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dimanche, 31 décembre 2006

L'écriture penchée des nuages

medium_Paul_Klee_ptg.jpgJe voudrais être au plus près du monde mais il m’échappe toujours. Une ombre de banyan s’étend mollement sur la mer.

Tout est entré dans le ciel. La nuit est musicale, heureusement. On y lit la portée du jour, nervures, entrelacs, déchirures, reconquêtes, fractures, apaisement.

Les bateaux sont des libellules d’eau. Le navire décrit une courbe pour éviter les îles qui avancent, promontoires menaçants.

Je vois les reflets d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. François-René, ta langue est un paroxysme, cet océan aussi le tien.

La sirène du steamer mugit. La fumée s’échappe à gros bouillons et rejoint les nuages, effacées leurs traces. Le sillon se dévide dans une infinie lenteur.

L’horizon s’enflamme de jets saccadés, monstrueux, barbaresques. Le ciel est une lutte, un amas de lances, un combat fratricide. Ainsi le ciel. De grandes orgues joufflues gonflées de nuit. Une symphonie du nouveau monde.

Lumière plombagine. Les éclairs ouvrent des plaies, un écrin d’enluminures. Reflets zinzolins de l’aurore, devant.

A un moment il ne reste que la fuite, se dissimuler. Fixer des silences, des pauses, masquer le tumulte, l’arrogance, la brutalité du monde.

Pluie incessante et chaude. Écriture penchée des nuages. Flaques grises dans les sous-bois de la nuit. Des arbres si haut qu’on en décèle à peine la hauteur.

Les bruits émeraude parviennent étouffés. La chouette est seule dans le silence à ignorer l’obscur. Pour elle l’univers brille d’une étrange lumière, argentée, déployée par une main invisible mais partout présente, l’or du temps.

Ce n’est pas un départ, mais une suite. Présence, présence seule. Tisser les mots, le silence et les notes de la pluie. Tisser tout fragment de l’univers.

Voici les grandes plaines de l’ombre. Ce gris me plaît. J’arpente des frondaisons. L’obscur est éphémère. Les nuages sont l’architecture du monde.

Les variations Goldberg s’inscrivent dans le contour bleu du ciel, le pli de la mer, ses ondulations. Constellations blanches, irisées, qui flottent, tout autour.

Paul ton œuvre est devant mes yeux. Un repos, une paix de l’âme. Lés immenses, tendus de soleil. Les couleurs crient, répondent, se repoussent, ce dialogue entre elles est notre viatique, nous qui ne savons rien, qu’interroger le silence, à grands traits rageurs, impatients. J’aurais voulu décrire ta palette, son scintillement, comme toi éclairer la nuit. Elle parle de l’innocence, elle remonte loin dans l’histoire. Parfois on y distingue une obscurité de caverne, une profondeur d’ébène, chaude, puis éclate un fraternel printemps.

On ne construit pas de palais sur la mer. Ce sont pourtant les seuls visibles, le réel un rideau de fumée.

Ici, là, une trouée, halo argenté, portée musicale. Le reflet d’un poisson volant. L’ombre de Walt Whitman. Lourds nuages cendrés. Point d’interrogation.

Raymond Alcovère

Paul Klee

samedi, 30 décembre 2006

Quelques considérations géopolitiques sur un monde en mouvement...

A lire ici, bonne journée !

Le pressentiment

medium_arton752.jpgOn n'écoute pas assez ses amis. Depuis des années, Roch-Gérard Salager me conseille de lire Emmanuel Bove, je l'ai fait aujourd'hui seulement, pour la première fois, avec Le pressentiment. Rarement j'avais lu une écriture aussi précise, limpide et puissante. L'histoire est simple : Pendant l'entre deux-guerres, un avocat quitte soudain son milieu, son métier et sa famille pour vivre dans un quartier populaire, et savourer enfin la solitude. Ce n'est pas vraiment la solitude qu'il va trouver, sinon une solitude intérieure, la même qu'il avait connue avant dans la bourgoisie, mais qui va se manifester ici différemment. Le narrateur semble flotter au-dessus des événements, être là tout en n'y étant pas, c'est peut-être ça la "touche" Bove, qu'aimait tant Beckett. En réalité tout cela est d'une telle finesse, cette lecture est une expérience tellement étonnante qu'elle en est presque intraduisible. C'est comme s'il y avait deux livres. Celui qu'on lit, puis un autre, qui se détache du premier, une petite musique, forte et prégnante qui vous ensorcelle, tourne autour de vous, vous envoûte. Cette expérience du détachement, qui il me semble est la marque des oeuvres fortes, je l'avais souvent eue, mais à ce point rarement...

