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mercredi, 29 janvier 2014

Venise

Venise, Marcelin PleynetVenise ne sera jamais tout à fait une ville comme les autres et nous n’en partagerons jamais tout à fait le charme. Sans doute y apportons-nous toujours un peu plus que ce qui nous conduit dans une autre ville ; et cela même nous isole et nous divise. Cette passion singulière qu’exige Venise, n’est jamais assez vraie, n’est jamais assez grande, parce qu’elle est de la finalité d’un voyage ; ce voyage fût-il celui de la vie. Pour s’accorder à Venise il faudrait ne pas venir y chercher ce qui s’y trouve, et sans doute d’abord ne pas trouver ce que l’on y apporte. Venise ne nous propose pas une rencontre mais une séparation ; non pas « une arrivée », mais un départ. Le « charme » de Venise tient aussi pour nous à ce qu’installés dans nos certitudes, dans nos inquiétudes, dans nos passions, nous n’y arriverons jamais. Nous n’y arriverons jamais faute de savoir quitter l’espace et le temps qui nous quittent. C’est me semble-t-il ce dont témoignent, en clichés, cet ensemble de souvenirs poétiques : je ne suis pas amoureux de Venise, je suis amoureux d’une lumière, d’un éclat, d’un départ, je suis « amoureux de l’amour ».

Marcelin Pleynet

dimanche, 29 mai 2011

Ce tableau ahurissant...

3mark.jpg"... Deux marchants vénitiens, Rustico et Buono, en 828, ramènent en barque les restes de Marc cachés dans de la viande de porc pour échapper aux contrôles musulmans. Le corps d'un saint chrétien relié pur porc afin de ne pas être touché ou détruit par des intégristes islamistes, voilà du grand humour catholique. (...)  Tintoret lui a carrément fait entrer un chameau sur la place au milieu d'éclairs semant la panique (ce tableau ahurissant est à l'Accademia."

Ph. Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise

03:12 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : venise, tintoret, marc

jeudi, 25 mars 2010

Tous les sens à la fois

451_388_veronese-bethsabee.jpg"Il est incontestable que si Venise, comme toute école italienne, respecte la forme et même en a le sens, elle n'aspire qu'à épanouir tout ce que la forme réprime ou combat. (...) Au lieu de satisfaire la pensée et ses règles sévères, l'art que conçoit Venise plaira à la sensibilité et s'abandonnera à elle. Il sera sensoriel, il sera sensuel, il sera sensible. (...) Représenter la réalité par l'équivalence des formes définies et nettes, qui parlent à l'esprit et qui sont un acte de compréhension, c'était l'ambition de la Renaissance. La représenter par le rendu des apparences telles qu'elles sont perçues directement par les sens, c'est adopter une attitude inverse, une soumission physique à la donnée. (...) L'école vénitienne préféra définitivement à la forme la couleur, qui enchante les sens ; au rendu exact des matières réelles, elle préféra le déploiement des richesses propres à la peinture elle-même. Au pittoresque elle ajouta le pictural ; elle fut la première à créer un art jouant des impressions bien plus que des règles savantes. Enfin, la beauté qu'elle poursuivit ne fut plus une conception de l'esprit, mais un enchantement du regard ; elle naît de la volupté d'une chair plutôt que de l'exacte harmonie d'un corps et de ses proportions. (...) Art sensuel donc, mais encore plus sensible : car le choc physique n'est que le début d'un ébranlement délicieux qui s'achèvera dans l'âme ; toute sensation se mue en émotion et toute émotion contribue à un état intérieur. (...) Cette résonance nouvelle, les successeurs immédiats des grands maîtres vénitiens de la Renaissance l'ont déjà perçue : la preuve en est la façon dont Rubens, par exemple, parle de Titien "avec qui la peinture a trouvé son parfum". Ce que Rubens nomme parfum, c'est ce que Delacroix ou Van Gogh appellent musique : la possibilité pour l'art de n'être plus une satisfaction du goût et de l'esprit par la clarté et l'harmonie des formes, mais une puissance suggestive par laquelle se communiquent à la fois l'immatériel et l'indicible".
René Huyghe, L'Art et l'âme
Véronèse (Paolo Caliari, dit)
[Vérone, 1528 - Venise, 1588]
Bethsabée au bain

dimanche, 27 décembre 2009

Une image pour les hommes de l’avenir

474px-Claude_Monet_-_Palazzo_Dario%2C_Venice.jpg« Cent solitudes profondes conçoivent ensemble l’image de Venise - c’est son charme. Une image pour les hommes de l’avenir. »

