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mercredi, 29 avril 2020

Les 36 Stratagèmes

36 StratagèmesSun Tzu, le maître en la matière, est formel : « Connais-toi, connais ton adversaire, et cent batailles ne te mettront pas en danger. Si tu ne connais pas ton adversaire et que tu te connais, pour chaque victoire, une défaite. Si tu ne connais ni ton adversaire ni toi-même, à chaque bataille tu seras vaincu. » Ou encore : « Rien dans les mains, rien dans les poches, ruse des mauvais jours, ruses des ruses. » Les stratagèmes, comme les arts martiaux, sont des procédés qui permettent avec la plus grande économie de moyens, d’inverser les relations de dominé à dominant, soit en profitant de la faiblesse momentanée de l’adversaire et de l’équilibre instable dans lequel il se trouve, soit en le trompant de mille façons. Ces ruses impliquent une notion dynamique du temps et de l’espace, elles supposent l’idée de situations, de configurations transitoires dont il faut savoir tirer parti au moment opportun. La première étape du jeu est donc un moment de calcul et de patience qui permet, quand la situation est mûre, de tirer parti du point tournant qu’on appelle occasion. L’occasion est la rencontre du destin et de l’homme, et l’instant où se décident victoire ou défaite. Le stratagème en effet, vient s’insérer là où la situation l’appelle, il est pareil à un pivot qui permet, grâce à une légère poussée, de renverser le rapport de forces précédent. La victoire par le moyen du stratagème est, dans la tradition chinoise, la façon de vaincre la plus admirée. La victoire par la force des armes n’occupe que le troisième rang, celle par la diplomatie le deuxième. La pensée chinoise est avant tout pragmatique, les livres de stratégies fourmillent d’exemples, et tous ne sont pas tirés de l’histoire de la Chine. François Kircher illustre sa traduction des 36 stratagèmes d’événements récents. Ainsi le stratagème « Retirer les bûches sous la marmite » : ne pas s’opposer directement à la force, mais lui retirer son point d’appui, fut utilisé avec succès par Valéry Giscard d’Estaing lors du débat télévisé qui l’opposa à François Mitterrand à la veille du second tour des élections présidentielles de 1974. La meilleure carte de Mitterrand tenait à la sensibilité de gauche qu’il incarnait avec autorité. Après un échange portant sur diverses questions économiques et financières où Giscard démontra sa dextérité, celui-ci ajusta une réplique qui retira en un seul coup le point d’appui principal de son adversaire : Monsieur, vous n’avez pas le monopole du cœur ! Sept ans plus tard, renversement de situation. François Mitterrand utilise le stratagème : « Sacrifier le prunier pour sauver le pêcher », qui consiste à neutraliser les atouts d’un ennemi en utilisant les faiblesses spécifiques de son propre camp. Giscard d’Estaing, jouissant de son avantage en matière de connaissances économiques et financières, qui était justement le point faible de son adversaire, l’attire sur ce terrain. Mais il en fait trop, et délaissant le cours normal du débat, il pose crûment une question sans rapport avec le fil des échanges précédents. Dans le seul but de démontrer l’incompétence économique de son interlocuteur, il lui demande de citer de mémoire le cours d’une devise étrangère. Mitterrand saisit immédiatement le faux pas, rappelant à son concurrent qu’ils n’étaient pas en situation d’un professeur qui fait passer à un examen à son élève. La carte la plus faible de Mitterrand avait ainsi joué en sa faveur, mettant en relief, par contre, la plus mauvaise carte de son interlocuteur, auquel l’opinion avait tendance à reprocher son assurance excessive et sa suffisance. L’origine de Noël est une illustration du stratagème « Redonner vie à un cadavre » : La célébration du Nouvel An est une coutume ancienne. Les Romains fêtaient les Saturnales en l’honneur de Saturne, dieu des semailles, entre le 17 et le 23 décembre : c’était la fête la plus gaie de l’année. De même, bien avant la naissance du Christ, les juifs célébraient à la même époque la Fête des lumières. Les peuples germaniques tenaient aussi une grande fête au solstice d’hiver, invocation de la lumière et de la fertilité. Ensuite l’empereur Aurélien instaura le culte du dieu solaire Mithra, déclarant son anniversaire le 25 décembre. L’église chrétienne du pape Libère (352-366) fit donc preuve d’une grande habileté en reprenant à son compte, en 354, l’anniversaire de Mithra pour désigner le 25 décembre comme jour anniversaire de la naissance de Jésus-Christ. Dans le stratagème « Refermer la porte de la maison sur les voleurs », on trouve le conseil suivant : Tout phénomène est au début un germe, puis finit par devenir une réalité que chacun peut constater. Le sage pense donc le long terme. C’est pourquoi il a grand soin de s’occuper des germes. La plupart des hommes ont la vue courte. Ils attendent que le problème soit devenu évident pour s’y attaquer. Quand il est encore en germe, le problème est simple, sa solution exige peu d’efforts et apporte de grands résultats. Quand il est devenu évident, on s’épuise à le résoudre et, en général, les efforts sont vains. C'est sur ce principe qu'est construite la médecine chinoise, dont le but est de conserver la santé, et non combattre la maladie comme la médecine occidentale. Le stratagème « Orner de fleurs un arbre sec » est un grand classique ; c’est une fable qui l’illustre le mieux : Le tigre est la terreur des forêts. Un jour un renard tomba entre ses griffes. Avec aplomb il dit au tigre : — Faites attention à ce que vous faites. J’espère que vous n’aurez pas l’audace de me manger. L’empereur du ciel m’a fait roi des animaux et chacun me redoute ici. Le tigre s’étonne de ce discours et le renard poursuit : — Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, suivez-moi. Je vais vous montrer comme on me craint. Le renard se met en route, suivi par le tigre. Tous les animaux qu’ils rencontrent fuient à leur approche. Le tigre croit alors les paroles du renard, sans comprendre que c’est lui-même que tous craignent. Le stratagème de la ville vide est un des plus complexes. Les leurres peuvent être de quatre espèces. Les deux premiers sont relativement simples. Là où il y a une faiblesse, créer l’illusion d’une force afin que l’adversaire n’ose pas attaquer. Là où il y a une force, créer l’illusion d’une faiblesse afin d’attirer l’adversaire dans un piège. Ensuite, il y a ruse dans la ruse : Si on est faible, il faut montrer sa faiblesse pour que l’adversaire croie qu’on dissimule une force. Si on est fort, on fait étalage de sa force pour amener l’adversaire à s’avancer imprudemment en pensant rencontrer une faiblesse. Jeu du plein et du vide, règne de l’illusion, les règles de la stratégie sont chaque fois différentes. On est ici au cœur de la différence chinoise : Les stratagèmes sont un art du temps. La stratégie de la défensive en est une à part entière, elle peut être extrêmement bénéfique, mais comme toujours, l’effet de surprise est primordial : « Un passage rapide et vigoureux à l’attaque – le coup d’épée fulgurant de la vengeance – est le moment le plus brillant de la défensive. Celui qui ne l’a pas en vue dès le début, qui ne l’inclut pas dès le début dans son concept de défense, ne comprendra jamais la supériorité de la défensive. » Bernard-Henri Lévy, dans Ennemis publics, coécrit avec Michel Houellebecq, précise : « L’astuce des stratèges chinois commande d’attaquer à découvert, mais d’être vainqueur en secret. Bouger enfin. Juste bouger. On a tendance, quand la meute attaque, à se faire petit, se pelotonner, s’enterrer dans son trou, se figer. En réalité, c’est le contraire. Il faut se déployer. J’allais dire se dévoyer. Se déplacer un maximum. Mettre le plus de distance possible entre elle, la meute, et soi. Multiplier les pas de côté, les bonds en avant, les replis tactiques, les attaques surprise, les manœuvres d’enveloppement, contre-attaques, ou juste diversions et évitements. » La stratégie est une combinatoire ; ainsi nous instruisent les vieux textes chinois : « L’immobilité apparente de l’armée peut recouvrir un ballet combinatoire complexe qui permet au général de faire circuler ses unités de manière quasi invisible d’un bout à l’autre de sa disposition, rendant imprévisible le pôle principal du coup suivant. »

Raymond Alcovère

mardi, 28 avril 2020

Candide (Voltaire)

Voltaire, CandideS’il fallait donner un nom à l’intelligence, ce serait sans doute le sien. Un monstre de lucidité. Son récit de bataille dans Candide est jubilatoire : « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. » Ou encore : « Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel autodafé : il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à vif, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler (…) Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable ». Roland Barthes a brillamment analysé l’ironie voltairienne : « Nul mieux que lui n’a donné au combat de la Raison l’allure d’une fête. Tout était spectacle dans ses batailles : le nom de l’adversaire, toujours ridicule, la doctrine combattue, réduite à une proposition (l’ironie voltairienne est toujours la mise en évidence d’une disproportion) ; la multiplication des coups, fusant dans toutes les directions, au point d’en paraître un jeu, ce qui dispense de tout respect et de toute pitié. » Dans les Lettres philosophiques écrites lors de son premier voyage à Londres, Voltaire note : « J’ai toujours préféré la liberté à tout le reste ». Il a été beaucoup attaqué, détesté. « Dès que j’eus l’air d’un homme heureux, tous mes confrères les beaux esprits de Paris se déchaînèrent contre moi ». Ses épigrammes pouvaient être venimeuses : « L’autre jour au fond d’un vallon/ Un serpent piqua Jean Fréron/ Que pensez-vous qu’il arriva ?/ C’est le serpent qui creva. » Tout en lui est détours, esquive, subtilité et humour : « Je crois que j’étais né plaisant, et que c’est dommage que je me sois adonné parfois au sérieux. » Ou encore : « Je crois que la meilleure manière de tomber sur l’Infâme est de paraître n’avoir nulle envie de l’attaquer, de faire voir combien on nous a trompé en tout, combien ce qu’on nous a donné comme respectable est ridicule ; de laisser le lecteur tirer lui-même les conséquences. » Et enfin : « Je vais vite parce que la vie est courte et que j’ai bien des choses à faire. » Dans Le Mondain, il écrit : « J'aime le luxe, et même la mollesse, tous les plaisirs, les arts de toute espèce. La propreté, le goût, les ornements: Tout honnête homme a de tels sentiments (…) Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. Ah! Le bon temps que ce siècle de fer ! Le superflu, chose très nécessaire. » Ironie encore dans cette lettre à Rousseau, du 30 août 1755 : « J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l'ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais tant employé d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire, secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. » La réponse de Rousseau n’est pas moins intéressante : « C'est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d'ailleurs, à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes Concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l'asile que vous avez choisi : éclairez un Peuple digne de vos leçons ; et, vous qui savez si bien peindre les vertus de la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos Écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire. Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai perdu. À votre égard, Monsieur, ce retour serait un miracle, si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'appartiendrait qu'à Dieu de le faire et qu'au Diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes ; personne au monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres. » : Voilà comment on écrivait au XVIIIe ! Voltaire a su jouer de tous les pouvoirs, il incarne les Lumières. Sublime Correspondance. Au duc de Richelieu « Vous savez très bien que les hommes ne méritent pas qu’on recherche leur suffrage ; cependant, on a la faiblesse de le désirer, ce suffrage qui n’est que du vent. L’essentiel est d’être bien avec soi-même et de regarder le public comme des chiens qui tantôt vous mordent, tantôt vous lèchent. » « La grande affaire et la seule qu’on doive avoir, c’est de vivre heureux. » Et ce magnifique : « Le paradis terrestre est où je suis. » Et même : « Je ne sais comment j’ai fait pour être aussi heureux. » Son œuvre est beaucoup plus diverse qu’on ne l’entend en général. Il s’est donné les moyens de s’exprimer, on lui a beaucoup reproché de s’être enrichi : « J’ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés, que j’ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre. » Il avait compris que pour mener les combats qu’il voulait, il avait besoin de cette indépendance ; et des combats, il en a menés et avec succès, mettant sa notoriété au service de l’affaire Calas ou du chevalier de la Barre notamment. Son ennemi était le fanatisme, et le détachement son arme, comme ici dans Candide : « Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris : d’abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique et beaucoup de médisance ; on parla même de livres nouveaux. » À Madame du Deffand : « Quand je vous aurai bien répété que la vie est un enfant qu’il faut bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme, j’aurais dit tout ce que je sais. » Paul Morand : «Tachez donc de n'avoir pas toujours raison», écrit, en 1752, Voltaire à Frédéric II. C'est ce qu'on a envie de dire à Voltaire, dont chacune des trois mille lettres est si convaincante. » Nietzsche le vénérait au-delà de tout : « Voltaire était avant tout, au contraire de tout ce qui a tenu la plume après lui, un grand seigneur de l’intelligence. »