Voir aussi ce site sur l'écrivain

vendredi, 29 décembre 2006

Les jours de fête

medium_Weiss.2.jpgLes jours de fête, par exemple, sont pour moi un supplice. Tout me sollicite et il me semble que je suis privé de tout puisque je ne puis faire qu'une chose. Il ne me vient pas à l'idée que tous ceux que j'envie, que tous ceux que je regarde sont exactement dans ma situation et qu'ils ne font, eux aussi, qu'une chose à la fois. Tous réunis, ils me font croire qu'ils font tout. Ils font tout, c'est vrai, mais ils ont besoin d'être des milliers pour le faire.
Emmanuel Bove, Journal écrit en hiver

Photo : Sabine Weiss

S'il y quelqu'un qui doit tout à Bach...

«Sans Bach, la théologie serait dépourvue d'objet, la Création fictive, le néant péremptoire. S'il y quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu.»
E. M. CIORAN, Syllogismes de l'amertume

A lire sur le blog de Bona, sur Bach

10:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Musique, Bach, Cioran

jeudi, 28 décembre 2006

Le Grand appartement

medium_grand_appartement_3.jpgUn film joyeux, débridé, qui bouscule pas mal de conventions, ne se prend pas au sérieux, c'est pas si fréquent ! C'est le cas de ce Grand appartement de Pascal Thomas. C'est l'histoire d'un loyer 48 que ses occupants veulent défendre contre la rapacité des propriétaires et des spéculateurs. Sous la légèreté, la fantaisie, la poésie, cette idée pas si absurde défendue par ses occupants : Paris serait-elle ce qu'elle est, si rentable aujourd'hui pour les capitalistes, si elle n'avait hébergé malgré leur pauvreté tous ses poètes et artistes ? A côté de deux grands comédiens, Pierre Arditi et Mathieu Amalric, Laetitia Casta s'en sort plutôt bien ; le film vaut aussi par cette multitude de seconds rôles qui firent jadis le grand cinéma français et ici joliment mis sur le devant de la scène, et qui dressent de Paris un portrait vivant et sympathique.

La neige

medium_friedrich_morning_preview.jpgVent, feu, soleil, font trembler les limites, la neige elle, évapore, dissout, recouvre. Reste une pureté glacée, à croquer le ciel, étoiles blanches immobiles, sucre candi, à figer le mouvement. La neige épouse les contours et les ombres, toute lutte remise à plus tard, dans un silence de feutrine.

Raymond Alcovère

Friedrich, matin, 1821

mercredi, 27 décembre 2006

La Théorie du K.O.

medium_LaTheorieduK_O.gif"Il n'en reste pourtant pas des masses, des endroits où les pauvres persistent à s'entraider." Ce polar de Lilian Bathelot clôt le cycle sétois entamé par Avec les loups et poursuivi par  Spécial Dédicace. La Théorie du K.O. c'est le nom de code d'une opération décidée par le ministère de l'intérieur. Le nom a été trouvé par un des chefs des services spéciaux qui a fait ses classes à La Havane, il y a bien des années de là, et pour d'autres causes, tout passe... De fait quelques péquenots sétois comme les appellent les superflics parisiens vont leur donner du fil à retordre. Tout ceci se passe sur fond de manipulation bien sûr. Les services de sécurité du Président du Conseil local, noyautés par un parti fasciste, ont commis quelques bavures, du coup c'est un véritable chaos qui enflamme L'île singulière. Priorité sera donnée à la protection du président, et toute l'opération sera maquillée en règlement de comptes de mafias rivales. Lilian Bathelot articule son polar de main de maître, les scènes d'action, la description du dessous des cartes de la politique locale, tout s'imbrique judicieusement comme la manipulation qu'il décrit.  On en a le souffle coupé tout du long et on réfléchit en même temps à l'enchaînement des faits et des causes, au rapport entre les médias et le pouvoir, entre l'histoire secrète et l'histoire officielle. C'est bien un regard politique que nous livre ici Lilian Bathelot.