Nietzsche 

Claude Monet

lundi, 09 novembre 2009

C'est le 11 novembre 1653

LouiseBrooks-1024.jpgJe ne souffle mot. Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l'eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint Marc.
Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l'eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempêtes.
Je ne souffle mot. A la place du vaporetto qui passe devant la Dogana di Mari, appareille une tartane. C'est le 11 novembre 1653...

Blaise Cendrars, Bourlinguer (début du texte)

Louise Brooks

vendredi, 15 mai 2009

Cent solitudes profondes

nocturne-en-bleu-la-lagune.jpg"Cent solitudes profondes conçoivent ensemble l'image de la ville de Venise - c'est son charme...  Une image pour les hommes de l'avenir."
Nietzsche
Whistler (James Abbott Mac Neill) Nocturne en bleu et argent : la lagune, Venise Huile sur toile 51 x 66 cm Boston, Museum of Fine Arts

vendredi, 03 octobre 2008

Une question d'honneur

9782020593441.gifUne question d’honneur est le onzième roman de Donna Leon, de la série des enquêtes du Commissaire Brunetti. Tous ont pour cadre Venise. De part sa topographie si particulière, la Sérénissime est moins sujette au crime que les autres villes, il n'est pas simple de s'échapper a priori de l’entrelacs des ruelles et des canaux ; n'y vivent plus que cinquante ou soixante mille habitants qui se connaissent pour la plupart ; en clair tout le monde observe tout le monde ou est susceptible de le faire, ce qui décourage les vocations ! Rien n’est plus faux, nous dit Donna Leon, derrière les portes des palais, comme partout, le crime fleurit. La romancière est américaine, vit à Venise depuis très longtemps et décrit une autre ville cachée sous la première, ses secrets, ses mystères. Ce à travers un personnage atypique, le commissaire Brunetti, une sorte de Maigret, bourru, massif, opiniâtre, qui louvoie dans ce magma, sans cesse en train de confronter son éthique à la complexité du monde et à ses forces obscures.  Un terrien, amateur de cuisine et de vin blanc, marié à une professeur de littérature spécialiste de Henry James, avec deux adolescents à la maison, et lui-même passionné de Thucydide. Il se fie à son instinct, mais aussi à sa connaissance de la ville, de ses familles, de ses codes, de son histoire, pour en déjouer les affaires les plus troubles, les plus sordides. Une question d’honneur nous plonge dans le monde interlope des marchands d’art dont certains ont acquis des fortunes considérables en pillant de riches juifs prêts à tout pour fuir le nazisme pendant la seconde guerre mondiale. Cette enquête comme d'habitude est remarquablement ficelée, et le regard sur Venise (d'où les touristes sont étrangement absents, sinon comme une gêne pour les vénitiens), inhabituel et décalé, est assez réussi. Et l'atmosphère de la ville est bien là, à la fois liquide et sensuelle, glauque et lumineuse.

(La plupart des enquêtes du commissaire Brunetti sont disponibles en "poche" dans la collection points policiers)

lundi, 16 juin 2008

Le dernier soleil de Venise

450px-Giovanni_Battista_Tiepolo_071.jpgGiovanni Battista Tiepolo

Jeune femme au perroquet (1760-1761)

21:34 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture, art, venise, tiepolo

dimanche, 15 juin 2008

Les dieux...

677px-Canaletto%2C_San_Cristoforo%2C_San_Michele_and_Murano.jpg"Les dieux sont des animaux indestructibles et heureux."