Raymond Alcovère

Les Fleurs du mal (Charles Baudelaire)

baudelaire, Les Fleurs du malTravailleur acharné, ce qu’on oublie souvent, il a laissé dix volumes, bien que mort à quarante-deux ans, avec bien peu de déchets. « Ce qui est inouï en Baudelaire, écrit Claude Roy dans sa préface aux Œuvres complètes, c’est la superposition et la fusion méditée d’harmoniques jamais assemblés avant lui ». En effet, Baudelaire, à partir d’une première version du poème, assez classique, parnassienne, enrichit au fur et à mesure son texte par l’ajout de nouvelles images, plus riches, plus fouillées, plus étranges, et ce travail par couches successives, – comme un sculpteur qui peu à peu met à jour son œuvre à partir d’une masse informe – a accouché des chefs-d’œuvre qu’on connaît, intemporels. Il est la volupté même, lui qui a écrit : « La Révolution a été faite par des voluptueux. » « Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends ; et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse. » Le vrai paradis artificiel de Baudelaire, c’est la peinture » écrit encore Claude Roy.  Son jugement est infaillible, il reconnaîtra, souvent avant tout le monde, les grands écrivains, peintres et musiciens de son temps. En réalité, tout l’intéresse, le nourrit. Proust a dit de lui : « Comme c’est plus audacieux que tout ce qu’on trouve audacieux ». Il est le poète des Correspondances qu’il n’a cessés de chercher « entre la nature et l’esprit, entre l’espace visuel et l’espace du dedans, entre les images et les sons, entre la peinture et la poésie ». D’un foudroyant pessimisme aussi : « L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu ». Mais lucide aussi : dans l’édition originale des Fleurs du mal (1857), on trouve cette exergue de Théodore Agrippa d’Aubigné : « Mais le vice n’a point pour mère la science. Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance. » Et pourtant, le jugement sur Les fleurs du mal n’a été définitivement cassé qu’en 1949. Son œuvre est parsemée d’éclairs : « L’aube grelottante en robe rose et verte. » « Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large, /  Chargé de toile et va roulant / Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. » « Mais le vert paradis des amours enfantines. » « Valse mélancolique et langoureux vertige. » « J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre. » « Ta tête, ton geste, ton air / Sont beaux comme un beau paysage / Le rire joue en ton visage / Comme un vent frais dans un ciel clair. » « Ô mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre ! » Et quelle trouvaille extraordinaire que : « Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur, d’aller là-bas vivre ensemble… » Quant aux Bijoux, il faudrait le citer en entier… Même s’il a écrit « Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, l’art est long et le temps est court. » il nous laisse en héritage tant de chefs-d’œuvre et son étonnante lucidité : « En somme, devant l’histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s’emparant du télégraphe et de l’Imprimerie nationale, gouverner une grande nation. Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s’accomplir sans la permission du peuple, et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu. » Ou encore : « Être un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l’unique chose importante. » Il projetait d’ajouter à la liste des droits de l’homme, celui de se contredire et celui de s’en aller.

Raymond Alcovère

Sur la route (Jack Kerouac)

Sur la route, Jack Kerouac« On était dans les montagnes ; il y avait une merveille de soleil levant, des fraîcheurs mauves, des pentes rougeoyantes, l’émeraude des pâturages dans les vallées, la rosée et les changeants nuages d’or (…) Bientôt ce fut l’obscurité, une obscurité de raisins, une obscurité pourprée sur les plantations de mandariniers et les champs de melons ; le soleil couleur de raisins écrasés, avec des balafres rouge bourgogne, les champs couleur de l’amour et des mystères hispaniques. Je passais ma tête par la fenêtre et aspirais à longs traits l’air embaumé. C’étaient les plus magnifiques de tous les instants. » Rarement sans doute un livre a aussi bien collé à une génération, servi de révélateur à une époque : Sur la route, écrit en 1951 (publié en 1957) sera un phénomène. Il va incarner la Beat Generation, mouvement né de la rencontre en 1943-44 entre Jack Kerouac, Allan Ginsberg et William Burroughs, tous trois écrivains et poètes. Beat au départ signifie vagabond, puis renvoie au rythme de l’écriture, proche de celle du jazz, et même à béatitude (Kerouac sera très influencé par sa rencontre avec Gary Snyder qui l’initiera au bouddhisme et à la spiritualité, expérience qu’il racontera dans Les clochards célestes). Ainsi vont naître les beatniks. Une déferlante que Kerouac incarnera malgré lui et qui le dépassera. Mais c’est une autre histoire. Reste le livre. Et sa force, sa puissance, la sincérité qui s’en dégage. Ecrit en trois semaines, sur un unique rouleau de papier. On y croise des centaines de personnages, de lieux, poussés par une écriture rythmée, endiablée, frénétique. Une écriture comme un souffle, une pulsation, un battement, un beat. « Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam-session un dimanche après-midi », écrira-t-il. Comme le souligne Yves Le Pellec (Jack Kerouac. Le verbe vagabond) : « Kerouac est nettement plus préoccupé de rythme, de relief, d’intensité que de pensée. (…) Son texte laisse toujours une large place au hasard et à l’arbitraire. » En effet, son écriture est physique. Il mouillait sa chemise, au sens propre du terme. Comme un musicien se sert de son corps, il utilisait les mots comme des notes. Avant tout, Sur la route, c’est le portrait d’un personnage invraisemblable et pourtant bien réel, Neal Cassady (Dean dans le roman), qui fut l’ami et l’inspirateur de Kerouac : « Un gars de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j’aurais avec lui, j’allais entendre l’appel d’une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse ; et si je devais avoir quelques ennuis, si même Dean devait ne plus vouloir de moi comme copain et me laisser tomber, comme il le ferait plus tard, crevant de faim sur un trottoir ou sur un lit d’hôpital, qu’est-ce que cela pouvait me foutre ?… Quelque part sur le chemin je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare. » En pleine période du maccarthysme, d’Einsenhower, une autre Amérique se dessine : « Un soir de lilas, je marchais, souffrant de tous mes muscles, parmi les lumières de la Vingt-septième Rue et de la Welton, dans le quartier noir de Denver, souhaitant être un nègre, avec le sentiment que ce qu’il y avait de mieux dans le monde blanc ne m’offrait pas assez d’extase, ni assez de vie, de joie, de frénésie, de ténèbres,  de musique, pas assez de nuit. Je m’arrêtais devant une petite baraque où un homme vendait des poivrons tout chauds dans des cornets de papier ; j’en achetai et tout en mangeant, je flânai dans les rues obscures et mystérieuses. J’avais envie d’être un mexicain de Denver, ou même un pauvre Jap accablé de boulot, n’importe quoi sauf ce que j’étais si lugubrement, un homme blanc désabusé. » Une Amérique dont les lieux mythiques sont le Mississippi : « Une argile délavée dans la nuit pluvieuse, le bruit mat d’écroulements le long des berges inclinées du Missouri, un être qui se dissout, la chevauchée du Mascaret remontant le lit du fleuve éternel, de brunes écumes, un être naviguant sans fin par les vallons les forêts et les digues » et San Francisco bien sûr : « Soudain, parvenus au sommet d’une crête, on vit se déployer devant nous la fabuleuse ville blanche de San Francisco, sur ces onze collines mystiques et le Pacifique bleu, et au-delà son mur de brouillard comme au-dessus de champs de pommes de terre qui s’avançait, et la fumée et l’or répandu sur cette fin d’après-midi. » Cette Amérique-là ne peut trouver son point d’orgue qu’au Mexique, la terre promise : « Derrière nous s’étalait toute l’Amérique et tout ce que Dean et moi avions auparavant appris de la vie, et de la vie sur la route. Nous avions enfin trouvé la terre magique au bout de la route et jamais nous n’avions imaginé le pouvoir de cette magie. » Un peu plus loin : « Chacun ici est en paix, chacun te regarde avec des yeux bruns si francs et ils ne disent mot, ils regardent juste, et dans ce regard toutes les qualités humaines sont tamisées et assourdies et toujours présentes. » Même si la frustration, le désespoir ne sont jamais absents, un sentiment de jubilation, de frénésie traverse tout le livre. Tout semble toujours possible, et cette route qui défile et ne s’arrête jamais (à l’image de ce rouleau de papier lui aussi ininterrompu), c’est le grand courant de la vie qui la traverse de part en part. Le plus étonnant dans tout ça, c’est que tout est vrai, rien n’est inventé. Kerouac a bourlingué (comme Cendrars), observé et il a une mémoire extraordinaire. Yves Le Pellec le résume bien : « Kerouac est un prodigieux badaud, il est obsédé de la totalité, il voudrait tout faire entrer dans ses phrases tentaculaires, entêtées ». Il a expliqué lui-même sa technique : « Ne pars pas d’une idée préconçue de ce qu’il y a à dire sur l’image mais du joyau au cœur de l’intérêt pour le sujet de l’image au moment d’écrire et écris vers l’extérieur en nageant dans la mer du langage jusqu’au relâchement et à l’épuisement périphérique. » Kerouac est avant tout un écrivain. Avant son succès foudroyant, il venait d’écrire douze livres en sept ans (1950-1957), sans répit, sans aide, sans confort, sans argent et sans reconnaissance. Aussi il vivra mal le succès, le vedettariat qui l’assailliront d’un coup. Il sombrera dans la paranoïa. « Toute ma vie, écrira-t-il en 1957 dans un bref résumé autobiographique à la demande d’un éditeur, je me suis arraché le cœur à écrire» Lucide  : « Soyez conscient que l’envie règne, mais que le destin juge. » et dans une lettre à Neal Cassady en 1950 : « Je renonce à toute fiction. J’espère que je deviendrai moins littéraire et plus intéressant à mesure que je progresse dans la vérité effective de ma vie. Il n’y a rien d’autre à faire que d’écrire la vérité. Il n’y a pas d’autre raison d’écrire. L’Église est le dernier sanctuaire de ce monde, le premier et le dernier. »

Raymond Alcovère

Le Secret (Philippe Sollers)

