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lundi, 15 janvier 2007

J'irai jusqu'au bout du langage...

medium_IMG_4997_2.jpgFrédérique Azaïs

dimanche, 14 janvier 2007

Aurore, or du temps

medium_IMG_5001_2.jpgFrédérique Azaïs

Dessine-moi un bonbon !

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samedi, 13 janvier 2007

Densité du vide

medium_zao7.jpgLe ciel a courbé sa tête. Les fleurs desséchées du soleil tournoient en ombelles autour des cimes. Le brouillard se lève et repose du monde.  

Des torsades de ciel blanchissent les rizières - attelages et paysans courbés sous la chaleur de juillet.  Des murs de latérite jettent des ornières dans la plaine ombrée de nuit. Il pleut des flèches de soleil acerbes comme des sagaies et drues comme un nuage de sauterelles.

Un vent de terre souffle une haleine chaude et mon cheval, rude et âpre comme le sel se cabre face à la montagne.

Enfin le vent du soir coule une giclée de citron frais sur les collines et ce fleuve immense aux reflets roses qui file grand large vers la mer – ample mouvement de ses méandres, inachevé, cours à l’apparence immobile mais forces profondes, latentes, terribles. Une obscurité de glaïeuls.

Maintenant, point nodal de l’existence, rien ne compte ici que les âmes et leurs écoulements réciproques et cette onde qui coule et nous relie. Fi du temps et de l’espace multipliés. Nous sommes de cette essence limpide et, de cap en cap jusqu’à la fraîcheur placide des futaies, cet échange d’ombre et de lumière, l’obscur et l’éclat enfin mêlés.

Un aigle pur et sage tournoie sur le faîte du monde. Sa proie s’inscrit dans son être comme une prolongation de lui-même.

De profondes vallées, dans une eau verte et noire, se détachent de la brume. Un pic insolite dresse sa palme sur le flot des hêtres.  La forêt, noyée de pourpriers, ondule comme une flamme attisée  par un souffle de forge qui inonde tout sur son passage.

Je suis né dans la lumière et ne connais pas de plus grand reposoir, la fraîcheur sourde de la terre, son humidité primordiale.

Des palais se découpent dans les nuages, plus amples et translucides à mesure que le regard s’aiguise et se love dans l’infini du bleu. Une brise légère et indécise virevolte entre les arbres. La lune, lointaine encore, court sur les cimes et telle une queue de comète avale les derniers brouillards.

Le ciel est pris de folie. Le feu s’est emparé de la pierre rougie par la fournaise et dégorge des combes entraînant le vent et le haut de la montagne dans un crépitement de couleurs.

La chute infinie des torrents gigogne précipite une écume blanche et aérienne  dans de profonds ravins creusés de saphirs et d’herbes folles. Les sensations formant le fond de mon être, je crois être impénétrable.

La terre de Chine est élévation. Rien de plat. Tout porte ici au sublime. Le ciel a des langueurs océanes pour ce placenta ocre, ardent et cru, zébré de solitude et d’esprit divin.

Les flammes du couchant claquent leurs ombres mouvantes aux brumes du soir. Une longue déclinaison de nuages frise l’horizon. La lumière sépulcrale de la nuit n’effacera pas tout à fait la magie du lieu : ici sont les antres de la terre.

Comme des étoiles jetées en pâture qui cherchent leur devenir – ô le geste auguste du semeur ! -  j’erre aux confins de cette orbe dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Ici je suis ivre de soleil, d’absence et de joie. La lumière est en moi, au cœur même, des nuages se lèvent et le feu des météores rejoint le sel de la terre.

Et cet âpre vent ne saurait corriger l’éclat du jour, si fin, si brillant, et puissant qu’il peut tout illuminer et détruire en une grappe de secondes.

Mauve obstacle à mon ennui, repentir du choix qui m’a amené jusqu’ici, des nuées accrochées à la montagne me dissimulent encore le grand débord du monde mais la plénitude – un nouvel ordre - est en moi ; je ne saurais être différent de ce que je suis.