Epicure

Canaletto, San Cristoforo, San Michele and Murano

 

19:06 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : epicure, canaletto, venise

jeudi, 05 juin 2008

Comment je suis devenu espion chinois

1229343167.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer…

Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, et puis… Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec son regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première.

Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, le trouble est palpable. Une brume opaque et filandreuse soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions ?

Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger, tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis ! J’embarque.

A travers un dédale inextricable de canaux, nous abordons un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, une salamandre. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur les murs. Ensuite, je pénètre dans un salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air.

La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea Del Sarto,  Giorgione, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana. Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle.

Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, les mêmes sans doute entendus par le maître de musique Antonio Vivaldi.

Voici mon hôte. Affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, suspendus en l’air. Posés sur un guéridon, deux verres à pied et une liqueur de figue.

La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’éternelle chape de plomb de la société. L’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent, dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée.

Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée ! Regardez notre ville... Etait-ce possible, aucun rempart, l’eau comme unique protection, et ces merveilles toujours debout… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche à nouveau du côté de l’Asie, mais Venise restera un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Ne soyez pas décontenancé, qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée. Nous assistons à l’effondrement d’une société, la plus grande civilisation de tous les temps,  comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour. Début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera… La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible, ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, comme l’eau, elle épouse l’avenir. L’adaptation est au cœur de sa logique… Vous le savez, ici, chaque année, le jour de l’Ascension, en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ainsi tout est mêlé, le ciel, la lumière... Le monde doit être pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas seule. Il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un nouveau Marco Polo… Parfois les espions le sont à leur insu… En attendant, ce mouvement est entamé… Nous devons préparer ces temps futurs… Le monde a changé de face, ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez, tout cela semble complexe, mais ne l’est pas en réalité ; nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin. »

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Salmigondis n°19, été 2002

Claude Monet, Le Palais Contarini, 1908, huile sur toile, Fondation Ernst Schürpf, Saint-Gall.

mardi, 03 juin 2008

Là-haut

"Un jour, à Paris, Casanova est à l’Opéra, dans une loge voisine de celle de Mme de Pompadour. La bonne société s’amuse de son français approximatif, par exemple qu’il dise ne pas avoir froid chez lui parce que ses fenêtres sont bien " calfoutrées ". Il intrigue, on lui demande d’où il vient : " de Venise ". Madame de Pompadour : " De Venise ? Vous venez vraiment de là-bas ? " Casanova : " Venise n’est pas là-bas, Madame, mais là-haut. " Cette réflexion insolente frappe les spectateurs. Le soir même, Paris est à lui."

Philippe Sollers, lire ici

jeudi, 01 mai 2008

Cecilia Bartoli

380499331.jpg« Tout son corps est un instrument de souffle. Elle peut être furieuse, idyllique, pseudo-naïve, sentimentale, drôle, sadique, tendre, rêveuse, enfantine. Elle a fait le tour des mille détours. Elle prend les mots à la racine (divin italien), elle les étire et les broie, elle les catapulte, les caresse et les fouette. [...] Une telle aptitude à la volupté abolit, chirurgicalement, des tonnes de musique romantique inutiles. Bartoli est une sorcière, une fée, une débauchée, une fille du peuple sensuelle et gaie, une artiste incroyable, une merveilleuse femme de la vie courante, une camarade, une aristocrate, une reine. Elle descend de tous les tableaux vénitiens, Vénus, saintes, elle est là, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe. » 

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

jeudi, 03 janvier 2008

Tintoretto

77b3eee871d398b76d6172b1fd44c320.jpgParfois dans l'ombre de Titien et Véronèse, le Tintoret est un des grands de Venise. Il est souvent plus étrange, plus violent, plus trouble qu'eux. Dans les scènes bibliques, il cherche toujours (et trouve) des angles différents. Dans les scènes mythologiques, un érotisme subtil transparaît, ici Tarquin et Lucrèce.