Philippe Sollers, le secretOn s’en rendra compte probablement plus tard, mais c’est l’écrivain français le plus important de la période. Il propose une vision du monde complète et homogène, sans rien laisser de côté, en rassemblant et harmonisant des univers aussi vastes et divers que la Chine, la Grèce, le 18ᵉ, la peinture, la poésie, la musique, la religion catholique, la sexualité ou la politique. Toujours sous forme d’ouverture, il offre à lire ou regarder, notamment grâce à un sens consommé de la citation, nombre d’écrivains, penseurs et artistes : « Il n’y a qu’une seule expérience fondamentale à travers le Temps. Formes différentes, noms différents, mais une même chose. Et c’est là, précisément le roman. » Audace de pensée, originalité, esprit critique, sens de la formule, de l’esquive et de l’attaque. Avec lui, la poésie n’est pas séparée de la pensée, ni de l’action. Il ajoute, provoquant : « La poésie, c’est la guerre. » S’inspirant de Sun Tzu : « Si vous connaissez vos ennemis et que vous vous connaissez vous-même, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. » Sa stratégie est clairement posée : « Ce que l’ennemi attaque, je le défends, ce qu’il défend je l’attaque. » Le difficile bien sûr est de connaître l’ennemi. Il le décrit dans Éloge de l’Infini : « Car l’Adversaire est inquiet. Ses réseaux de renseignement sont mauvais, sa police débordée, ses agents corrompus, ses amis peu sûrs, ses espions souvent retournés, ses femmes infidèles, sa toute-puissance ébranlée par la première guérilla venue. Il dépense des sommes considérables en contrôle, parle sans cesse en termes de calendrier ou d’images, achète tout, investit tout, vend tout, perd tout. Le temps lui file entre les doigts, l’espace est pour lui de moins en moins un refuge. Les mots « siècle » ou « millénaire » perdent leur sens dans sa propagande. Il voudrait bien avoir pour lui cinq ou dix ans, l’Adversaire, alors qu’il ne voit pas plus loin que le mois suivant. On pourrait dire ici, comme dans la Chine des Royaumes combattants, que « même les comédiens de Ts’in servent d’observateurs à Houei Ngan ». Le Maître est énorme et nu, sa carapace est sensible au plus petit coup d’épingle, c’est un Goliath à la merci du moindre frondeur, un Cyclope qui ne sait toujours pas qui s’appelle Personne, un Big Brother dont les caméras n’enregistrent que ses propres fantasmes, un Pavlov dont le chien n’obéit qu’une fois sur deux. Il calcule et communique beaucoup pour ne rien dire, l’Adversaire, il tourne en rond, il s’énerve, il ne comprend pas comment le langage a pu le déserter à ce point, il multiplie les informations, oublie ses rêves, fabrique des films barbants à la chaîne, s’endort devant ses films, croit toujours dur comme fer que l’argent, le sexe et la drogue mènent le monde, sent pourtant le sol se dérober sous ses pieds, est pris de vertige, en vient secrètement à préférer mourir. » Son livre fondateur, outre Paradis, est Femmes, avec cette fameuse phrase : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment. » Le Cœur absolu, Le Secret, Les Voyageurs du temps, l’Étoile des amants, Guerres secrètes sont les autres sommets de son œuvre. Ses recueils d’articles : La Guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait et Fugues, permettent d’explorer son univers et la diversité de ses sources d’inspiration. Son écriture déborde de légèreté et d’ironie quand il écrit pour la presse (textes regroupés pour certains dans Littérature et politique). Son but, toujours, inciter à lire : « Mauvais rapport avec le langage, mauvais rapport avec l’Être : c’est la même chose. » La question est centrale : « C’est dans les textes que s’opèrent les identifications décisives. » « Savoir lire, c’est aussi pouvoir tout lire sans rejets et sans préjugés : Claudel et Céline, Artaud et Proust, Sade et la Bible, Joyce et Mme de Sévigné. Prouvez-le, montrez que vous n’êtes pas un esprit religieux. Savoir lire, c’est vivre le monde l’histoire et sa propre existence comme un déchiffrement permanent. Savoir lire, c’est la liberté ». Il n'a de cesse de bousculer les idées reçues, ce qui lui vaut tant d'ennemis, notamment avec « le catholicisme comme négation de la religion » que Jean-Hugues Larché commente ainsi : « L'écrivain maintient que le catholicisme est un athéisme et que la religion catholique est celle qui contient le moins de religion. » Ces mots dans Le Secret le résument bien : « J’aime écrire, tracer les lettres et les mots, l’intervalle toujours changeant entre les lettres et les mots, seule façon de laisser filer, de devenir silencieusement et à chaque instant le secret du monde. N’oublie pas, se dit avec ironie ce fantôme penché, que tu dois rester réservé, calme, olympien, lisse, détaché ; tibétain en somme… Tu respires, tu fermes les yeux, tu planes, tu es en même temps ce petit garçon qui court avec son cerf-volant dans le jardin et le sage en méditation quelque part dans les montagnes vertes et brumeuses, en Grèce ou en Chine… Socrate debout toute la nuit contre son portique, ou plutôt Parménide sur sa terrasse, ou encore Lao-Tseu passant, à dos de mulet, au-delà de la grande muraille, un soir… Les minutes se tassent les unes sur les autres, la seule question devient la circulation du sang, rien de voilé qui ne sera dévoilé, rien de caché qui ne sera révélé, la lumière finira bien par se lever au cœur du noir labyrinthe. Le roman se fait tout seul, et ton roman est universel si tu veux, ta vie ne ressemble à aucune autre dans le sentiment d’être là, maintenant, à jamais, pour rien, en détail. Ils aimeraient tellement qu’on soit là pour. Qu’on existe et qu’on agisse pour. Qu’on pense en fonction d’eux et pour. Tu dois refuser, et refuser encore. Non, non et non. Ce que tu sais, tu es le seul à le savoir. » Il exalte la poésie, la gratuité, l’amour pour s’opposer à l’Adversaire : « La règle générale est de raconter des amours impossibles, des impasses, des drames, des récriminations, des échecs, et moi je fais le contraire. » Comme il l’a écrit lui-même dans Passion fixe, ses livres ressemblent à des tableaux cubistes, où la réalité est montrée sous des angles différents qui se multiplient avant de se rassembler de sorte que l’apparent désordre laisse peu à peu place à une savante construction. Selon une technique chinoise très ancienne : « Quand on le déroule, ce livre remplit l’univers dans toutes ses directions, et, quand on l’enroule, il se retire et s’enfouit dans son secret. Sa saveur est inépuisable, tout y est réelle étude. Le bon lecteur, en l’explorant pour son plaisir, y a accès ; dès lors, jusqu’à la fin de ses jours, il en fait usage, sans jamais pouvoir en venir à bout. » Dans un entretien avec Philippe Lejeune en 2009, il précise : « Il est fort possible – mais le temps seul le dira – qu'il s'agisse d'une entreprise métaphysique portant sur une expérience très singulière, dont les rapports avec la littérature seraient tangents, épisodiques, dépendant des situations historiques et en tout cas où l'essentiel ne serait pas là. Il ne s'agirait pas de littéraire à proprement parler et peut-être même pas de littérature. » Roland Barthes l'a noté dans  Sollers écrivain : « celui-ci, pratique, de toute évidence, une écriture de vie. »

Raymond Alcovère

Poésies (Rimbaud)

rimbaud,illuminations

La période de création littéraire de Rimbaud dure seulement 4 ans (de 15 à 19 ans !) L’image de l’adolescent fragile, diffusée partout, est trompeuse : il était plutôt grand (1, 79 mètres), solide, bien bâti, avec de très grandes mains. On marchait beaucoup à l’époque et lui aura marché toute sa vie. Ainsi Verlaine voit débarquer à Paris avec un mélange de stupeur et de désir un immense gaillard malgré son jeune âge, beau comme un dieu et au parler mêlé de patois ardennais. Il est incommensurablement en avance sur tout le monde, d’une intelligence et d’une sensibilité hors normes, sauvage, réfractaire déjà, il dormait dans des péniches souvent à Paris, un sans domicile fixe. Les poètes académiques de l'époque que lui présentent Verlaine l'ennuient vite ; dans l’entresol d’une brasserie du quartier Saint-Sulpice, au milieu des Vilains Bonhommes,  du fond de la salle, il ponctue chaque vers d’un Merde retentissant. Dans le tableau de Fantin-Latour (Le Coin de table), il est le seul à tourner la tête ostensiblement de l’autre côté. Il comprend vite qu'il n'a rien à faire avec eux, il perd son temps et s'en va ; « la pensée réclame de larges tranches de temps. » écrira-t-il. Il apprend plusieurs langues, voyage dans toute l’Europe... En 1876, engagé volontaire dans l’armée néerlandaise, il part à Java, déserte, traverse la jungle de l’île, puis s’embarque comme marin sur le Wandering Chief, revient en Europe via Le Cap, Sainte-Hélène, les Açores puis l’Irlande. Un peu plus tôt, au printemps, il arrive à Vienne ; refoulé par la police autrichienne, il rentre en France, à pied, par l’Allemagne du Sud. L’année suivante, ce seront Stockholm, la Norvège, Rome, l’an d’après Milan et Gênes. Ensuite il y aura Chypre et le Harar bien sûr. A-t-il été agent secret ? C’est que Philippe Sollers évoque dans Studio : « - Quoi ? Vous insinuez que Rimbaud, le grand poète maudit, aurait été recruté par les Services britanniques lors de ses séjours à Londres ? Qu’il aurait eu, à travers ses relations avec des exilés de la Commune de Paris, quelques dîners confidentiels avec Marx ? Qu’il aurait travaillé ensuite pour Sa Majesté en Abyssinie ? – Mais non, mais non… Quoique, s’agissant de Rimbaud, ce ne serait là qu’une variante à tous les délires qu’il a suscités. Pourtant, à Brême, quand il veut s’enrôler dans la marine américaine… Son passage dans la légion étrangère de Hollande jusqu’à Batavia… Stockholm, où il passe pour marin… Copenhague… Norvège… Gênes, Milan, Alexandrie… Chypre… Et l’Egypte, l’Arabie, l’Ethiopie… Banale activité commerciale ? Simple trafic d’armes ? Allons, allons… » Une vie entière ne suffirait pas à épuiser tout ce que contiennent Une Saison en enfer et les Illuminations. Sa Lettre du voyant (il a seize ans et demi) reste un monument  où il pose les jalons de sa vie future: « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens (on notera le raisonné) (…) Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant (…) La Poésie ne rythmera plus l’action : elle sera en avant ! (…) Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. Car JE est un autre. (…) J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. ». Rimbaud a semé des pépites innombrables : « Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir et je vécus étincelle d’or de la lumière nature. »  « Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, — en une plage pour deux enfants fidèles, — en une maison musicale pour notre claire sympathie, — je vous trouverai. » « La nuit vient, noir pirate, aux cieux d’or débarquant » et celle-ci, une des plus magiques jamais écrites en français : « À la lisière de la forêt, – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvres d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en ciel, la flore, la mer » « Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. » « Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel, et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit. » « La main d’un maître anime le clavecin des près. » On parle moins de ses Proses évangéliques, elles sont pourtant étonnantes : « Jésus dit : « Allez, votre fils se porte bien. » L’officier s’en alla, comme on porte une pharmacie légère, et Jésus continua par les rues moins fréquentées. Des liserons orange, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d’or et les marguerites demandant grâce au jour. » Sa sœur Isabelle qui l’assiste lors de son étrange agonie à Marseille en 1891, raconte : « Par moments, il est voyant, prophète, son ouïe acquiert une étrange acuité. Sans perdre un instant connaissance (j’en suis certaine), il a de merveilleuses visions : il voit des colonnes d’améthyste, des anges marbre et bois, des végétations et des paysages d’une beauté inconnue, et pour dépeindre ces sensations il emploie des expressions d’un charme pénétrant et bizarre (…) Je crois que la poésie faisait partie de la nature même d’Arthur Rimbaud ; que jusqu’à sa mort et à tous les moments de sa vie, le sens poétique ne l’a pas abandonné un instant. » Il a inventé la couleur des voyelles. Il est le plus grand de tous les poètes. On peut relire et méditer à l’infini : « Elle est retrouvée, quoi ? L’éternité, c’est la mer mêlée au soleil.  Mon âme éternelle, observe ton vœu, malgré la nuit seule, et le jour en feu. Donc tu te dégages des humains suffrages, des communs élans ! tu voles selon... – Jamais l’espérance, pas d’orietur, science et patience, le supplice est sûr. Plus de lendemain, braises de satin, votre ardeur est le devoir. Elle est retrouvée ! — Quoi ? — l'Éternité. C'est la mer mêlée au soleil.» Une Saison en enfer, qui mérite une lecture minutieuse, car il s’y raconte tout entier se termine par ses mots : « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » Philippe Sollers : « Il y a beaucoup de gens qui pensent que Rimbaud est simplement un poète, c’est un contresens complet, c’est un métaphysicien qui raconte une expérience extraordinairement nouvelle et importante. » Marcelin Pleynet souligne : « l’unique, l’extraordinaire, l’absolue liberté d’esprit de Rimbaud (…) Sa langue est, en tant qu'elle est, essentiellement, une autre langue qui parle dans la langue française.» Et par conséquent, pas forcément accessible. Ses déclarations, au final, ne sont pas si  invraisemblables : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. » Ou ceci, tout simplement : « Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, — loin des gens qui meurent sur les saisons. »

Raymond Alcovère

jeudi, 23 avril 2020

La littérature fantastique

E. Rodriguez Monegal, Borges« La littérature fantastique emploie la fiction non pour s’évader de la réalité, comme le croient certains détracteurs superficiels de Borges, mais pour exprimer une vision plus complexe de la réalité.»
E. Rodriguez Monegal, Borges par lui-même.

