si la frustration, le désespoir ne sont jamais absents, un sentiment de jubilation, de frénésie traverse tout le livre. Tout semble toujours possible, et cette route qui défile et ne s’arrête jamais (à l’image de ce rouleau de papier lui aussi ininterrompu), c’est le grand courant de la vie qui la traverse de part en part.

Le plus étonnant dans tout ça, c’est que tout est vrai, rien n’est inventé. Kerouac a bourlingué (comme Cendrars), observé et il a une mémoire extraordinaire. Yves Le Pellec le résume bien, Kerouac est un prodigieux badaud, il est obsédé de la totalité, il voudrait tout faire entrer dans ses phrases tentaculaires, entêtées : Il a expliqué lui-même sa technique : Ne pars pas d’une idée préconçue de ce qu’il y a à dire sur l’image mais du joyau au cœur de l’intérêt pour le sujet de l’image au moment d’écrire et écris vers l’extérieur en nageant dans la mer du langage jusqu’au relâchement et à l’épuisement périphérique. Kerouac est avant tout un écrivain. Avant son succès foudroyant il venait d’écrire 12 livres en 7 ans (1950-1957), sans répit, sans aide, sans confort, sans argent et sans reconnaissance. Aussi il vivra mal le succès, le vedettariat qui va l’assaillir d’un coup. Il sombrera dans l’alcool, la paranoïa. Toute ma vie, écrira-t-il en 1957 dans un bref résumé autobiographique à la demande d’un éditeur, je me suis arraché le cœur à écrire.

Sur la route, Les clochards célestes ainsi que la plupart des romans de Jack Kerouac sont disponibles en Folio Gallimard.

On pourra consulter aussi : Jack Kerouac. Le verbe vagabond. Yves Le Pellec. Belin, collections voix américaines. L’ange déchu, vie de Jack Kerouac illustrée, Steve Turner, aux éditions Mille et une nuits

(Article paru dans la revue "Sol'Air"  n° 23,  janvier 2003

 

vendredi, 06 octobre 2006

L'infini à la portée des caniches ?

Parution du Dictionnaire Céline de Philippe Alméras

A lire la chronique de JLK ici

vendredi, 22 septembre 2006

Hasard ou nécessité ?

medium_arton2086.jpgMercredi soir, la librairie Sauramps à Montpellier organisait une rencontre lecture avec quatre écrivains : Eric Chauvier, Héléna Marienské, Laurent Mauvignier et Lorette Nobécourt suivie d’une discussion avec Nelly Kapriélian et Emmanuel Favre.

http://www.sauramps.com/article.php3?id_article=2086 

Ces quatre écrivains, pourtant différents, ont traduit, par leur livre ou les opinions qu’ils défendaient une certaine évolution de la littérature contemporaine française, évolution dessinée ou concrétisée il me semble par Michel Houellebecq, même si celui-ci est beaucoup décrié. Eric Chauvier est anthropologue, et son roman se situe à la limite, à la frange entre sciences humaines et littérature. Laurent Mauvignier, dont les précédents romans étaient plutôt classés dans la catégorie « intimistes » prend cette fois pour sujet un événement marquant de l’histoire contemporaine : la tragédie du Heysel. Lorette Nobécourt, pour la première fois aussi rompt avec le genre « autofiction ». Héléna Marienské dans son roman se moque du « nombrilisme » supposé des écrivains français contemporains et mêle leurs destins à l’histoire récente, en l’occurence de manière loufoque et fantasmée. Alors hasard ou nécessité ?

Quelques notes de lecture de l'année

Carnets nomades, de Bona Mangangu

Les muets de Trecorbier, de Olivier Cousin

Une vie divine, de Philippe Sollers

Le quatre de coeur, de Ellery Queen

Porte de la paix céleste, de Shan Sa

Visa pour Shangaï, de Qiu Xialong

La guitare, de Michel del Castillo

Destination inconnue, d'Agatha Christie

mardi, 05 septembre 2006

Jehan Rictus, vu par OrnithOrynque

" Mes darons qu’avaient l’cœur bon,

m’avaient bien donné un blason :

Gabriel, çui d’l’Archange,

mais d’puis qu’on m’foutait les langes,

On m’trouvait une drôle de coupure

Au visage, comm’une angelure,

C’est " l’rictus " qu’on m‘a baptisé,

A l’état-civil des va-nu-pieds"…

 

A lire ici

09:55 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : rictus

mercredi, 12 juillet 2006

La guitare

medium_2020358247.08.jpgLe narrateur, nain, laid et bossu, vit rejeté de tous, quelque part en Galice, dans ce pays de brumes et de pluie. Jusqu'au jour où il découvre la guitare, qui va changer sa vie. Un des premiers livres de Michel del Castillo, écrit en 1957 ; son écriture, sèche et précise, s'empare de toute une série de thèmes pourtant éculés : la laideur extrême, l'envie d'être aimé, le rejet de l'autre, l'absurdité de la condition humaine (les marins de Galice que la mer enlève...), sans jamais s'y perdre, et en tire une fable forte et poignante...