03:31 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Tintoret, peinture, Venise

samedi, 28 avril 2007

Vous sentirez la rumeur autour de la tête...

medium_Veronese_-_Judith.jpg« Celui-là, il était heureux. Et tous ceux qui le comprennent, il les rend heureux. C’est un phénomène unique. Il peignait comme nous regardons, sans plus d’efforts. En dansant. Des torrents de nuances lui coulaient du cerveau. Il parlait en couleurs. Il me semble que je l’ai toujours connu. Je le vois marcher, aller, venir, aimer, dans Venise, devant ses toiles, avec ses amis ... Tout lui rentrait dans l’âme avec le soleil, sans rien qui le sépare de la lumière. Sans dessin, sans abstractions, tout en couleurs ... On a perdu cette vigueur fluide que donnent les dessous ... Regardez cette robe, cette femme contre cette nappe, où commence l’ombre sur son sourire, où la lumière caresse-t-elle, imbibe-t-elle cette ombre, on ne sait pas. Tous les tons se pénètrent, tous les volumes tournent en s’emboîtant. Il y a continuité ... Le magnifique, c’est de baigner toute une composition infinie de la même clarté atténuée et chaude et de donner à l’œil l’impression vivante que toutes ces poitrines respirent véritablement, mais là, comme vous et moi, l’air doré qui les inonde. Au fond, j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme secrète des dessous qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette légèreté à l’ensemble ... L’audacieux de tous les ramages, les étoffes qui se répondent, les arabesques qui s’enlacent, les gestes qui se continuent. .. Vous pouvez détailler : tout le reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là, présent, vous sentirez la rumeur autour de la tête, autour du morceau que vous étudierez. Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble. »

Cézanne, à propos de Véronèse

Paul Véronèse
Judith et Holopherne, vers 1582

Huile sur toile -  195 x 176 cm
Gênes, Galleria di Palazzo Rosso
"Véronèse est le joyau de Venise. Le "Sérénissime", c’est lui."
Philippe Sollers, article à lire ici 

mercredi, 15 novembre 2006

Une question d'honneur

medium_normal_leon.2.jpgUne question d’honneur est le onzième roman de Donna Leon, de la série des enquêtes du Commissaire Brunetti. Tous ont pour cadre Venise. De part sa topographie si particulière, la Sérénissime est moins sujette au crime que les autres villes, l’entrelacs des ruelles et des canaux fait qu’il est difficile de s’en échapper ; n'y vivent plus que cinquante ou soixante mille habitants qui se connaissent pour la plupart; en clair tout le monde observe tout le monde ou est susceptible de le faire, ce qui décourage les vocations ! Rien n’est plus faux, nous dit Donna Leon, derrière les portes des palais, comme partout, le crime fleurit. La romancière est américaine, vit à Venise depuis très longtemps et décrit une autre ville cachée sous la première, ses secrets, ses mystères. Ce à travers un personnage atypique, le commissaire Brunetti, une sorte de Maigret, bourru, massif, opiniâtre, qui louvoie dans ce magma, sans cesse en train de confronter son éthique à la complexité du monde et à ses forces obscures.  Un terrien, amateur de cuisine et de vin blanc, marié à une professeur de littérature spécialiste de Henry James, avec deux adolescents à la maison, et lui-même passionné de Thucydide. Il se fie à son instinct, mais aussi à sa connaissance de la ville, de ses familles, de ses codes, de son histoire, pour en déjouer les affaires les plus troubles, les plus sordides. Une question d’honneur nous plonge dans le monde interlope des marchands d’art dont certains ont acquis des fortunes considérables en pillant de riches juifs prêts à tout pour fuir le nazisme pendant la seconde guerre mondiale. Cette enquête comme d'habitude est remarquablement ficelée, et le regard sur Venise (d'où les touristes sont étrangement absents, sinon comme une gêne pour les vénitiens, ce qui ne manque pas de charme), inhabituel et décalé, est assez réussi. Et l'atmosphère de la ville est bien là, à la fois liquide et sensuelle, glauque et lumineuse.