Faciilement

Borges, flor garduño"Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n'est réel."
Borges

Photo : Flor Garduno

mardi, 21 avril 2020

En avoir ou pas

DkwKfQmX0AAQP9u.jpg large.jpg « Tout ce que vous aviez à faire, c’était d’écrire une seule phrase vraie. Commencez par écrire la phrase la plus vraie que vous connaissiez. »

Ernest Hemingway

 

 

Trois ans que je bossais à la Direction Centrale du Renseignement intérieur, quand, un lundi gris, le patron m’a convoqué dans son bureau. Je savais déjà que dans ce métier, il faut s’attendre à tout et ne s’étonner de rien. Le boss, qui n’était pas le roi des préambules, me demanda d’emblée :

- Vous êtes plutôt pro ou anti-corrida ?

- Ni pour ni contre.

- Vous êtes méridional pourtant ?

- Quand j’étais gamin, mes parents m’ont emmené en voir une, à Bayonne, mais j’étais trop jeune, je ne m’en souviens plus, et puis une autre fois, j’étais ado, à Nîmes, mais pas de chance, elle était ratée, alors du coup, je n’y suis pas retourné.

- Votre idée là-dessus ?

- Que ça fait partie de notre patrimoine, en même temps tout ce qu’on découvre sur la sensibilité des animaux peut poser problème, mais je comprends mal l’hystérie des anti.

- Enlevez-moi tout ça de votre tête. Il me faut une note précise et circonstanciée. En haut-lieu, cette agitation interroge, mine de rien ; les opposants gagnent du terrain, je veux un rapport pointu. Trois pages pas plus.

- Ok, j’achète, vous me donnez combien de temps ?

- Trois jours, pas plus, il me la faut jeudi à 8 H ; réductions budgétaires mon vieux ! Et discrétion surtout. Ne vous inscrivez nulle part, les opposants sont présents partout ; la semaine dernière un restaurateur à Sète s’est fait menacer pour avoir publié sur Facebook l’annonce d’une expo de photos sur la corrida dans son établissement. Lui-même n’est pas aficionado, les photos lui plaisaient c’est tout ! Sète c’est près de chez vous non ?

- Oui, étonnant en effet !

        En réalité, j’étais assez content de moi. J’avais fait bonne figure. Le coup du détachement avait marché, face au patron qui a de la bouteille quand même. Le taureau fait partie de mon histoire. D’abord parce que mes grands-parents paternels sont originaires de la vallée de l’Ebre, village de Tivenys, en Catalogne, près du pays valencien. Quant à mes grands-parents maternels, ils ont vécu à Lunel-Viel dans l’Hérault et j’y passais mes vacances étant gamin. On y parlait de taureaux en permanence. Tout le monde avait toujours plusieurs aventures à raconter, de taureaux échappés dans la campagne. On avait la trouille du coup de se retrouver à son tour nez à nez avec un biou, au détour d’un chemin ou au milieu d’une vigne. Celui qui racontait l’anecdote essayait de faire le plus peur possible, mais en général l’histoire finissait bien.

Tout d’un coup, Paris et sa grisaille s’étaient éloignés. De retour dans mon bureau, je commençais par les documents officiels. J’imaginais en les lisant les conseillers techniques en charge du dossier au gouvernement – j’ai passé quelque temps dans les cabinets ministériels – capables d’avaler n’importe quel rapport en un temps record, de pondre des notes impeccables, tout en vivant en circuit fermé entre le 6 ème et le 8 ème arrondissements, sauf les vacances dans de belles résidences en Bretagne ou dans le sud-ouest. Avec l’obsession constante du pouvoir, le goût des places. Je passai très vite sur un fatras de gloses et de conclusions, cocasses sans doute si j’avais eu un peu plus de temps.

J’attaquai ensuite et pour le reste de la journée les ouvrages de référence puis me lavai la tête en regardant des vidéos sur la toile. Voir le torero se retourner et ignorer la bête menaçante derrière en imposait quand même. Quant aux anti badigeonnés de ketchup avec leurs fausses banderilles collées au corps sous le crépitement des appareils photo...

Le soir en rentrant chez moi, je me demandais en ouvrant une bouteille de Costières de Nîmes où irait mon papier. Dans notre métier, il y a une scène de film culte : c’est la dernière des Aventuriers de l’arche perdue. Après que tout le monde s’est battu jusqu’au bout, que les cadavres se sont accumulés, deux heures durant, pour s’emparer de la précieuse relique, une fois récupérée par les services secrets américains, elle finit dans une caisse au fin fond d’un hangar immense et improbable, à nouveau oubliée pour l’éternité. Si on n’a pas cette image en tête, inutile de faire ce job.

Quand même, le lendemain, j’étais content d’aller au boulot. Comme si je m’occupais de moi, pour une fois. Je décidai d’aller à la BNF ; j’aime voir le monde avec d’autres yeux, de vrais gens autour, sinon j’ai l’impression de penser tout le temps comme un flic. Calé sur mon siège, je commençai la journée avec YouTube, et je tombai sur une corrida de Javier Conde : un pur moment de sensualité, danse macabre, furieusement érotique. Au milieu d’un déluge de couleurs, de bruits, de fête, l’irruption soudaine, violente de cette bête féroce, noire, menaçante… C’est évident, ce spectacle sans coulisses est trop irradiant de chair, de luxure, de vie. Et puis c’est un rapport de domination : pas très politiquement correct aujourd’hui, même si en coulisses justement...

J’ai senti dans mon corps pour la première fois le duende. En rentrant au bureau je me suis acheté L’été dangereux. Hemingway m’a toujours ému. L’adieu aux armes m’avait bouleversé, à quinze ans. Enfin quelqu’un qui écrivait avec ses tripes. Pas pour faire des phrases. Pourtant il n’y a pas de vie plus éloignée de la mienne. Sa capacité à aller au combat, son corps extraordinaire ; et moi qui passe mes journées dans des livres ou devant un ordinateur... Lui n’aimait que ceux qui se sont battus ou qui ont été mutilés. Il s’est battu et a été mutilé. Jusqu’à ce coup de carabine fatal du 2 juillet 1961.

Il était dérangeant. Et justement, la corrida dérange. Le torero est un être d’exception, voilà peut-être ce qui choque la morale universaliste en cours. Cette certitude de frôler la mort à chaque seconde, on l’a en lisant Hemingway. Car de la mort, il parle tout le temps.

Histoire d’être un peu plus avec Papa ce soir, je me sers un verre de Dalmore, douze ans d’âge. Pour faire vieillir son whisky, la distillerie utilise des fûts de sherry en provenance de la mythique bodega González Byass en Andalousie. Je répète ce mot magique : Andalucia... « La prose est architecture et non décoration d’intérieur. » Voilà comment Papa décrit les faenas d’Antonio Ordoñez. C’est bien ça, à la cape ou à la muleta, le torero sculpte l’espace autour de lui.

J’ai le déclic. La corrida est une histoire de héros solitaire, de courage et de mort : valeurs en baisse par les temps qui courent. Surtout ne rien regarder en face, rien qui fâche. Le torero lui s’offre et affirme son propre détachement face à une vie ennuyeuse, monotone. Il méprise le danger mais sans faire de spectacle. Face au taureau, on ne peut pas faire semblant.

Du coup, le lendemain, je redouble d’énergie pour aborder la question des anti. Ils veulent étendre aux animaux des droits qu’on ne reconnaissait qu’aux hommes. Mais en limitant à l’homme le droit de devoir respecter l’animal. Ils semblent ignorer que les animaux sont des prédateurs entre eux. Alors faut-il empêcher au nom du droit des souris les chats à les faire souffrir avant de les dévorer ?

Pour les anti, l’animal, espèce unique, est forcément une victime et souffre. Du coup il faut le protéger. Or justement, l’extrême diversité des espèces a de tous temps induit une grande variété de nos comportements face à eux. Et c’est vrai qu’il faut changer maintenant notre relation aux animaux, puisqu’ils ont une sensibilité, l’homme a été trop loin dans le rôle du prédateur.

Car la corrida est construite sur ce principe : c’est l’animal qui doit mourir et non l’homme. Même s’il peut arriver exceptionnellement que ce soit le contraire. La corrida est un combat, inégal mais loyal. L’intelligence et la ruse contre l’instinct et la force. C’est là où le matador, le grand matador va faire toute la différence. Dès son entrée dans l’arène, il observe minutieusement le taureau, ses moindres gestes, réactions, et par là, construit son travail jusqu’à l’estocade. À la fin c’est la mort qui gagne. Cette mort qu’on repousse toujours.

Papa lui, s’est donné la mort tout seul, quand il a compris qu’il ne pouvait plus vivre, plus écrire. Un vrai torero ne doit jamais subir les événements. Le duende Hemingway l’avait. Le duende et l’aguante. J’aime ces mots intraduisibles.

Voilà, ma note est pratiquement bouclée. Je n’ai jamais mis les pieds au Harry’s Bar. Eh bien ce soir, j’y vais, en hommage à Papa. Je commande un Blue Lagoon. Me sens déjà plus léger. Il y a du monde mais pas de visage antipathique. Au fur et à mesure, les gorgées de cocktail répandent leur chaleur bienfaisante, des étoiles s’allument devant tout ce que je vois. Tous ces gens sont loin de moi, mais bien à leur place, rien de gênant là-dedans. Je ressens même une vague harmonie, une fluidité qui va bien avec la nuit.

Sans savoir pourquoi, j’ai une chanson de Léo Ferré en tête, qu’écoutait mon père il y a longtemps : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles. À certaines heures pâles de la nuit. Près d´une machine à sous, avec des problèmes d´hommes simplement, des problèmes de mélancolie ».

C’est alors qu’une fille entre, vraiment jolie, non je ne rêve pas, il flotte une vibration dans l’air à sa suite. Brune aux cheveux courts, le regard qui lance des éclairs, à peine rentrés. L’air vivante, un peu comme si les autres dormaient et elle non. Elle s’installe au bar. Me semble totalement inaccessible. Je repense à l’aguante : à un moment, le repos est plus fort que le mouvement.

Elle commande un cocktail, puis, tourne autour des tables un instant et comme elles sont toutes prises, vient vers moi, il y a une place libre, en me demandant si elle peut s’asseoir : « je me ferais petite », dit-elle.

J’ouvre des yeux ronds, puis calme-toi, je me dis. Elle se moque sans doute ou bien c’est par coquetterie, cesse ta parano, tu devrais sortir plus souvent voilà tout. Au Harry’s, il y a les plus jolies filles de Paris, tout le monde le sait. C’est naturel.

Je me rappelle alors qu’elle m’a posé une question. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas mon genre de dire non. Un sourire béat irradie mon visage, on peut tout traverser dans ces moments-là. Le barman avant d’interpréter son solo de shaker échange quelques réflexions avec deux ou trois autres clients. Manifestement, ils ne la connaissent pas, ça n’a aucune importance d’ailleurs.

- On dirait qu’ils n’ont jamais rien vu, elle dit.

- Peut-être qu’ils n’ont jamais rien vu, je lui réponds, qu’ils sont vraiment niais, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure !

Elle a un petit rire glacé. Ses dents sont superbes. Je continue :

- En quoi est-ce si extraordinaire d'être très jolie ? Vous avez bien le droit de vivre comme les autres non, de vous faire oublier, je ne sais pas moi, de ne pas être dans votre assiette ?

- Vous compatissez en quelque sorte !

- Là vous allez un peu loin ! Non, vous avez l’air plutôt dans votre assiette ! Pourquoi êtes-vous entrée dans ce bar ?

- J’avais envie de m’asseoir…

- Ces types sont en train d’imaginer des scénarios incroyables, le plus simple est toujours le plus éloigné !

- Vous permettez ?

Elle se met à pianoter sur son portable. Je trouve ce geste très érotique chez certaines femmes, avec leurs doigts fins. J’essaie de ne pas trop la regarder. Le détachement c’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, mais ce soir-là, j’y arrive tranquille, tout coule. Puis elle referme son clavier, avec la même élégance. Les cocktails m’ont désinhibé. Je reprends la parole au bond :

- C’est marrant, les gens ont l’air heureux, insouciants…

- Ah bon, ils ne devraient pas ?

- Si au contraire, c’est bien que les gens soient heureux, ils font moins de conneries !

- Vous, vous êtes dans la police…

- Non, mais j’aurais dû, tiens, je me serais moins ennuyé !

- Vous vous ennuyez ?

- Oui, il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte, mais je suis bien obligé de le reconnaître.

Elle rit, puis répond :

- C’est dommage !

- Pas du tout ! Je suis pour le droit à l’ennui. Pourquoi vouloir toujours remplir le vide, c’est épuisant à la fin.

- Vous êtes marrant !

- ...

- En tout cas, vous l’êtes !

- Ce soir, je me sens bien. La beauté est mystérieuse, elle fait peur, comme le bonheur. Elle vous isole j’en suis sûr.

- L’isolement a du bon parfois, mais pour le reste je ne me sens pas vraiment différente, et heureusement d’ailleurs ! Vous voyez, vous ne vous ennuyez pas !

- Je vous dois la vérité, en fait je ne m’ennuie pas, disons que c’est plutôt rare.

- Là vous êtes déjà plus crédible ! Vous avez osé me mentir ? Et vous avouez tranquillement ! Mais comment vais-je vous croire maintenant ?

- Continuons sur ce ton, et tout ira bien.

- Vous voilà optimiste, puis-je vous offrir un cocktail maintenant ? me demande-t-elle.

- Avec plaisir ! Vous venez souvent ici ?

- C’est la première fois. L’endroit m’a toujours attiré, j’attendais l’occasion !

- À cause d’Hemingway ?

- Oui  !

- Ce type me fascine…

- Il y a de quoi ! Il y avait en lui une forme de noblesse, même s’il a été souvent cabotin et parfois même ridicule, il a eu au moins le courage de s’exposer ; c’est sa volonté qui a guidé sa vie, c’est rare à ce point chez un homme.

- Et chez une femme ?

- Beaucoup moins !

- Vous avez vu le film Le port de l’angoisse ?

- Oui, bien sûr !

- Vous connaissez son origine ?

- On raconte que pendant une partie de pêche peut-être un peu arrosée, Howard Hawks qui voulait faire venir Hemingway à Hollywood lui a demandé quel était son plus mauvais livre. Hemingway lui a répondu sans hésiter une seule seconde: To have or to have not. Eh bien je vais en faire un film génial, tu vas voir ! Et le résultat est là : absolument parfait. C’est sur le tournage que se sont rencontrés Lauren Bacall et Humphrey Bogart, l’émotion est palpable à l’écran !

- Ils ne se sont plus quittés. Et moi non plus je n’ai pas envie de vous quitter, je vous emmène, venez prendre un verre chez moi !

  En emboîtant son pas, je me disais : toréer, c’est tromper la mort sans lui mentir.

Raymond Alcovère

lundi, 20 avril 2020

L'écriture penchée des nuages

Adeline Spengler.jpgJe voudrais être au plus près du monde mais il m’échappe toujours.

 

Une ombre de banyan s’étend mollement sur la mer.

 

 Tout est entré dans le ciel.

 

La nuit est musicale, heureusement.

 

On y lit la portée du jour, nervures, entrelacs, déchirures, reconquêtes, fractures, apaisement.

 

Les bateaux sont des libellules d’eau.

 

Le navire décrit une courbe pour éviter les îles qui avancent, promontoires menaçants.

 

 Je vois les reflets d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil.

 

François-René, ta langue est un paroxysme, cet océan aussi le tien.

 

La sirène du steamer mugit.

 

La fumée s’échappe à gros bouillons et rejoint les nuages, effacées leurs traces.

 

Le sillon se dévide dans une infinie lenteur.

 

L’horizon s’enflamme de jets saccadés, monstrueux, barbaresques.

 

Le ciel est une lutte, un amas de lances, un combat fratricide.

 

Ainsi le ciel.

 

De grandes orgues joufflues gonflées de nuit.

 

Une symphonie du nouveau monde.

 

Lumière plombagine.

 

Les éclairs  ouvrent des plaies, un écrin d’enluminures.

 

Reflets zinzolins de l’aurore, devant.

 

A un moment il  ne reste que la fuite, se dissimuler.

 

Fixer des silences, des pauses, masquer le tumulte, l’arrogance, la brutalité du monde.

 

Pluie incessante et chaude.

 

Écriture penchée des nuages.

 

Flaques grises dans les sous-bois de la nuit.

 

Des arbres si hauts qu’on en décèle à peine la hauteur.

 

Les bruits émeraude parviennent étouffés.

 

La chouette est seule dans le silence à ignorer l’obscur.

 

Pour elle l’univers brille d’une étrange lumière, argentée, déployée par une main invisible mais partout présente, l’or du temps.

 

Ce n’est pas un départ, mais une suite.

 

Présence, présence seule.

 

Tisser les mots, le silence et les notes de la pluie.

 

Tisser tout fragment de l’univers.

Raymond Alcovère, extrait de "L'aube a un goût de cerise" N&B éditions, 2010

samedi, 18 avril 2020

Wandering chief

Shoda Koho.jpgL’homme — un agent des services britanniques, installé dans une maison de thé face au débarcadère, observe le va-et-vient des passants, dans une obscurité de glaïeuls. Lent balancement des jonques en guirlande sur la baie.

Enrôlé dans l’armée hollandaise, il a rejoint Batavia, sur l’île de Java, au mois de juin. Son détachement a été envoyé en pleine jungle. Forêt étouffante, dévorée de palétuviers, banians aux racines tressées dans la glaise mais aussi entraînement, discipline, marches forcées et chaleur suffocante.

 Un de ses camarades, français comme lui, n’a pas supporté ce régime. Emporté par la malaria en trois jours. Il fallait l’enterrer au plus vite. L’homme, porté volontaire, a lui-même creusé le trou. Par peur des miasmes, l’unique sentinelle se tenait à l’écart. Après avoir pioché sous le soleil ardent, profitant d’un moment d’inattention du garde-chiourme, il a détalé. Huit jours durant, il s’est nourri de bananes, de noix de coco, fuyant les habitations. Enfin, il a atteint Semarang, l’autre port de l’île, où il a établi un contact, fait son rapport.

Il a rendez-vous le soir même dans une fumerie d’opium. Personne ne l’a suivi. Il grignote des beignets achetés à un marchand ambulant. Dans l’air, flottent des effluves de jasmin et ilang-ilang. La ville se serre au bord d’un fleuve qui serpente vers la mer, entre les forêts de mangroves.

Les lanternes s’allument une à une, dessinant la baie. Alignement hétéroclite des sampans. On se faufile à pied de l’un à l’autre. La fumerie est au bout. Et si c’était un piège, le traquenard idéal ? Comment s’échapper au milieu de l’eau ? Tant pis !

Voilà trois ans, après des ennuis avec la police de son pays, on lui a mis le marché en mains : le bagne ou entrer dans les services. Le choix était facile. Depuis il a beaucoup voyagé, appris l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, l’arabe, le grec et le russe. Cette existence lui plaît, changer d’identité. Surtout, rester introuvable…

Enfin libre ce soir après ces semaines de rigueur militaire, la touffeur de l’air, la poussière, les brimades. Il va se passer des choses intéressantes, c’est sûr. Mieux vaut se fier à l’intuition, en faire une alliée. Très utile dans ce métier. Une forme d’intelligence supérieure, directement en prise avec le destin.

C’est la première fois qu’il vient en Asie ; c’est un peu comme si quelque chose dont il rêvait depuis longtemps se concrétisait. Il enjambe les passerelles entre les jonques. Lourdes odeurs du fleuve, douceâtres, herbes noires glissant dans le courant.

Là, vivent des familles entières qui n’ont pas trouvé d’autre logement. Des enfants gambadent, des volailles caquettent autour des casiers empilés. On pêche des tilapias dans le fleuve. Négoce de la citronnelle, des clous de girofle et de l’indigo. En s’éloignant, on croise des silhouettes plus louches, fleurissent menus ou gros trafics.

Cette jonque est une maison de passe. Une femme aguichante l’aborde. D’un geste, il montre son refus. Alors qu’il enjambe la passerelle, deux hommes, yeux révulsés, armés de kriss, lui barrent le passage. Il leur fait signe qu’il accepte la fille. Au moment d’entrer dans la jonque, il plonge dans l’eau, et s’enfuit à larges brasses. Un peu plus loin, dissimulé derrière une coque, il reprend son souffle et tend l’oreille. Les deux énergumènes poussent des cris de colère puis ricanent avant de regagner leur gourbi. La fille a disparu. Le calme revenu, il dépasse la maison de plaisir puis remonte à pied sec. Il essore ses vêtements. La pochette de cuir où il conserve les documents dans une doublure de sa veste est restée étanche.

La fumerie d’opium se distingue par ces trois lanternes, rouge, bleue et verte. À l’enseigne d’un moineau. Il soulève une lourde tenture. Dit son nom de code. On l’introduit dans une pièce enfumée. Roulis léger. Des joueurs sont attablés devant une partie de mah-jong en buvant de l’arak. Le plus âgé pousse un cri de joie, les autres le congratulent. Une jeune femme asiatique, longiligne, en sarong carmin, entre. Donne un coup d’œil furtif au jeu, puis rassure l’homme :

- C’est une suite très rare, Les huit immortels traversent la mer. Suivez-moi ! Vous avez eu besoin d’un peu de fraîcheur ?

- Oui, quelle épouvantable chaleur !

- Ce sont des imbéciles, vous avez bien fait, vous auriez perdu votre temps !

Ils traversent la cambuse encombrée de hamacs et de provisions. L’intérieur de la fumerie est divisé en cabines de teck noir éclairées par des lampes à huile. Elle le précède dans la plus éloignée. Odeur âcre et poivrée de l’opium. Les bruits de l’extérieur parviennent étouffés. Par le hublot dansent les lumières du port. Entre les boutres glissent bricks, sloops, brigantins…

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, je dois vous informer de la suite de votre mission. Votre rapport est intéressant, très complet, il nous sera utile. Asseyez-vous ! Désolée, mais vous n’aurez pas beaucoup de répit, vous repartez dès demain pour l’Europe…

Elle lui tend des papiers.

- La goélette fait voile vers l’Irlande et sert de liaison aux Hollandais, mais nous ne savons pas exactement qui sont leurs agents, leur nombre… À vous de l’établir. Les Hollandais se sentent forts ici, ils croient maîtriser la situation, mais il n’en est rien. Ils ne pensent qu’à l’argent, comme d’habitude… N’intervenez surtout pas, observez, écoutez ! S’ils se méfient, descendez à la première escale, ne prenez pas de risques ! Il s’agit du Wandering chief, transport de sucre. Vous vous appellerez Holmes. Vous êtes déjà enregistré, tout est en règle.