Ici et maintenant, l’espace vide du monde et l’infinie densité du cosmos se confondent. Tout a été dit et il reste des mots encore.

Tout a été dit et le clair-obscur se recompose. Le feu est à la terre ce que la nuit est au ciel, cet instant ayant été. Pour toujours.

Comment se retourner sauf à se noyer dans le bleu de la nuit ? Les instants forment une farandole, des pépites versicolores, des passagers clandestins sur un horizon imaginaire, mais qu’importe ?

Alors que des minarets s’élèvent dans les couloirs du temps, l’Europe n’est qu’un prolongement de l’Asie, laquelle a tout créé et redeviendra le centre, le trou noir où tout fut posé, anéanti puis couvert d’une fine lumière blanche, d’un liseré doré où s’est émancipée l’espèce.

Le ciel bleu et pourpre naît strié de langues de feu et d’une caresse de soleil. Heureusement, l’univers n’a ni commencement ni fin. Le monde est une cavalcade où des chevaux endiablés escaladent et dévalent des pentes abruptes et baroques, peuplées d’animaux fabuleux, dans un grand remuement de vagues.

Temps. Amour. Quiétude. Les poètes  fondent ce qui demeure. Éternellement en vie pour un jour d’exercice sur la terre.

Raymond Alcovère

Zao Wou Ki

jeudi, 11 janvier 2007

Rallumez les Lumières !

medium_m503604_87ee2468_p.2.jpg« chaque texte a toujours été prévu pour jouer avec d’autres, dans un ensemble ouvert ultérieur [...] » a écrit Philippe Sollers dans son avertissement à Eloge de l'infini.

Le Nouvel Obs a récemment consacré un dossier au Siècle des Lumières. A lire ici

Diderot par Fragonard

lundi, 08 janvier 2007

L'or du temps

medium_12-0038.jpgDevant, ciel gris, âpre. Une chaleur insensible flotte. Le monde ne peut être paisible sans cette trouée lilas, monocorde, à fixer les nuages, les rendre transparents. La terre s’approfondit.  

Une musique monte dans le lointain, symphonie élastique. Gammes bleues et mauves. La terre est prête à s’engouffrer dans l’océan. Terre blonde et vermeille. Un lit de terre.

Loin encore l’Europe est là, je la sens. J’y jette tous mes espoirs, je ne reverrai jamais les îles je crois. Pourquoi revenir en arrière ?

La symphonie de l’aurore jette une lumière ocre. Des plages longilignes dévorent la terre devant l’étrave du bateau.

Si j’étais peintre, je poserais mon chevalet ici. Le ciel étagé en rumeurs, les couleurs comme des bruits, des notes, qui s’attirent, se repoussent, s’aiment.

La nuit recouvre le monde d’un baume nourricier. Le fin halo de l’aube pose des reflets de nacre. La mer déferle et envahit. La plaine s’évase, roule ses méandres d’eau, de limon et de soleil.

La neige, fluide, volatile – jamais je n’avais rêvé un tel bonheur – lance un soubresaut de calme sur l’azur. L’air piqué de nuages, d’oiseaux blancs, déchiquette l’ombre.  

La montagne, d’un coup fondue, disparue corps et âme, happée par le vent qui règne en maître. Le vent est le seul maître du ciel, de la terre et de la mer. Il attise les grandes passions et éteint les petites.

La scène se déroule sans ordre apparent. Une clarté dahlia, pulvérisée en fines gouttelettes mauves, disperse les derniers désordres de la nuit.  

D’un coup de baguette magique, l’opéra déferle. Le chef d’orchestre, les bras chargés de neige, dirige la scène, pointant un doigt menaçant sur l’horizon.

Tout s’anime et se referme en un même mouvement. Le temps est immobile, dressé comme une forteresse en pleine lueur. Une symphonie du nouveau monde.