Collection Sombres climats, éditions Climats, 1999.
Voir ici le site de l'écrivain

Un message d'amitié pour J.L.K.

medium_VUESDUCIEL_S3_34_.JPGL'homme des cimes ! A lire ici !

Photo : Gildas Pasquet

Cette nuit blanchie a déchaussé ton pas...

medium_juliette.jpgTu habites la vague hissée à ton rêve
l'embrasure à bord du train de vie
plein cœur sous le manteau des solitudes
cette nuit blanchie a déchaussé ton pas

Tu habites ma joue un claquement de larmes
contre le nid du vent les ombres en guenilles
dans tes semelles abandonnées
cette nuit blanchie a déchaussé ton pas

Mireille Disdero 

Courbet, Portrait de Juliette Courbet comme une enfant dormant

mardi, 26 décembre 2006

L'arbre solitaire

medium_friedrich_solitary-tree.jpgFriedrich

22:12 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, peinture, Friedrich

Le sentiment qu’il y a de la vie dans ce qui a été créé

medium_Bleu.jpgIl dit : les poètes dont on dit qu’ils nous donnent la réalité n’ont pas non plus la moindre idée de ce qu’est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer. Il dit : le bon Dieu a fait le monde comme il devait l’être et nous ne gribouillerons assurément rien de mieux ; notre unique effort doit consister à l’imiter autant que possible dans nos créations. J’exige en tout – vie, possibilité d’exister, cela suffit. Et il n’est plus besoin dès lors de se poser la question de savoir si c’est beau ou laid. Au-delà de ces deux termes, le seul critère en matière d’art est le sentiment qu’il y a de la vie dans ce qui a été créé.

Büchner, Lenz

Frédérique Azaïs : "Bleu"

lundi, 25 décembre 2006

Trois dangers

medium_morisot-ball.jpgTrois dangers, dit-on, menacent l’homme : le jeu, l’alcool et les femmes ; il échappe généralement à deux d’entre eux, rarement aux trois… Nous étions trois amis justement, par une glaciale matinée de novembre au départ de Paris dans un train vers des pastels de lave rose et bleue, la lumière chaude et sensuelle du sud, ce désir que la vie ne soit pas froide et entourée d’une brume opaque et tenace, en deux mots : l’Italie. J’avais lancé cette sentence un peu surannée par hasard, on s’en est d’abord moqués, puis sans chercher très loin, chacun en a trouvé dans sa propre vie une illustration.

 

Julien, le plus âgé, heureux en ménage depuis longtemps, raconta ceci : “ Il y a une quinzaine d’années, j’avais été invité pour une série de conférences à Pise, et c’est là que j’ai rencontré Lucille. Une brune sublime, comme on les rêve. Sans tabous et très raffinée en même temps. Libre. Amoureuse. La trentaine, assistante à l’université. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais pour elle j’ai voulu tout abandonner, Claire, mon poste à la fac pour m’installer dans le Sud. Le jour de notre départ, elle n’est pas venue au rendez-vous et je ne l’ai plus jamais revue. Pas la moindre nouvelle. J’ai appris par hasard il y a trois ans qu’elle était mariée et vivait paisiblement dans les environs de Châtellerault. C’est plutôt drôle avec le recul, mais sur le moment, le coup avait été rude, puis tant bien que mal j’ai repris une vie normale… ”

 

Sylvain, la quarantaine à peine, enchaîna : “ Vous vous rappelez, j’étais attaché culturel dans des ambassades au début de ma carrière, mes missions bien sûr n’étaient pas que culturelles. A Istanbul, au début des années 90, La Russie nouvelle commençait à aspirer tous les trafics, blanchir l’argent sale, etc. Un grand remue-ménage s’annonçait, ébullition dans les Balkans, vous connaissez l’histoire… La filière drogue était en pleine réorganisation, il fallait mailler à nouveau, infiltrer encore et encore, c’est leitmotiv des Services. On me confie un petit rôle, dans la filière opium, alors en pleine expansion : j’étais un consommateur, fils de bonne famille et plutôt accro. J’avais le profil idéal, jeune, pas trop coincé… J’avais déjà fumé des joints, mais vraiment l’opium, celui-là en tout cas était d’une qualité… exceptionnelle.  Mais voilà, le subterfuge a trop bien marché, je devenais vraiment le personnage, tout commençait à me paraître indifférent, égal ; je décrochais de la réalité, lentement mais sûrement. J’allais basculer, quand un ordre venu d’en haut interrompt toute l’opération. Juste à temps. Envoyé en cure de désintoxication, je réussis à me rétablir. Bien sûr j’étais grillé, c’est à partir de là que je suis revenu à la culture… ”