- Le bateau transporte-t-il autre chose que du sucre ?

- Probablement, à vous de vérifier… Pas trop mécontent de partir ?

- J’aime bien l’Asie, le temps n’est pas le même, cette sensation me plaît… Seul problème, le climat, trop humide à mon goût, cette course à travers l’île m’a épuisé…

- C’était risqué, mais réussi en fin de compte, félicitations ! Vous avez été porté disparu. D’après nos informations, ils ne se doutent de rien.

- Si tout est en place, je vais aller me reposer !

- Vous pouvez dormir ici, prêt à embarquer demain matin. Vous aimez l’opium ?

- C’est tentant, pas de risque ?

- Aucun, tout frais débarqué du royaume de Siam, qualité supérieure ! Rassurez-vous, on vous réveillera en temps et heure, je dors sur ce bateau, tout le monde ici travaille pour nous !

- Dans ce cas j’accepte !

La jeune femme donne des ordres et on amène deux pipes.

- Vous aussi ?

L’opium est un vrai nectar. Un moment elle le laisse seul... La nuit s’allume, musicale. Reflets de feu sur la lampe à huile. Aube versicolore, paysage indigo dans les tentures. Une caravane de chameliers chemine dans le désert, direction Zanzibar. Caravansérail et fumée des camps en longs stylets. Musique et danseurs ondulant autour des foyers. Paysage en pagodes, cimes perdues dans le brouillard. Eau verte et noire d’un lac, sapins frémissant sous le vent. Une musique lente caresse les contours de la vallée, les futaies, haleine tiède qui les ravive, dans un ciel myosotis. De temps à autre, l’air humide filtre la sirène d’un steamer ou le clairon d’une frégate.

L’homme ouvre les yeux. Face à lui, un vieillard décharné, hilare, mâchonne un cigare :

- Rassurez-vous, elle va revenir !

- Qui êtes vous ?

- Le génie du lieu, quelle question ! Pour moi le monde n’est pas une vallée de larmes. Ce que vous appelez savoir n’est que fausseté, voici venu le temps d’une nouvelle science, lancinante et suave. Écoutez et vous verrez l’invisible…

Il s’éclipse et la jeune femme revient.

- Est-ce qu’un vieil homme habite sur ce sampan, lui demande-t-il ?

- Non non, pas du tout !

Elle est encore plus étincelante, sarong vermillon, glissant dans l’air. On apporte à manger dans des feuilles de bananier. Elle s’assoit à la manière indonésienne. La conversation continue. Elle connaît manifestement très bien le dossier de l’homme, des éléments de son passé qu’il croyait secrets. Redoutable efficacité des services, évidemment... Après une pause, elle reprend la parole :

- Écoutez-moi bien maintenant, ce que je vais vous révéler n’enlève rien à ce qui précède, mais j’aborderai un autre versant des choses, plus secret encore, si vous permettez. J’appartiens aussi à une organisation, liée à l’autre, mais aux ramifications plus étendues, plus ancienne et qui pose des jalons pour le futur, une diagonale entre les époques en quelque sorte. A ce titre, voici ce que nous vous proposons.

Malgré les brumes de l’opium, l’esprit de l’homme gagne en acuité. Elle poursuit :

- Votre cas a été minutieusement étudié, certains points ont attiré notre attention. Vos activités pendant la Commune de Paris par exemple, vos rencontres à ce moment-là, et puis vos écrits bien sûr…

- Rien ne vous échappe !

- C’est inévitable ! Votre modestie dût-elle en souffrir, rarement écrivain a été aussi loin, c’est très en avance sur l’époque, avec beaucoup de pistes pour l’avenir, or c’est justement ce que nous cherchons. Vos contacts, en outre, avec ce Karl Marx, à la British Library

- Ah oui ! Quel homme ! Une culture prodigieuse, une intelligence supérieure. Nous avons longuement conversé en effet. Londres fourmillait d’exilés de la Commune à cette époque. Et puis les bibliothèques sont des lieux magiques, celle-là en particulier…

- Vous êtes charmant vraiment, et je suis plutôt difficile avec les hommes !

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Vous devrez utiliser votre propre connaissance de la source. C’est du chinois  pour vous ? Non, je ne crois pas… Officiellement, si je puis dire, vous continuerez à œuvrer pour Sa Très Gracieuse Majesté, mais périodiquement vous serez en contact avec des agents d’une autre structure, celle-ci fonctionnant en amont. Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion, d’analyse. Ce siècle a été bien sombre, mais une période de grands bouleversements s’annonce, dans tous les domaines, politique, social, artistique. Les vieilles structures vont s’effondrer, des conflits terribles vont éclater. La marche de l’Histoire, même si elle connaît de brusques accélérations, est lente. Souvent, quand l’ancien s’écroule, le nouveau peine à émerger. C’est précisément ce dont il s’agit. Les temps futurs, il faut les préparer, les penser en quelque sorte. Sous le désordre apparent du monde, des mouvements de fond, des forces sous-jacentes travaillent. À vous de nous aider, pour les comprendre et faciliter leur éclosion, leur émergence, en quelque sorte. Il s’agit, comme vous l’avez abordé d’ailleurs dans votre livre, de sortir d’une domination de l’homme par l’homme, autrement dit, à de rares exceptions près, du cadre général dans lequel a vécu l’humanité depuis ses origines.

- Intéressant. Cette omniprésence de la guerre et de l’oppression aurait donc une fin ?

- L’ennemi veut la guerre et nous ne la voulons pas, aussi travaille-t-il à son propre anéantissement. Sa logique de mort finira par se retourner contre lui. À nous d’accompagner ce mouvement sans tomber dans le piège. C’est très délicat et très complexe... une question métaphysique. C’est pourquoi, nous cherchons les esprits les plus audacieux, les plus pertinents, les plus anticonformistes aussi, pour ouvrir des voies, anticiper. Nous avons besoin d’un nouveau Siècle des lumières. La question de la pensée est primordiale. Les murs à abattre sont solides. Le monde devient plus complexe et ce mouvement va s’accélérer. La question du temps justement est essentielle. Voici les grandes lignes, je ne peux pas tout vous révéler aujourd’hui, seulement des directions… À vous maintenant de vous situer, ou non, dans cette perspective… Dans l’ombre, évidemment. Je pense que vous me comprenez ?

- En effet. Qu’entendez-vous par “ les vieilles structures vont s’effondrer ” ?

-  Ces profonds bouleversements, on n’en voit actuellement que les prémices. Des repères qu’on croyait immuables, la place des femmes, la famille, la souveraineté, vont littéralement voler en éclats. La science va bouleverser le monde, les artistes ouvriront des portes mais des remparts, comme toujours, s’érigeront. Ces changements sont si profonds que, selon toute vraisemblance, les hommes se retrouveront devant un grand vide. Il y a fort à parier que renaîtront alors chaos, violence et désordres. Les mentalités doivent changer, et elles changeront, mais les consciences sont toujours en retard, voilà pourquoi nous avons besoin de réfléchir. Il nous faut des intelligences très vives, qui englobent.

Quelle sera ma marge de manœuvre ?

- Large, puisque il ne s’agit de pensée. Nous avons besoin d’imagination. Vous devrez écrire des rapports, participer à des réflexions. Avec une période d’essai, libre à vous de vous retirer, notre groupe, dans son essence même est souple et mobile, c’est indispensable puisque toute organisation structurée est immédiatement infiltrée. Je pense que ceci vous correspond…

- Je le crois, en tout cas je veux bien essayer. Le reste de mes missions est inchangé ?

- Absolument, ce sera votre couverture. Vous aurez donc une double couverture. Ne vous inquiétez pas, vous disposerez au sein des services une grande liberté de mouvement, notamment dans le choix des missions. Votre résistance physique est excellente mais peut-être ne souhaitez-vous pas continuer ces missions périlleuses…

- Au contraire ! J’aime beaucoup cette vie d’action, je ne voudrais pas en changer…

- Soit, mais ne brûlons pas les étapes. Je vais, dans un premier temps, rendre compte de notre entretien. Inutile de vous demander la plus totale discrétion. L’organisation dont je viens de vous parler doit rester fluide et légère dans son fonctionnement. Nous sommes, vos l’avez compris, très peu nombreux. En attendant, vous avez du pain sur la planche, menez déjà à bien cette mission, vous avez le temps de réfléchir. Votre prochaine étape est Le Cap. De retour en Europe, j’aimerais que vous rencontriez Gustave Courbet, vous connaissez ce peintre, je pense. Il a joué un rôle clé. Il était difficilement  maîtrisable, le pouvoir s’est acharné sur lui : ils l’ont pris comme bouc-émissaire, c’est la pire chose qui peut arriver, désormais il est en exil. Il souffre beaucoup, sa santé est précaire.

- Son rôle pendant la Commune ?

- Oui, il travaillait pour nous, c’était un de nos meilleurs agents. Il a payé bien cher son courage et son désir de liberté, et son outrecuidance parfois, il ne pouvait s’en empêcher, mais sa loyauté a toujours été totale. Tel est notre destin parfois… La prudence n’était pas sa qualité première, dirons-nous...

. Heureusement, il a conservé beaucoup d’amis ; nous lui prodiguons soutiens et encouragements, dans la mesure du possible. L’art est très important, il participe à l’émancipation de l’homme, aux bouleversements que nous appelons de nos vœux…

- Je serais très heureux de le rencontrer, nous nous sommes croisés quelquefois, il m’a impressionné en effet. Il y a quelqu’un aussi que j’aurais aimé rencontrer, mais c’est impossible, il aurait fallu que je naisse un siècle plus tôt, c’est Voltaire, sa conversation devait être fabuleuse, tant pis c’est ainsi… Et vous-même, où allez-vous ?

- À Bornéo, par Singapour. Là-bas un certain Charles Brooke, avec qui nous sommes en contact, fait un excellent travail. L’an prochain, je serai en Europe à mon tour, Copenhague puis Stockholm. C’est très important aujourd’hui que l’Asie et l’Europe travaillent de concert, ce sera sans doute un de vos sujets de réflexion, pensez-y. À présent, vous ne m’en voudrez pas, mais je dois me retirer, vous avez besoin de repos et moi de même. Avez-vous encore un exemplaire sur vous de votre livre ?

- Non !

Elle lui tend un petit ouvrage, qu’il enferme dans son sac de cuir havane, en souriant.

- Merci !

- Encore un instant ! Pour nous, en Chine, la diagonale, avant d’être menée à terme, nécessite une dernière étape, connaissez-vous le Yi-king ?

- Pas du tout !

- Le plus ancien traité de philosophie chinois, et un outil de divination aussi. Pour nous, l’homme n’est jamais séparé de l’univers ; tout dépend en réalité de l’harmonie entre lui et l’univers en fait ; aussi quand il se pose une question, le monde lui en fournit la réponse. Il faut ensuite interpréter l’oracle, seul celui qui a posé la question peut le faire. Il suffit de jeter en l’air ces trois sapèques six fois de suite. Si vous souhaitez, je vous donnerai des explications. Un essai ?

- Décidément, vous me passionnez, et je suis plutôt difficile avec les femmes !

- Pensez à une question qui vous préoccupe, très fort !

Il lance les sapèques. La jeune femme déroule un tissu de soie et lit :

- Cinquante-six : Liu, le voyageur. Écoutez, voici : Le voyageur décrit la situation en termes d’errance, de voyage, de vie en solitaire. Voyager, c’est aussi poursuivre une quête personnelle, s’éloigner de ses points de repère habituels. Celui qui suit son chemin sans se mettre en avant ou viser trop haut, se préserve du malheur. Consentir au voyage, à cette quête en solitaire sont ici indispensables. Vient ensuite un commentaire: Une limite intérieure apporte de la stabilité à votre conscience. Ne craignez pas d’agir seul. Si vous n’êtes plus motivé par une idée directrice, quittez votre lieu de résidence. Au cours de vos déplacements, jetez des ponts entre ceux qui sont isolés. Ne vous mettez pas en avant, faites preuve de souplesse. Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. Obéir à cette loi relie à ce qui est fort et solide. C’est une étape vraiment exceptionnelle que celle du voyage… Qu’en dites-vous ?