Une frondaison blanche s’est répandue, annonciatrice de temps nouveaux. Qui sait, la fin des temps est peut-être venue, ici, à la limite de l’océan, sur cet arrondi de la terre, archipel de hasard, de roc, de vent et de sable, noyé.  

Déchaînement des éléments. La terre va s’engloutir, revenir à sa vérité première. Matière, fusion, évanouissements.

L’homme disparaîtra, lui le passager clandestin, l’invité de la dernière heure. Il s’en ira sur la pointe des pieds après avoir coloré d’un peu de poésie l’or du temps.

Raymond Alcovère

Paul Klee

 

dimanche, 07 janvier 2007

Une obscurité de raisins

medium_Klee_20-_20Remembrance_20of_20a_20Garden_20-1914.jpgLes anges ont déployé leurs ailes. Ivres d’air, ils s’éloignent. Tout se concentre en un instant. Puis le temps s’étire. Il y aura encore nuit, fracas et douleur. Émiettement du monde dans la déraison, les ombres pélagiques. Déchirement, haine, honte. Les pièces du puzzle se dispersent puis se rassembleront à nouveau. J’irai jusqu’au bout du langage, c’est le destin de l’homme, sa plénitude et son silence.        

 

Paul tes couleurs sont des fanaux, des lanternes dans le soir mauve, la cime étoilée des songes. Des cris, des hurlements, alliant l’ombelle au plus noir de la nuit, l’or au soufre, l’obscur à l’éclat. Ton amitié est là, par delà le temps, les embruns et les flammes. Ton œuvre perdurera, comme un soleil noir.

Être le mouvement ou ne pas être. Le ciel a pris sa hauteur, dans une obscurité de raisins.  Vivre en pleine lumière. Se jeter dans l’abîme. Les écrans de fumée se dissipent, vite. La pluie drue et fine distille les vagues. Le jour se lève.

Chuchoter des mots pour apprivoiser le silence. Long Island. Villes imaginaires. La vie est un songe, accompli. Aurore, or du temps.

 

Raymond Alcovère

Paul Klee

samedi, 06 janvier 2007

Ciel de pagodes

medium_startseite.jpgBlanc de l’aube. Tremblement du temps. Les nuages s’éloignent. Des signes apparaissent, à peine tangibles, un alphabet nouveau, frôlements de mer, odeurs de sauvagine, remuement des vagues.             

 

La brume se mêle au soleil. Océan de neige, un grand calme. Je changerai non de vie, mais d’identité. Je bois l’aube. Tremblements, orages, luxuriance. Ordalie de vents. Bégaiement du temps.          

 

Tout peut s’arrêter car rien ne s’arrêtera jamais. L’abîme est un fracas. Ivre de colère, il s’abandonne. Les anges y volent obscurément, symphonie bleu nuit de la pluie et du vent.

Un virage s’amorce. La grande mue de la mer de nuages. Le vent s’efface pour laisser la place au jour. Ciel de pagodes, échelles vers le soleil.  

 

Arrivée de toujours, qui t’en ira partout. La lumière chez Rimbaud, Cézanne, est partout présente, donnée, irradiante, primordiale.

Je devine un trois-mâts au mouillage, dans un mitan de bonace, illuné, la clairière des Antilles. Parfums frêles de vanille et de jasmin. Les palétuviers plongent leurs racines dans notre mémoire myosotis, aux reflets vert sauge.    

Va-et-vient de l’aurore. Élévation. Hêtres pourpres, en robe garance. Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore.  

 

Grand désordre de  neige. Les météores s’effacent, perdues en circonvolutions.

 

Page blanche, moment de l’exaltation. La recherche du sens est peut-être la plus grande erreur, finalement.

Raymond Alcovère

 

lundi, 01 janvier 2007

Tenir le monde entre mes doigts de silence

medium_Copia_20de_20klee_205.2.jpgTerre de collines. Ocre et rouge. Achevalé sur ma monture, je parcours les steppes. Les ombres jouent avec les replis de la terre, le gris de la roche avec le bleu des montagnes.