 

C’était mon tour : “ Ma jeunesse a été un peu baroque  vous le savez, j’avais interrompu mes études, c’est l’époque qui le voulait, il fallait vivre des expériences, vous vous souvenez ? Bref, j’ai eu une année ou deux d’inactivité et là  j’ai commencé de fréquenter les casinos, initié par un ami de rencontre qui a disparu assez vite d’ailleurs. C’était pire qu’une drogue.

 

Quand je n’étais pas attablé devant des cartes ou un jeu de dés, j’y réfléchissais, imaginant des parties, des combinaisons, des stratégies… Pour le reste, je gagnais mais perdais souvent aussi. A la limite ce n’était pas le problème, le plaisir était si fort que j’avais l’impression de vivre pleinement, peut-être pour la première fois.

 

C’est alors que je fis la rencontre du comte M. –  je vous assure, c’est à peine croyable, il se faisait appeler ainsi, un vrai personnage de roman ! Il avait tout de l’aristocrate déchu, on le remarquait immédiatement, froid, désabusé, très élégant, cette suprême élégance de celui qui la méprise en fait. Il ne manifestait aucune émotion, pourtant je vous assure, les tables de jeu en sont un concentré étonnant. Il me semblait voir en lui ce que je deviendrais si je continuais à mener cette vie absurde - car au fond de moi je savais que c’était une vie absurde…

 

Un jour on était côte à côte au baccara et surpris sans doute par ma façon peu académique de jouer, il m’interpelle :

 

- J’avoue avoir du mal à saisir votre stratégie, vous espérez décrocher le pactole ?

 

- Non, rassurez-vous, je n’ai pas besoin de cette illusion pour aimer le jeu !

 

- Alors pourquoi jouer, me demanda-t-il ?

 

- Pour le frisson de l’instant, celui de chaque mise, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour vivre !

 

- Votre cas est grave !

 

- Désespéré ?

 

- Il faut rester modeste, l’avenir est incertain, toujours !

 

Il prenait un verre au bar tous les soirs, avant de rentrer. Il me proposa de l’accompagner. Au-dessous de nous, les tables et cette frénésie qui les entoure :

 

- Voilà ce que Balzac a justement La comédie humaine, me dit-il…

 

- Pour laquelle nous devons avoir quelque indulgence, car nous en faisons partie…

 

- Reste la faculté de s’en détacher, de l’observer et de rire de nous-mêmes, n’est-ce pas ?

 

Ensuite chaque soir, je le suivais dans ce rituel de fin de soirée, à échanger des propos aigres-doux, des remarques acerbes ou ironiques sur nos semblables. Il connaissait la plupart des habitués, quant aux nouveaux venus, d’un coup d’œil il déterminait leur personnalité, leurs vices, leurs manies. Il était troublant et surtout remarquablement pertinent…

 

Un jour il m’invite chez lui, dans son hôtel de la rue Lord Byron et me parle de sa vie. Il avait hérité d’une collection de tableaux sublimes à la mort de ses parents. Il était alors très jeune et avait décidé de consacrer le reste de sa vie au jeu, refusant toute autre attache avec l’existence, sinon celle de ses toiles, meubles, objets d’art d’une grande valeur, dont il se séparait au fur et à mesure que ses dettes l’y forçaient :

 