(trouvé chez Joseph Gibert : 0,20 €en collection Presses pocket)

mardi, 04 juillet 2006

A propos d'Angelo

Si vous voulez tout savoir de la vie édifiante d'Angelo Rinaldi, un des copains académiciens de PAG, allez lire ici !

lundi, 26 juin 2006

Carnets nomades, de Bona Mangangu

medium_229600833Xr.jpgIl y a une grande liberté dans ce livre. Bona Mangangu, peintre et écrivain, revient à Kinshasa, la ville de son enfance. Et on plonge avec lui, emporté dans ce creuset, de vie, de misère, de sensualité et de violence. Il ne nous épargne rien, n'esquive rien, décrit, explique, montre, et du coup on entre dans ce monde par les sens et le sens aussi. Et le livre est comme cette ville, multiforme, bondissant, "gorgeous" comme diraient les anglais : Car il y a un fond religieux puissant ici. Le vin du désir coule dans ses veines. L'encre de la nuit ardoise s'épaissit et la ville s'y vautre fiévreusement. Ou encore : Le ciel de cette ville est bas. Il est sur les pistes d'ocre blonde et de latérite, sur les trottoirs, dans les nombreux bars et buvettes, sur les déhanchements des filles de petite vertu, dans les fumées des viandes boucanées sur les étals posés à même le sol, qui cuisent à la braise dans les rues commerçantes au milieu des mouches et des miasmes fétides, dont les relents empestent les maisons des quartiers vétustes et attirent les quelques rares chats et chients errants qui rôdent autour, avant d'être transformés en viande des jours sans nourriture. Ce ciel est omniprésent, à hauteur d'homme. Cette ville pour Bona, c'est son enfance, c'est lui, et il revisite tout en même temps, ses échecs, ses peurs, ses espoirs. On ressort un peu vidé de ce livre, vidé mais apaisé, avec l'impression pour quelqu'un comme moi qui en a une vision assez lointaine de mieux avoir compris l'Afrique, de mieux l'aimer, de mieux la comprendre. Sans jamais donner de leçon, en racontant, en égrénant les souvenirs, on pénètre dans cet univers baroque et déconcertant de Kinshasa, qui est un peu le nôtre finalement. La vie ici, malgré les souffrances insoutenables, est une oeuvre d'art.

Editions l'Harmattan, collection encres noires.

Bona  Mangangu a aussi un blog, et un site pour découvrir ses peintures.

20:24 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, Afrique

mercredi, 12 avril 2006

Sans moyen de vous en détacher...

Implacable. "Le Quatre de coeur" est un roman implacable. Tout commence sur le ton le plus léger possible. Nous sommes dans les studios à Hollywood en 1938. Monde frivole et quasi surréaliste : Acteurs, producteurs, scénaristes, journalistes. Où peut être l'erreur puisqu'elle est partout ? La situation complexe qui lie les quatre personnages principaux intrigue quand même, on poursuit, et les fils se resserrent peu à peu jusqu'à vous lier vous, le lecteur, sans moyen de vous en détacher... "Dans les romans d'Ellery Queen, écrit Borges dans ses chroniques de la revue El Hogar (La Pléiade, tome I), l'action est toujours intéressante ; l'ambiance en général est désagréable. Ceci jusqu'à présent n'était pas forcément un désavantage. L'auteur exagérait habituellement le désagrément pour obtenir des effets terrifiants ou grotesques. Mais il y a dans The Four of Hearts une insensibilité presque minérale qui dépasse presque toutes les possibilités humaines, voire biologiques. Ellery Queen, dans ce dernier ouvrage, ne semble pas se douter à quel point tous ses personnages sont pénibles. Il nous inflige gauchement l'indignité d'assister à leurs amours et d'être les témoins de leurs colères et de leurs baisers. Cela dit, je dois avouer un fait additionnel qui corrige, en quelque sorte, ou atténue mon jugement. J'ai lu en deux soirées les vingt-trois chapitres de The Four of Hearts et aucune page ne m'a ennuyé. Je n'ai pas non plus deviné la solution exacte du problème, laquelle cependant, est logique."