 

Alpha et oméga du monde, rien ne semble avoir été posé ici par hasard. Ni les vallées, ni les lacs, ni les temples. Vallées fumeuses de brume, étagées de rizières. Pays cosmique. Vérité inscrite dans les pierres. Élan de la pensée. Le tumulte s’est arrêté.

 

Le dénuement de la pierre, de la terre ici, me plaît, j’aime ce désordre lent des vallées, l’air de solitude qui flotte sur les collines.

 

Reflets velours, incarnat du couchant, montagnes au loin, calquées en lignes bleues. Grand remuement de vagues, statufiées.

 

Oiseaux blancs qui couvent la terre spongieuse, virevoltant. D’autres lignes, d’autres montagnes donnent de l’épaisseur au ciel safran, une profondeur de champ.

Les grandes étendues désertiques de la Chine du Nord sont le lit de mes rêves. Une harmonie bienveillante s’est posée ici. Je peux rester des  heures entières seul au milieu des plaines, à fouir du regard les détours de l’horizon.

 

Blondeur des collines. Pureté froide, odeurs de sapins. Grandes étendues dorées du pays des glaces. Vagues de givre giflant la peau tendue de froid. Lucidité coupante de l’air.

 

Voici un temple taoïste,  juché sur une colline. Encorbellements de la pierre. Les rizières au loin dessinent leurs courbes lentes. Après-midi tiède et vert.

 

Seuls les temples, juchés sur des collines, tracent le passage de l’homme. Le désir d’immobilité et de silence innervé dans cette terre est proche de l’hallucination. Mon existence tout d’un coup me semble artificielle. L’action que je mène bien vaine. Découverte de l’espace. Le temps est une pluie de guirlandes sur la mer.

 

Pourquoi être si près du monde et si loin des siens ? Rien ne peut me retenir à la terre. Devant cette solitude étoilée, mes pensées vont vers vous, si loin, et que j’aime. Puissé-je traverser ces océans et tenir à nouveau le monde entre mes doigts de silence.

 

Raymond Alcovère

Paul Klee

 

A vous tous je souhaite une année 2007 pétillante et chaleureuse...

Je m'éclipse pour quelques jours, à bientôt...

La peinture de Lambert Savigneux : une symphonie colorée

medium_Numeriser0053.jpgmedium_Numeriser0023.jpgmedium_baiser_des_arbres_a_la_terre.jpg

Peintures de Lambert Savigneux

jeudi, 28 décembre 2006

La neige

medium_friedrich_morning_preview.jpgVent, feu, soleil, font trembler les limites, la neige elle, évapore, dissout, recouvre. Reste une pureté glacée, à croquer le ciel, étoiles blanches immobiles, sucre candi, à figer le mouvement. La neige épouse les contours et les ombres, toute lutte remise à plus tard, dans un silence de feutrine.

Raymond Alcovère

Friedrich, matin, 1821

mardi, 26 décembre 2006

L'arbre solitaire

medium_friedrich_solitary-tree.jpgFriedrich

22:12 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, peinture, Friedrich

Le sentiment qu’il y a de la vie dans ce qui a été créé

medium_Bleu.jpgIl dit : les poètes dont on dit qu’ils nous donnent la réalité n’ont pas non plus la moindre idée de ce qu’est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer. Il dit : le bon Dieu a fait le monde comme il devait l’être et nous ne gribouillerons assurément rien de mieux ; notre unique effort doit consister à l’imiter autant que possible dans nos créations. J’exige en tout – vie, possibilité d’exister, cela suffit. Et il n’est plus besoin dès lors de se poser la question de savoir si c’est beau ou laid. Au-delà de ces deux termes, le seul critère en matière d’art est le sentiment qu’il y a de la vie dans ce qui a été créé.