(La plupart des enquêtes du commissaire Brunetti sont disponibles en "poche" dans la collection points policiers)

Voir aussi ce site consacré à Donna Leon

mardi, 07 novembre 2006

Une horloge où toutes les heures sont égales

medium_DSC_0660.jpg« La désorientation est constante, ponctuelle, courbée, systématique, mais n’engendre aucun désordre, au contraire. L’espace est simplement doublé et organisé en reflet, comme un échiquier. Les canaux, les piquets, les ruelles, les quais, les bateaux, les places, les ponts, les puits, le dallage même, orchestrent cette mise en scène géométrique. Le temps, lui, ne peut être, à chaque instant, que vertical, étagé, feuilleté, poudroyant, ouvert. Venise est un entrelacement de chemins qui ne mènent nulle part et qui se suffisent à eux-mêmes ; une horloge où toutes les heures sont égales » 

Philippe Sollers, Eloge de l’infini

Photo : Gildas Pasquet

Une perle baroque dans la brume plombagine

medium_PL_9_.jpgJe ne souffle mot. Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l'eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l'eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempête. Je ne souffle mot. A la place du vaporetto qui passe devant la Dogana di Mari, appareille une tartane. C'est le 11 novembre 1653...

medium_DSC_0634.jpg

Blaise Cendrars, Bourlinguer.

Photos de Gildas Pasquet

lundi, 06 novembre 2006

De l'ombre à la lumière

medium_PL_30_.jpgVenise 2006, photo de Gildas Pasquet

23:26 Publié dans Photo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Photo, Venise, Gildas Pasquet

Venise 2006

medium_PL_14_.jpgPhoto : Gildas Pasquet

18:32 Publié dans Photo | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : photo, Gildas Pasquet, Venise

lundi, 30 octobre 2006

Comment je suis devenu espion chinois

medium_Tobias.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer… Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, avant le jaillissement de l’idée : Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec ce regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première. Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, trouble, palpables. Brume opaque et filandreuse qui soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions … Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes de neige. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis, l’heure n’est plus aux supputations. J’embarque.

Dédale inextricable des canaux avant d’aborder un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, un triton. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur ses murs. Ensuite, salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air. La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea del Sarto,  Giorgone, Titien, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel, le plus tactile de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana ; Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

 

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle. Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, le même sans doute entendu par le maître de musique Antonio Vivaldi. Voici mon hôte : affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, curvilignes, suspendus en l’air. Sur un guéridon, un plateau orné d’une salamandre, posés dessus une liqueur de figue et deux verres à pied. La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’histoire, l’éternelle chape de plomb de la société. L ’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée. Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant la nuit venue une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître ”. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée, dépassez les. C’est grâce au contact avec l’Orient que Venise a éclairé l’Occident. Etait-ce possible, une ville sans rempart, seulement la force de l’eau… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche de nouveau du côté de l’Asie. Venise gardera son rôle de trait d’union et peut-être un jour l’Occident se reconstruira à partir de la Sérénissime. Ne soyez pas décontenancé, “ qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée ”. Nous assistons aujourd’hui à l’effondrement d’une société, “ la plus grande civilisation de tous les temps ” comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour,  c’est là le début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais n’anticipons pas. Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera…  Il faut observer l’histoire. La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, elle est comme l’eau, elle épouse l’avenir, l’adaptation est au cœur de sa logique… A Venise, vous le savez, chaque année, le jour de l’Ascension,  en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ici tout se mêle, l’eau, le ciel, la lumière. Le monde ne peut être pensé que différemment, ou plutôt pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas toute seule, il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un autre Marco Polo, un voyageur… Parfois les espions le sont à leur insu… Toujours est-il, ce mouvement est entamé, nous devons préparer ces temps futurs… Les progrès de la technique sont déroutants n’est-ce pas, c’est au moment où ils allaient devenir dangereux que le retournement a eu lieu… Le monde a changé de face, et curieusement ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez tout cela a l’air complexe mais ne l’est pas en réalité, nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin.

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Nouvelle parue dans la revue Salmigondis, n° 19, décembre 2002

Georg Baselitz, l'ange deTobias