Borges ignorait (mais il aurait apprécié j'imagine) que Ellery Queen était en fait deux personnes. Voici une petite bio, extraite du site Polars.org :

Ne cherchez pas Ellery Queen, le bonhomme n’existe pas. Car Ellery Queen est double. Il s’agit en fait du pseudonyme conjoint de deux cousins américains, qui devaient mettre leurs talents en commun pour créer une des sagas policières les plus lues dans le monde. Le premier naît le 11 janvier 1905. Il se nomme Manford Lepofsky. Le second naît le 20 octobre de la même année et s’appelle Daniel Nathan. Mais à ce stade, les choses sont encore trop simples et avant de ne faire qu’un, ces deux fils d’immigrés polonais préfèrent très vite américaniser leurs noms. Ils deviennent Manfred Bennington Lee et Frederic Dannay. Le tandem fréquente le même collège de Brooklyn. Les deux travaillent ensuite dans la publicité, le premier pour les studios de cinéma, le second comme directeur artistique dans une agence. Ils scellent leur destin en participant en 1929 à un concours du magazine McClure’s : leur roman, Le Mystère romain, remporte le prix, et est édité sous leur pseudonyme commun, Ellery Queen, qui conte à la troisième personne ses exploits de limier, clone du Sherlock Holmes de Conan Doyle et du Philo Vance de SS Van Dine. Plus de 30 aventures vont suivre, Ellery Queen parvenant à évoluer pour rester en phase avec son temps. Les spécialistes découpent d’ailleurs l’oeuvre en trois ou quatre périodes distinctes. La première, de 1929 à 1936, est celle des traditionnels romans à énigme : le narrateur met au défi le lecteur d’assembler les pièces du puzzle. Durant la deuxième (1936-1942), les deux cousins prennent leur distance avec cette structure classique. Leur talent culmine alors avec la troisième période (1942-1952) et le cycle de Wrightsville, chronique sociale d’une petite cité de la Nouvelle Angleterre. Enfin, la quatrième consacre le retour à la primeur de l’intrigue, et l’arrivée de nombreux auteurs qui travaillent pour le tandem, les cousins s’attachant à tour de rôle à superviser l’affaire. Ils ne se contenteront pas d’Ellery Queen et créeront en 1931, cette fois sous le pseudonyme de Barnaby Ross, un détective ancien acteur shakespearien, Drury Lane, apparaissant dans quatre romans. Ils fonderont surtout en 1941 la revue Ellery Queen Mystery Magazine, qui devait révéler de nombreux auteurs et être à l’origine d’anthologies remarquables qui marquent toujours la littérature policière. M.B Lee est mort le 3 avril 1971 d’une crise cardiaque, et Frederic Dannay le 4 septembre 1982 d’un cancer.

Ses principaux ouvrages sont : Le Mystère égyptien, Le Mystère de la cape espagnole, Il était une vieille dame, La décade prodigieuse, Griffe de velours, L’Adversaire, Et le huitième jour.

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samedi, 08 avril 2006

Destination inconnue...

Entre autres nombreux vices, j'ai celui de déguster, de temps à autre, un roman de Agatha Christie. Et dans l'édition originale, Le Masque, dirigée par Albert Pigasse, le plaisir est encore plus fort. "Destination inconnue" ne ressemble pas aux autres romans de Christie. C'est une sombre affaire d'espionnage, le livre est sorti en 1955. Des savants disparaissent, sans doute retournés par Moscou. L'enquête nous emmène dans une léproserie au fin fond du désert marocain - elle dissimule comme dans les meilleurs James Bond un centre de recherche ultra-sophistiqué - et, de rebondissement en rebondissement, les identités se transforment, se déplacent, une jeune femme qui allait se suicider va devenir agent secret, c'est elle qui va mener le bal et franchir bien des embûches. Comme toujours chez Christie, l'intrigue est remarquablement ficelée, la psychologie même si elle est un peu sommaire est loin d'être sotte, il n'y a pas de temps mort, les dialogues sont serrés et précis, et la façon de dénouer l'énigme n'est jamais conventionnelle...

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