Büchner, Lenz

Frédérique Azaïs : "Bleu"

lundi, 25 décembre 2006

Trois dangers

medium_morisot-ball.jpgTrois dangers, dit-on, menacent l’homme : le jeu, l’alcool et les femmes ; il échappe généralement à deux d’entre eux, rarement aux trois… Nous étions trois amis justement, par une glaciale matinée de novembre au départ de Paris dans un train vers des pastels de lave rose et bleue, la lumière chaude et sensuelle du sud, ce désir que la vie ne soit pas froide et entourée d’une brume opaque et tenace, en deux mots : l’Italie. J’avais lancé cette sentence un peu surannée par hasard, on s’en est d’abord moqués, puis sans chercher très loin, chacun en a trouvé dans sa propre vie une illustration.

 

Julien, le plus âgé, heureux en ménage depuis longtemps, raconta ceci : “ Il y a une quinzaine d’années, j’avais été invité pour une série de conférences à Pise, et c’est là que j’ai rencontré Lucille. Une brune sublime, comme on les rêve. Sans tabous et très raffinée en même temps. Libre. Amoureuse. La trentaine, assistante à l’université. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais pour elle j’ai voulu tout abandonner, Claire, mon poste à la fac pour m’installer dans le Sud. Le jour de notre départ, elle n’est pas venue au rendez-vous et je ne l’ai plus jamais revue. Pas la moindre nouvelle. J’ai appris par hasard il y a trois ans qu’elle était mariée et vivait paisiblement dans les environs de Châtellerault. C’est plutôt drôle avec le recul, mais sur le moment, le coup avait été rude, puis tant bien que mal j’ai repris une vie normale… ”

 

Sylvain, la quarantaine à peine, enchaîna : “ Vous vous rappelez, j’étais attaché culturel dans des ambassades au début de ma carrière, mes missions bien sûr n’étaient pas que culturelles. A Istanbul, au début des années 90, La Russie nouvelle commençait à aspirer tous les trafics, blanchir l’argent sale, etc. Un grand remue-ménage s’annonçait, ébullition dans les Balkans, vous connaissez l’histoire… La filière drogue était en pleine réorganisation, il fallait mailler à nouveau, infiltrer encore et encore, c’est leitmotiv des Services. On me confie un petit rôle, dans la filière opium, alors en pleine expansion : j’étais un consommateur, fils de bonne famille et plutôt accro. J’avais le profil idéal, jeune, pas trop coincé… J’avais déjà fumé des joints, mais vraiment l’opium, celui-là en tout cas était d’une qualité… exceptionnelle.  Mais voilà, le subterfuge a trop bien marché, je devenais vraiment le personnage, tout commençait à me paraître indifférent, égal ; je décrochais de la réalité, lentement mais sûrement. J’allais basculer, quand un ordre venu d’en haut interrompt toute l’opération. Juste à temps. Envoyé en cure de désintoxication, je réussis à me rétablir. Bien sûr j’étais grillé, c’est à partir de là que je suis revenu à la culture… ”

 

C’était mon tour : “ Ma jeunesse a été un peu baroque  vous le savez, j’avais interrompu mes études, c’est l’époque qui le voulait, il fallait vivre des expériences, vous vous souvenez ? Bref, j’ai eu une année ou deux d’inactivité et là  j’ai commencé de fréquenter les casinos, initié par un ami de rencontre qui a disparu assez vite d’ailleurs. C’était pire qu’une drogue.

 

Quand je n’étais pas attablé devant des cartes ou un jeu de dés, j’y réfléchissais, imaginant des parties, des combinaisons, des stratégies… Pour le reste, je gagnais mais perdais souvent aussi. A la limite ce n’était pas le problème, le plaisir était si fort que j’avais l’impression de vivre pleinement, peut-être pour la première fois.

 

C’est alors que je fis la rencontre du comte M. –  je vous assure, c’est à peine croyable, il se faisait appeler ainsi, un vrai personnage de roman ! Il avait tout de l’aristocrate déchu, on le remarquait immédiatement, froid, désabusé, très élégant, cette suprême élégance de celui qui la méprise en fait. Il ne manifestait aucune émotion, pourtant je vous assure, les tables de jeu en sont un concentré étonnant. Il me semblait voir en lui ce que je deviendrais si je continuais à mener cette vie absurde - car au fond de moi je savais que c’était une vie absurde…

 

Un jour on était côte à côte au baccara et surpris sans doute par ma façon peu académique de jouer, il m’interpelle :

 

- J’avoue avoir du mal à saisir votre stratégie, vous espérez décrocher le pactole ?