Ainsi me dit-il j’ai dû apprendre peu à peu le détachement. Des merveilles qui peuplaient autrefois cette maison, il ne reste aujourd’hui qu’un ersatz. J’ai vu cet appartement se vider de ses plus beaux atours et n’ai ressenti presque aucune émotion. Tel est mon amour du jeu que je voyais les parties à venir et non ce qui s’en allait pour toujours. Je n’ai jamais rêvé à des gains faramineux, de toutes façons ces objets et ces tableaux sont maintenant disséminés, je ne pourrais pas les retrouver. J’ai assimilé la vie qui va avec la perte de ce qui m’était cher. Un jour je ne serai plus là moi non plus, à ma mort, cette maison sera sans doute vide, s’il y a un sens aux choses, c’est qu’elles vont toujours à leur fin… Je n’en montrai rien mais j’avais l’estomac noué. Cette  mise en scène de la mort m’avait anéanti. C’était l’électrochoc dont j’avais besoin. Au petit matin, après une nuit agitée, je pris la résolution de cesser définitivement de jouer. En même temps je pris conscience que notre jeunesse n’est jamais finie, que derrière une illusion on est toujours prêt à en inventer une autre… ”

 

La grisaille était toujours là pendant la traversée de Lyon, à la fin de mon histoire. Manifestement, à chaque fois, au bord du gouffre, une main secourable nous avait été tendue pour éviter la chute.

 

 

 

*

 

 

 Les années passèrent et on se perdit de vue. Quelque temps plus tard, Julien se brûla la cervelle à la roulette russe, Sylvain rencontra une rousse flamboyante qui le pluma jusqu’au dernier kopeck. Quant à moi, je m’adonnai à la boisson, vice exclusif auquel je ne survécus pas.

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Berthe Morisot

dimanche, 24 décembre 2006

Passerelle

medium_pissaro-fullsize.jpgQuand avril fait deuil de ses lilas, que moutonne l'eau du lac sous les rafales du mistral et que merles transis pas plus que rousserolles ne vous donnent envie de chanter, alors où voulez-vous aller puiser la force d'encore continuer jusqu'à la passerelle, là-bas, où les grands roseaux bleus font signe et nous appellent ?
Une averse sauvage désole soudain sentes et sous-bois qu'au sortir de la forêt ne viendra consoler aucun arc-en-ciel, ils sont tombés des nues les cerfs-volants de fine étoffe qu'enfant nous lancions à l'assaut du soleil et maintenant même l'iris des marais prend sous nos pas une pâleur d'ennui tandis que s'évanouissent en ricanant dans le vent les souvenirs jaunis des jours passés.
Quelque chose de nous déjà doucement gagne l'agonie qu'on voudrait voir encore cavaler vers la vie, au cœur cependant la tranquille espérance qu'un frisson de lumière, agitant là-bas les grands roseaux bleus, suffira sans doute pour atteindre bientôt la passerelle.

Pierre Autin-Grenier, Les Radis bleus

Pissaro, le vieux pont de Chelsea

Un cri, de Pierre Autin-Grenier

medium_arton259.3.jpgOn en avait mis du temps, avant de se décider... Trop, peut-être. Nous étions sortis sur le pas de la porte. Ausculter l’ombre. Un froid de chacal nous avait mordus jusqu’aux entrailles. Immobiles telles des statues de marbre, nous avions attendu. Anxieux, et comme impatients qu’il ne se passe rien. Oui, on espérait alors le silence, l’absolu silence, pour tout dire...

Une nuit d’hiver, les habitants d’une ferme partent dans les bois pour découvrir l’origine d’une inquiétante plainte, « du côté des collines ». Accompagnés de l’éclat d’une lune « étrangement écarlate », de lanternes, de chiens, et du souvenir du « crime des Granges Rouges », les hommes s’enfoncent dans l’obscurité. « Il se passe, en décembre, des faits bien étranges à l’écart de nos bourgs »... Le cri devient grognement, ricanement ; malgré la nuit et l’inextricable maquis, les bruits de bête et les craquements d’arbres, le curieux cortège ne cèdera pas à la panique, et sera bientôt à deux doigts de percer le mystère...

La première parution d’Un cri, dans le recueil de nouvelles L’Ange au gilet rouge (aux éditions Syros) a marqué un tournant dans l’œuvre de Pierre Autin-Grenier : l’auteur de poésie « noire » nous a offert, depuis, des récits où se côtoient le fantastique et le surréalisme (Toute un vie bien ratée, L’Éternité est inutile). Le rythme des scènes entretient merveilleusement le suspense, jusqu’au tableau final d’une beauté rare, une « vision d’apocalypse » dévoilée dans la toute dernière phrase.