- C’est magnifique, et on croirait ce texte écrit pour moi. Nous nous reverrons ?

- Peut-être…

- Vous avez lu mon livre ?

- Oui, j’ai été transportée.

Le lendemain à l’aube, dans un ciel cannelle, l’homme embarque à bord du Wandering chief, direction Queenstown, Irlande. La goélette s’éloigne. Dans la brume blanche, un rayon de soleil ouvre une trappe et les rizières redeviennent vert pomme et frissonnent sous la brise. Un vent chaud soulève les voiles, ombrées par les nuages à l’est. Le souffle du large balaie les forêts d’eucalyptus géants. En riant, l’homme jette à la mer Une saison en enfer.

Raymond Alcovère

vendredi, 17 avril 2020

Ça ne te dérange pas ?

nouvelle, ça ne te dérange pasC'est la veille de Noël, il est presque dix-sept heures. Juste au moment de partir, sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. La fin d’année a été particulièrement éprouvante, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Évelyne, surtout Évelyne ! N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais on ne sait jamais. Lui, le mari longtemps irréprochable. Puis, Évelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, tout de même. Il préfère laisser l’illusion à Évelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps à temps.

Ils ont rendez-vous dans un bar du centre-ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Pourtant, le plaisir des débuts s’est dilué, ses éternels reproches le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est jamais assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là…

Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle avait été très très fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Mais c'est bien pire qu'il n'avait imaginé : Elle lui annonce qu'elle est enceinte.

  • Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?
  • Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?
  • Évelyne

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter

  • Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination, enfin personne ne lui avait jamais fait remarquer, bon passons… ! A cet instant, il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

Il est abattu. Un soir de Noël en plus. La situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Évelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse. Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste, mais ses jambes sont en plomb, il la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Et si elle allait tout raconter à sa femme ? J'aurais dû l'en empêcher... De toute façon, maintenant c'est trop tard. Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur moi, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

Au diable les soucis, après tout c'est Noël ! Il commande un cocktail. À la radio résonne les premiers accords de Jumping jack flash, qui l’ont toujours fait jubiler. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève. Se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. À quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Évelyne doit terriblement lui en vouloir. Que va-t-elle faire ce soir ? En général elle passe le réveillon avec sa sœur, ses neveux, parfois ses parents, elle ne lui a rien dit cette année. Après tout, elle est jeune et jolie, elle trouvera bien un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même ! Il enfourche sa moto, un peu flottant. L’air froid lui fait du bien. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Évelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée, tu as voulu gagner sur tous les tableaux, tu perds tout !

Sa femme l’accueille avec un large sourire :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ça ne te dérange pas ?

Raymond Alcovère

jeudi, 16 avril 2020

Sans bavure

Marco Kirahvi.jpg« Comme les barbares, il prenait tout au sérieux. »

Pierre Boulle

 

J'ai eu de la chance. L'idée me trottait dans la tête depuis longtemps, mais comment dénicher sans risque un tueur à gages ? Je me voyais mal traîner dans des bars louches jusqu'à ce que... Non, il fallait trouver un autre moyen.

Je ne supportais plus l'idée qu’il soit en vie. Qu'il respire le même air que moi, voit le même soleil. Puisse boire un verre de vin clairet, aux reflets dorés. Elle était tout pour moi. Je sais, c'est de la folie mais c’est ainsi. Elle est partie avec lui.

Il est tout ce que je déteste : riche, correct, sûr de lui, posé, affable, méticuleux. En partant avec elle, il m'a tout pris. Elle, il ne l'a même pas gardée. Il l'a jetée, quelques semaines après. De toute façon, c'était trop tard, le mal était fait.

J'ai retourné des centaines de fois le problème dans ma tête : lui ôter la vie, à lui, c’était mon idée fixe, ma seule consolation possible. Mais sans être pris. J’avais assez été la victime dans cette histoire. Jamais plus. Et puis tuer c'est trop sale. Pas question de m'y abaisser. J'avais besoin d'un professionnel. D'un travail bien fait. Sans bavure.

Un soir chez des amis, enfin... Il y avait cet avocat célèbre ; fin, charmeur, distingué. La conversation tournait autour de lui. J’ai joué les aficionados. Ce que je n'attendais plus est arrivé. Il adorait pérorer bien sûr. Parmi les personnages les plus étonnants qu'il ait rencontrés, il y a avait un tueur à gages. Mon cœur a fait un bond mais je suis resté stoïque. Ai continué de jouer les naïfs, passionné par la conversation, c'était indispensable ! Pas le moment de laisser passer ma chance, surtout pas, j'attendais depuis trop longtemps.

Le truand en question avait purgé sa peine, il était sorti de prison. L’avocat le voyait encore de temps en temps. « Ce type a réussi presque toujours à glisser à travers les mailles du filet. Toute une vie à se dissimuler. Il a pris dix ans, en a fait quatre. Relâché pour bonne conduite. Pas un mot plus haut que l'autre. Aujourd'hui, il continue de passer inaperçu, impossible de dire s'il a raccroché. Je n’en jurerais pas... Il ne se fera pas avoir une seconde fois, j'en suis certain. Une intelligence hors du commun ! » J'étais aux anges, précisément ce que j'attendais. Surtout, je devais rester discret, jouer l'imbécile de base. J'en savais assez.

Pas facile à retrouver le desperado. Il tenait un commerce d'alarmes. Le prince des avocats nous avait dit dans quel quartier.

Plutôt glacial le phénix ; froid comme le métal. Je l'ai fait venir chez moi. Pour un devis. Puis revenir. Objectif, transformer ma maison en bunker. Pour gagner du temps, évidemment, et lui parler de mon affaire en douceur. Je l'ai travaillé au corps. Il était fuyant, facilement évasif, commençant par refuser, il avait raccroché, etc. Mais bon, j'ai usé de patience.

Enfin, après force palabres et beaucoup de persuasion, il a accepté. À la clé pour lui, un pactole. J'aurais tout donné. J'ai tout donné. Il m'a demandé quinze jours. Pour les repérages, le travail de routine mais capital, pour saisir l'opportunité, le moment idéal. Un type précis, organisé, rassurant. C'est préférable, je me sentais en confiance. J’ai attendu. Au point où j’en étais...

Les deux semaines sont passées. Il était exact au rendez-vous. Ce soir-là, en entrant chez moi, il n'a rien dit. Quand il a pointé son arme sur moi, j'ai lu dans ses yeux. L'autre l'avait acheté. Plus cher que moi.

Raymond Alcovère

16:08 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, sans bavure

mercredi, 15 avril 2020

La Lettre

Miro.jpgRichard Madden, l’écrivain célèbre, loue chaque année un chalet dans le Jura suisse, seul, isolé, afin de travailler en paix. C’est une région plutôt désertée des touristes, surtout au début décembre. Il descend seulement à la ville une fois par semaine, pour faire des courses.

Au moment de rentrer ce jour-là, il rencontre un employé des postes. Un courrier d’Amérique du Sud vient d’arriver pour lui. Sur le chemin du bureau, il entre dans une boutique, croise des connaissances, s’arrête boire un verre. Au bout du compte, il quitte la petite ville une heure plus tard que prévu.

Les premiers flocons de neige apparaissent alors qu’il prend la route. Il n’y a pas grand risque, son chalet n’est qu’à une douzaine de kilomètres. Pourtant le temps change vite en cette saison. Déjà, les flocons s’épaississent puis une bourrasque se lève. En quelques minutes, une tempête de neige s’abat sur la montagne : un véritable blizzard.

Dans un des derniers virages avant le chalet, la voiture de l’écrivain dérape, et après un tête à queue, plonge dans le ravin, près de cent-cinquante mètres plus bas. Le lendemain, on découvre l’épave de son véhicule, son cadavre déchiqueté, et dans ses affaires, cette lettre :

Mon cher Richard,

Tu dois être étonné de recevoir aujourd’hui de mes nouvelles après tant d’années de silence et mon brusque départ, il y a sept ans. Je pense, qu’après avoir lu cette lettre, tu en comprendras mieux les raisons.

Tu n’as pas oublié, j’en suis sûr, “ nos jeunes années ”. On écrivait tous les deux, surtout des contes fantastiques, c’était notre passion. Ton écriture a évolué, tu as connu le succès, je t’en félicite.

Quant à moi, il en a été tout autrement. J’ai été, tu t’en souviens, accablé de malheurs. Hélène que j’aimais, a disparu. J’ai perdu de nombreux amis. Ennuis matériels et revers de fortune se sont succédé, jusqu’à ce jour – quel terrible jour, je me demande encore comment j’y ai survécu – où j’ai compris que toutes ces catastrophes étaient écrites à l’avance dans mes propres contes. J’avais donc sans le vouloir le pouvoir d’anticiper les événements, de les prévoir, alors qu’en laissant aller mon imagination, je croyais seulement écrire des fictions. Malheureusement, c’était à mes dépens ou à ceux de mes proches.

J’ai alors longuement réfléchi, tourné le problème dans tous les sens, et, la mort dans l’âme, pris une décision, ou plutôt deux, pour faire cesser cet enchaînement implacable. D’abord brûler tous mes écrits et ne plus jamais écrire une seule ligne.

Ensuite – je ne sais pas laquelle des deux résolutions a été la plus difficile à prendre, voilà sans doute pourquoi j’ai pris les deux en même temps – partir sans laisser d’adresse, changer complètement de vie, ne plus jamais revoir mon entourage. C’était terrible, mais je ne pouvais plus supporter de semer la mort et les catastrophes autour de moi.

J’ai donc « refait ma vie », comme on dit, loin d’ici. Ce fut très dur au début comme tu peux l’imaginer, puis un jour chassant l’autre… Aujourd’hui je ne me plains pas, je crois avoir trouvé un nouvel équilibre. Et puis surtout, le remède a été efficace ; plus aucun malheur ne m’est arrivé, en tout cas que je n’ai anticipé dans mes contes.

Ainsi, peu à peu, j’ai repris confiance dans l’existence. Même si, plus d’une fois, l’envie m’en a pris, j’ai tenu bon, et n’ai plus rien écrit depuis mon départ de France. On n’est jamais trop prudent.

Il m’arrive aujourd’hui de trouver tout cela ridicule, de me demander si ce n’est pas un mauvais rêve. Pourtant, peut-être ne l’as-tu pas oublié, mon imagination était foisonnante à l’époque. Je me demande où j’allais chercher tout ça ! Comme ce conte où j’imaginais les destins croisés de deux amis écrivains. L’un connaissait le succès, l’autre pas. Ce dernier, inconsciemment, provoquait par une série de hasards la mort de l’autre. Où va se nicher l’imagination ?

Ce passé est révolu maintenant, j’ai fait une croix dessus, et c’est un grand soulagement ! Voilà pourquoi je me suis permis de reprendre contact avec toi.

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé et que nous aurons l’occasion peut-être de nous revoir un jour prochain, si tu le souhaites bien sûr…

 

Ton dévoué

Richard

Raymond Alcovère

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mardi, 14 avril 2020

Tempo impetuoso d'estate

Sol le Witt.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique...

Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements. Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante. Antonio est là, près d’elle. D’un geste, elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole. L’air épouse ses formes.

Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Ses gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime.

Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore.

Nuages menaçants.

Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire…

En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du clavecin, elle serait une voix.

 Il suffit qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envole avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune.

Le lendemain, la senora Giro était dans son lit. Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire.

Il trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu :

- Que t’arrive-t-il Antonio ?

- Je m’en vais !

- Comment ?

- Je pars définitivement…

Le peintre pose sa palette…

- Mais qu’est-ce que tu racontes ?