 

- Non, rassurez-vous, je n’ai pas besoin de cette illusion pour aimer le jeu !

 

- Alors pourquoi jouer, me demanda-t-il ?

 

- Pour le frisson de l’instant, celui de chaque mise, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour vivre !

 

- Votre cas est grave !

 

- Désespéré ?

 

- Il faut rester modeste, l’avenir est incertain, toujours !

 

Il prenait un verre au bar tous les soirs, avant de rentrer. Il me proposa de l’accompagner. Au-dessous de nous, les tables et cette frénésie qui les entoure :

 

- Voilà ce que Balzac a justement La comédie humaine, me dit-il…

 

- Pour laquelle nous devons avoir quelque indulgence, car nous en faisons partie…

 

- Reste la faculté de s’en détacher, de l’observer et de rire de nous-mêmes, n’est-ce pas ?

 

Ensuite chaque soir, je le suivais dans ce rituel de fin de soirée, à échanger des propos aigres-doux, des remarques acerbes ou ironiques sur nos semblables. Il connaissait la plupart des habitués, quant aux nouveaux venus, d’un coup d’œil il déterminait leur personnalité, leurs vices, leurs manies. Il était troublant et surtout remarquablement pertinent…

 

Un jour il m’invite chez lui, dans son hôtel de la rue Lord Byron et me parle de sa vie. Il avait hérité d’une collection de tableaux sublimes à la mort de ses parents. Il était alors très jeune et avait décidé de consacrer le reste de sa vie au jeu, refusant toute autre attache avec l’existence, sinon celle de ses toiles, meubles, objets d’art d’une grande valeur, dont il se séparait au fur et à mesure que ses dettes l’y forçaient :

 

Ainsi me dit-il j’ai dû apprendre peu à peu le détachement. Des merveilles qui peuplaient autrefois cette maison, il ne reste aujourd’hui qu’un ersatz. J’ai vu cet appartement se vider de ses plus beaux atours et n’ai ressenti presque aucune émotion. Tel est mon amour du jeu que je voyais les parties à venir et non ce qui s’en allait pour toujours. Je n’ai jamais rêvé à des gains faramineux, de toutes façons ces objets et ces tableaux sont maintenant disséminés, je ne pourrais pas les retrouver. J’ai assimilé la vie qui va avec la perte de ce qui m’était cher. Un jour je ne serai plus là moi non plus, à ma mort, cette maison sera sans doute vide, s’il y a un sens aux choses, c’est qu’elles vont toujours à leur fin… Je n’en montrai rien mais j’avais l’estomac noué. Cette  mise en scène de la mort m’avait anéanti. C’était l’électrochoc dont j’avais besoin. Au petit matin, après une nuit agitée, je pris la résolution de cesser définitivement de jouer. En même temps je pris conscience que notre jeunesse n’est jamais finie, que derrière une illusion on est toujours prêt à en inventer une autre… ”

 

La grisaille était toujours là pendant la traversée de Lyon, à la fin de mon histoire. Manifestement, à chaque fois, au bord du gouffre, une main secourable nous avait été tendue pour éviter la chute.

 

 

 

*

 

 

 Les années passèrent et on se perdit de vue. Quelque temps plus tard, Julien se brûla la cervelle à la roulette russe, Sylvain rencontra une rousse flamboyante qui le pluma jusqu’au dernier kopeck. Quant à moi, je m’adonnai à la boisson, vice exclusif auquel je ne survécus pas.