Plus d'infos à lire ici

Ici, un extrait des Radis Bleus, Pierre Autin-Grenier, Folio Gallimard :

Infinie patience des fenêtres, jamais fatiguées d'ouvrir à nos regards absents des matins sans cesse renouvelés, des soirs chargés de parfums, des journées entières avec vue sur la mer et souvenirs d'enfance. Heureux celui qui sait, par une fenêtre large ouverte sur rien du tout, découvrir la vie, sentir soudain frissonner la peau du monde ; il peut sans frayeur aucune s'élancer dans l'air : déjà il vole, oiseau léger ! Car les fenêtres conduisent très loin au-delà des déserts quotidiens, pour peu que l'on veuille emprunter leurs chemins tranquilles, embrasser l'immense horizon de leur œil inattendu. Fenêtres : perpétuelle apothéose du printemps !

samedi, 23 décembre 2006

L'expression des impressionnistes

medium_nadar_balloon.jpgEn avril 1874 (pendant ce temps, à Londres Rimbaud peaufine Les Illuminations) les Artistes anonymes associés trouvent pour exposer leurs oeuvres un local au 35 boulevard des Capucines, qui abrite les ateliers d'un artiste original, Felix Tournachon dit Nadar. Proche de Manet, Baudelaire et Offenbach, célèbre pour ses coups d'éclats (et notamment pour ses voyages en ballon), encore inconnu, tantôt riche tantôt pauvre, les causes déséspérées le touchent. Le 15 avril, l'exposition ouvre ses portes. Le 25, Louis Leroy, critique du Charivari, voulant se gausser du tableau de Monet Impression soleil levant titre sa chronique : L'expression des impressionnistes.

Photo : Nadar en ballon

Florence, décembre 2006

medium_FLORENCE_1DEC06_165_.jpgmedium_FLORENCE_1DEC06_130_.jpgPhotos de Gildas Pasquet

vendredi, 22 décembre 2006

Fleuve d'oubli

medium_0028959b.gifLa première rencontre de Berthe Morisot et Edouard Manet a lieu au Louvre devant le tableau de Rubens : Le débarquement de Marie de Medicis à Marseille, que Berthe copie. C'est un des ces jours où les copistes sont autorisés à travailler et où le Louvre fourmille d'étudiants aux Beaux-Arts et d'apprentis artistes. D'après Jean Prévost qui a fait une étude sur Baudelaire (1964) c'est le seul Rubens dont dispose le Louvre à l'époque et dont il s'est donc inspiré pour son poème Les phares.

Don Manet y Zurbaran de las Batignollas

medium_EdouardManet-TheOldMusician-VR.jpgIl admirait les italiens, Titien, le Tintoret et surtout Véronèse, Rubens, les Hollandais, mais par-dessus tout les Espagnols ; il venait souvent au Louvre copier Vélasquez : « C’est le peintre des peintres (…) J’ai trouvé chez lui mon idéal en peinture ; la vue de ses chefs-d’œuvre m’a donné grand espoir et pleine confiance. » Au point que la critique l’appelle (finement) : « Don Manet y Zurbaran de las Batignollas ».

jeudi, 21 décembre 2006

Rocambole

medium_rocambole.jpgUn jour, se considérant mal payé, Ponson du Terrail exigea une augmentation d'un des directeurs de journaux pour qui il écrivait. - Le directeur, trouva la demande de son feuilletonniste exagérée et  décida sur le champ de se passer de ses services. Il fit appel à divers nègres dont la mission serait de poursuivre les récits de l'autre. - Or, dans l'épisode interrompu par la démission de Ponson, le héros, Rocambole, avait eu le malheur d'être enfermé dans un coffre-fort. Comment le sortir de là ? - Le directeur, ses nègres, toute l'équipe du journal ne purent trouver une solution à ce problème. - Ponson du Terrail fut rappelé, on lui donna l'augmentation qu'il exigeait, et le lendemain, la suite du récit débutait : «Ayant réussi à s'échapper du coffre-fort, Rocambole...»