- Tu te souviens des problèmes que j’ai ai eus à Ferrare ? Le cardinal Tomaso Ruffo n’a pas lâché prise ! Il s’est acharné même. Ils me surveillaient depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, il vaut mieux ne pas t’en dire plus, ce serait dangereux pour toi ! Pas d’autre solution que la fuite.

Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains.

- Tu pars tout de suite ?

- Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir...

- Quel malheur Antonio, quel terrible malheur ! Pour aller où ?

- À Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il me soutiendra… C’est un revers, je dois l’accepter, quelle chance j’ai eu de vivre ici, avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux, franchement Giambattista ?

- Oui oui, Antonio …

Il s’avance, observe le travail de son ami :

- J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! Ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes ! L’amour, la sensualité, ses glissements, cette envolée… Même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis certain… Ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de neige, quelle ironie… Allez, il est temps, adieu Giambattista !

Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, la journée est finie, il n’a plus le cœur à travailler.

Le ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il rentre à l’Ospedale della Pieta, essoufflé.

Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence, de force, de plénitude.

Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous.

Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante. Sa vie coule dans les notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt il l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore...

Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana di Mare se colore. Il s’assoupit légèrement.

Un peu plus tard, il quitte Venise, subrepticement.

Devant ses yeux Anna danse toujours.

 

*               *               *

 

Un an plus tard, lui, le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession.

À ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn.

Ensuite, on l’oublie.

Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour clavier, on redécouvre sa musique.

Raymond Alcovère

Peinture de Sol Lewitt

lundi, 13 avril 2020

La Bête

nouvelle, la bêteSainte-Marie est une petite île de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et encore dans ces années-là presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. À Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté, plus rude, plus dépouillée. On l’évite tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Il me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain et des jacarandas. C’est mon premier voyage en Afrique, un vrai envoûtement avec cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Bientôt on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

J’escalade maintenant un sentier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Je scrute la cime effilochée des arbres, puis je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. À croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. D’ailleurs, la solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt semble douée d’une âme, d’un esprit. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

C’est un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas. Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Je ne sens plus la moindre fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. Ça y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. Arrivant dans la mangrove, je baisse la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent en bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. De temps à autre, se dresse en éventail l’arbre du voyageur.

Voilà l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, se déroule l’étendue bleue, plane, le sable ocre à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. Cette plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas.

J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Ses ressauts sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de larges goulées d’eau fraîche, observant les arbres et leurs grandes orgues de lumière parmi les feuilles. Écoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue. Ses babines claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Raymond Alcovère

04:17 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, la bête

samedi, 11 avril 2020

Le Rire de Poséidon

DcV0-gWUwAA35Wl.jpgLéo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent…

Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés, mais la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps.

Léo a envie de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans sa tête, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement salé de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes.

Il passe devant une agence qui affiche les destinations des autocars internationaux. Toutes ces villes le font rêver. Il entre. La chance est avec lui. Un autocar part en début d'après-midi pour la Grèce. Le prix est abordable. Après quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages et emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, les Illuminations de Rimbaud.

Le voyage se passe comme en rêve : une Italie improbable défile devant ses yeux pendant la nuit, enfilade interminable de tunnels puis monotonie de l'autoroute, enfin l'émerveillement, la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, pains de sucre posés sur l’eau, écrasées par le soleil acre et phosphorescentes. Le lendemain, le voilà à Athènes, rompu de fatigue mais heureux.

La frénésie qui règne dans l’auberge de jeunesse fait du bien, les filles rient et virevoltent. Après la douche, il part se renseigner sur les bateaux. Il fait une chaleur étouffante, il n'avait jamais vu la Grèce, mais Athènes lui paraît plutôt grise, une mégalopole banale, asphyxiée par les voitures, comme tant d'autres, à croire que toute trace du passé a disparu. Une île, je veux une île, se dit-il, respirer profondément... Pas trop lointaine, pas trop connue… Il imagine avec horreur les hordes de touristes se déverser quotidiennement à Santorin ou Mykonos.

Tiens, Spetses ! Elle n'est pas loin du Pirée, personne n'en parle, sauf l'écrivain Michel Déon, mais on l'a oublié. Il consulte son petit guide. La patrie de Poséidon ; tous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. À l'écart des grands circuits et sans voitures, ce sera parfait.

Le voilà parti, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Émeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer, ciel profond. Il s’assoit contre le pont du navire et se laisse bercer par la lumière qui brille sans brûler, comme apaisée par les flots. Pas très loin de lui, une jeune femme est assise comme lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Au bout d'un moment, il la regarde, lui sourit. Ses yeux sont francs, cheveux mi-longs, la peau légèrement cuivrée, pas très jolie au premier abord mais un charme étrange, qui l'attire. Il engage la conversation. Une chance, elle est française, s'appelle Léonore, venue ici rejoindre une amie.

Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, un léger accent indéfinissable dont il se garde bien de lui demander la provenance, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils bavardent. Elle est étudiante en lettres et vient de Strasbourg. Ils se donnent rendez-vous le soir au café du port.

En attendant, il se renseigne, achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte la ville principale, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic au milieu du braiment des ânes, entre les criques couffies de soleil.

D’abord revoir Léonore. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement, dans le ciel safran. La conversation est mélodieuse puis viennent les premières confidences. Et puis, sans y avoir réfléchi, puisqu'elle a un sac à dos, aime la marche, il lui propose de l'accompagner et de quitter la ville ; déçue par l'attitude de son amie, qui manifestement, n'avait pas très envie de la voir, elle accepte. Ils décident de partir le soir même, le temps pour elle d'aller chercher ses affaires, la température est douce, c’est la bonne heure pour marcher.

Ils cheminent un moment silencieux, chacun s'imprègne de l'atmosphère, remplit ses yeux et ses narines de ces sensations nouvelles. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée.

Ils marchent près de deux heures, avec la même envie de s’éloigner le plus possible des clameurs, des boites de nuit. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Il est presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort.

Ils découvrent une crique abandonnée, posent leur sac sur la plage et plongent dans l'eau. Les vagues projettent des confettis d’argent au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Leur peau a cette fraîcheur sucrée.

Revenus sur la plage, ils croquent des figues, des abricots tout en bavardant. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un bruissement de coquillages. Ils se devinent, dans le halo de la lune. La nuit s’approfondit. À un moment, Léo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles, main dans la main.

Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-il ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouve le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Léonore, que nous réserve l’avenir ?

Soudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. À peine le temps pour Théo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

 Raymond Alcovère

vendredi, 10 avril 2020

Strongyle

ctoala_20150114_285.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, et penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. En mer, il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur terre mais regardent dehors. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. À quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais pas rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience.

Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr ! Il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports. J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate, stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Grand secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée.

La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Le soir venu, il m’a dévoilé le feu de la terre.

On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Le mystère est devenu évident. Les forces telluriques, ce qui ne change jamais. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades — leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais — choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, en Amérique. À travers les glaces du pôle, les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion.

J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais.

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, avec son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé : à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit. Et moi donc !

Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

Quand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante, convenait mieux.

Raymond Alcovère

22:50 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, strongyle

jeudi, 09 avril 2020

Port de mer au soleil couchant

DzTHq1mX0AEj_SR.jpg large.jpgQuinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer un livre sur le paysage dans la peinture française du XVIIe. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

À vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était peindre. J’y consacrais toute mon énergie. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour la renommée. Du coup, dans l’insouciance de la jeunesse, je dédaignais la plupart du temps la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de s’évaporer, s’agrippent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée. Une cité basse dont les palais Renaissance reposaient, imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il vécut à Naples et surtout à Rome qu'il ne quitta plus et où il fut inhumé. Il  devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des Impressionnistes.

Il est le seul peintre qui ait procuré une émotion picturale à Nietzsche, qui fondit en sanglots. Observateur fou, il se couchait dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit pour mieux comprendre la lumière. Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux.

Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire.

Je repris alors avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. À la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers. Le Siècle des lumières était en germe.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVIIe, le fameux Grand Siècle, si riche par bien des aspects. Je m’intéressai aussi à Nicolas Poussin, dont l’œuvre eut tant de résonances. Lui aussi vécut longtemps à Florence et Rome. On croise avec lui Pascal, au cœur de cette grande histoire, qui aboutirait, à travers la relation si étroite entre Mazarin et Anne d’Autriche à la naissance de Louis  XIV.

Jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois, je disposais d’un budget pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

Je suis d’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attire immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’est inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVIIe ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma prédilection pourtant, loin s’en faut. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale.

Ce halo distancie le regard, créant un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Jusqu’au moment où je comprends tout. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais toutes mes vacances. Elle a été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les étés brûlants du Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, s’étale maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour de la maison. Aucun personnage ne figure sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ça va tout à fait avec tes tableaux !

Raymond Alcovère

19:29 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 08 avril 2020

Comédie humaine

Nouvelle, comédie humaineC’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. À flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas, il n’aime que la bière.

- Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

- Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

- Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents. L’intelligence est aussi rare que le bonheur !

- Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

- Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement ! Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

- Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, s’anime Stendhal ?

- Je n’ai jamais été un philosophe vous le savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais palsambleu que c’est difficile ! J’ai pris le parti de jouir de l’existence, une façon, comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes... au hasard des instants, de ces émotions qui vous envahissent le ventre, disparaissent, et puis reviennent…

- Ce qui m’inquiète, continue le milanais après un temps, c’est cet ennui que nous éprouvons... est-ce la préfiguration de ce qui nous attend ?

- Pardieu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, il n’y pas à hésiter ! la vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il ne peut y avoir d’ennui puisqu’il n’y a pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

- C’est l’affaire de tous, répond-il !

- Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

- Non, le remettre à sa vraie place, tout simplement, au centre…

- Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

- Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

- Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu !

- Cet absolu, on a pu l’approcher avec l’amour, rêve Beyle.

Il reprend de l’eau de vie…

- Ce qui m’a toujours fasciné chez vous Beyle, c’est l’énergie, continue Proust… Personne n’en parle jamais, mais pendant la retraite de Russie, la fameuse Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie…

- Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage que les autres, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable !

- Mon cher Beyle, répond Proust, puis-je me permettre, nous ne pouvons plus nous mentir maintenant, n’est-ce pas ?

- Je vous en prie !

- Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici ; vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles ?

- Mais vous-même avez occulté, le mot est peut-être un peu fort, mais en tout cas, disons laissé Dieu entre parenthèses dans vos livres, rétorque Stendhal !

- À force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

- C’est bien cela, répond Proust amusé, il ne faut pas occulter les parenthèses, oui j’étais un croyant qui s’ignore, ou qui se cache… par pudeur, la pudeur devrait être une vertu cardinale... J’ai toujours pensé que Dieu était le passager clandestin, l’invité de la dernière heure... Et je dois dire que j’en ai la preuve ici, n’est-ce pas ? C’est le bout du monde non ? Alexandre, continua Marcel, écoutez, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Je l’ouvre chaque fois avec la même fraîcheur, le même plaisir, enfantin... Athos, quel personnage magnifique, profond, mystérieux, peut-être le plus beau de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allons Beyle, on ne vous a pas entendu sur ce sujet !

Ce dernier en effet, semble s’impatienter. Ses yeux pétillent. Il a envie de parler :

- Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… folie, immodestie de ma part, j’en conviens ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… mais… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent a supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, n’importe laquelle, est un jeu de dupes permanent, relisez Shakespeare ! Alors j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

- Mais parce qu’une seule existence c’est médiocre, décevant, s’exclame Alexandre ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé, ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur probablement ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté tout d’un coup dans une histoire, quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît... voilà le bonheur !

- Écrire, répond Proust, est aussi une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

- Ah... rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

- Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

- Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… le mal n’est plus qu’un mauvais souvenir… toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… comme dans les moments de bonheur parfait. Étrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

- Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

 

*      *     *

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… « Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! »

À cette pensée, il rit de lui-même et se remet à sa table de travail.

Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Raymond Alcovère