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Berthe Morisot

dimanche, 24 décembre 2006

Passerelle

medium_pissaro-fullsize.jpgQuand avril fait deuil de ses lilas, que moutonne l'eau du lac sous les rafales du mistral et que merles transis pas plus que rousserolles ne vous donnent envie de chanter, alors où voulez-vous aller puiser la force d'encore continuer jusqu'à la passerelle, là-bas, où les grands roseaux bleus font signe et nous appellent ?
Une averse sauvage désole soudain sentes et sous-bois qu'au sortir de la forêt ne viendra consoler aucun arc-en-ciel, ils sont tombés des nues les cerfs-volants de fine étoffe qu'enfant nous lancions à l'assaut du soleil et maintenant même l'iris des marais prend sous nos pas une pâleur d'ennui tandis que s'évanouissent en ricanant dans le vent les souvenirs jaunis des jours passés.
Quelque chose de nous déjà doucement gagne l'agonie qu'on voudrait voir encore cavaler vers la vie, au cœur cependant la tranquille espérance qu'un frisson de lumière, agitant là-bas les grands roseaux bleus, suffira sans doute pour atteindre bientôt la passerelle.

Pierre Autin-Grenier, Les Radis bleus

Pissaro, le vieux pont de Chelsea

samedi, 23 décembre 2006

L'expression des impressionnistes

medium_nadar_balloon.jpgEn avril 1874 (pendant ce temps, à Londres Rimbaud peaufine Les Illuminations) les Artistes anonymes associés trouvent pour exposer leurs oeuvres un local au 35 boulevard des Capucines, qui abrite les ateliers d'un artiste original, Felix Tournachon dit Nadar. Proche de Manet, Baudelaire et Offenbach, célèbre pour ses coups d'éclats (et notamment pour ses voyages en ballon), encore inconnu, tantôt riche tantôt pauvre, les causes déséspérées le touchent. Le 15 avril, l'exposition ouvre ses portes. Le 25, Louis Leroy, critique du Charivari, voulant se gausser du tableau de Monet Impression soleil levant titre sa chronique : L'expression des impressionnistes.

Photo : Nadar en ballon

vendredi, 22 décembre 2006

Fleuve d'oubli

medium_0028959b.gifLa première rencontre de Berthe Morisot et Edouard Manet a lieu au Louvre devant le tableau de Rubens : Le débarquement de Marie de Medicis à Marseille, que Berthe copie. C'est un des ces jours où les copistes sont autorisés à travailler et où le Louvre fourmille d'étudiants aux Beaux-Arts et d'apprentis artistes. D'après Jean Prévost qui a fait une étude sur Baudelaire (1964) c'est le seul Rubens dont dispose le Louvre à l'époque et dont il s'est donc inspiré pour son poème Les phares.

Don Manet y Zurbaran de las Batignollas

medium_EdouardManet-TheOldMusician-VR.jpgIl admirait les italiens, Titien, le Tintoret et surtout Véronèse, Rubens, les Hollandais, mais par-dessus tout les Espagnols ; il venait souvent au Louvre copier Vélasquez : « C’est le peintre des peintres (…) J’ai trouvé chez lui mon idéal en peinture ; la vue de ses chefs-d’œuvre m’a donné grand espoir et pleine confiance. » Au point que la critique l’appelle (finement) : « Don Manet y Zurbaran de las Batignollas ».

jeudi, 21 décembre 2006

Corot avait trouvé une couleur

medium_Corot_201843_20-_20Gardens_20of_20the_20Villa_20d_27Este_20at_20Tivoli.2.jpgA plus de soixante ans, son talent n’était toujours pas reconnu, mais il formera Pissaro et Berthe Morisot. Et les autres impressionnistes le considèrent comme un génie. Il avait une couleur bien à lui, une peinture toute en nuances, à laquelle il a su insuffler du mystère.medium_corot48.jpg

00:15 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, peinture, Corot

mercredi, 20 décembre 2006

Faire éclater l'azur

medium_boudin7.jpg"Nager en plein ciel, arriver aux tendresses de nuages, suspendre ces masses, au fond bien lointaines dans la brume grise, faire éclater l'azur"

Eugène Boudin, ami et maître de Claude Monet.