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samedi, 09 août 2008

L'eau et le feu

003.jpgJe suis écrivain mais mon rêve c’était de construire un bateau avec des allumettes. A la place de mon bureau. Un travail de romain ! Une après l’autre, amoureusement posées, ajustées, fignolées… J’aurais tout oublié : le bonheur ! En écrivant, au contraire, il faut sans cesse penser à soi, aux autres, c’est épuisant !

J’aurais constitué une documentation, compulsé des livres d’histoire, des encyclopédies, des illustrations. A chaque moment de liberté, ajouter un bossoir, une varangue, un hublot, une écoutille, une drisse, un cabestan. Je serais devenu le capitaine Haddock de l’immobile !

Un jardin intérieur, hors du reste de ma vie. Elle est assez monotone d’ailleurs, mais la plupart des vies sont monotones. Construire un univers parfait. Hors des contingences. Quoi de tel qu’un navire qui flotte fier, majestueux, insensible aux éléments ! Seul sur le fil de l’horizon. Rien ne peut l’arrêter ni l’atteindre. Un miracle de solidité, de force.

Tout cela avec des allumettes. Si fragiles, si ténues… Rien de plus banal, de plus élémentaire qu’une allumette. De là, aller vers le phénoménal, l’extraordinaire. Un médiocre bureau transformé en tremplin vers l’imaginaire !

Combien de fois n’ai-je pas espéré, en laissant coulisser la porte vitrée de la salle à manger, voir surgir ce paquebot fabuleux, orgueil des mers, fruit de mois et de mois de travail, trônant au milieu, impérial ! D’un coup de baguette magique, le merveilleux au centre de la maison enfin.

Un matin j’ai franchi le pas. Acheté des allumettes, un peu chaque jour. Établi des plans. Construit. Méthodiquement, amoureusement. L’inspiration était au rendez-vous. Je revivais. J’ai vendu ou donné mes livres. Conservant ceux qui traitaient de bateaux, le reste devenu inutile.

Mon seul investissement, des allumettes. Ah jouissance de tous les instants ! Utilité, perfection de chaque geste. Peu à peu, habituer ses doigts, ses mains, à cette tâche minutieuse. Jour après jour, voir apparaître un entrepont, une coursive, une passerelle, un pont-promenade, une cheminée. La certitude d’avancer toujours, de poursuivre un objectif clair, précis. Sensé.

Au fur et à mesure, je prenais confiance, devenais plus audacieux. Après avoir enfanté la coque et les superstructures, j’attaquais les détails, cabines, timoneries, portes étanches, sabords, gouvernail, fanions, ancre. Un univers nouveau s’éveillait à moi, bruissant à mes oreilles, voyages, tempêtes, bourrasques, visions pélagiques, odeurs de varechs, mystères de la mer des Sargasses. Félicité suprême, mes lectures d’adolescent revenaient en mémoire. C’est à Jules Verne et ses Voyages extraordinaires que je dois les moments les plus fabuleux de mes quinze ans. Mon roman favori : Le Chancellor.

006.jpgUn des plus maritimes et des plus resserrés. Du début à la fin, tout se passe sur l’eau. Paradoxalement, c’est un des moins connus. Trop noir, sans doute. Mais quelle perfection ! Des passagers, sur un trois-mâts, au départ de Charleston, s’embarquent pour une traversée a priori sans histoire. Mais les catastrophes s’accumulent : incendie, menaces d’explosion. Jusqu’au naufrage. Les survivants se regroupent sur un radeau. Bientôt, les vivres manquent. Un huis clos angoissant commence. Manger ou ne pas manger de la chair humaine, toute la fin du livre repose sur cette question. Pas de fantastique, pas de merveilleux, seulement la réalité. Dure, étroite, cassante. J’ai baptisé de ce nom mon bateau. Près du Chancellor, l’imagination était en route. Cap vers le large ! J’en ai vécu des heures de bonheur intense dans mon ancienne bibliothèque. A rêver, échafauder des scénarios…

Un jour j’ai pu compléter mon œuvre terminée. Superbe, phénoménale ! Je m’étais autorisé quelque créativité. Le bâtiment, au lieu d’une pâle copie, figurait un amalgame entre le France, le Titanic, le Queen Elisabeth II et le Legend of the seas ! Je n’étais pas peu fier !

Pourtant il manquait un je ne sais quoi. J’ai longtemps cherché. Une nuit d’insomnie, là à caresser du regard le Chancellor, voguant sur les mers avec lui, embarqué pour un grand voyage, toutes les escales de la Méditerranée, Gênes, Naples, Syracuse, Le Pirée, Istanbul, Alexandrie, puis le départ, le vrai, Port-Saïd, Suez, plus avant encore la Mer Rouge, l’Océan Indien, les origines du Monde et enfin l’Océan de béatitude, le Pacifique...

Tout d’un coup, au cours de cette dérive presque infinie, l’idée a surgi. Pourquoi toutes ces allumettes, n’avais-je cessé de me demander ? Comment parachever l’œuvre ? Simple, il en manquait une ! Le point d’orgue. L’eau et le feu, voilà le mariage idéal. L’union sacrée. Pas de risque, la mer immense, tout autour, aurait tôt fait d’éteindre l’incendie. Un bateau ne brûle jamais vraiment. L’eau vainc le feu, et non l’inverse !

012.jpgDe fait, il a suffit d’une allumette. Je l’ai craquée voluptueusement. Par une nuit de syzygie. Fatras, anéantissement total. Le bateau transformé en brasier. Une clarté rougeâtre a éclaboussé la pièce. Poutrelles, solives, quille, lisses, ballasts, s’écroulaient, de l’étrave à l’étambot, comme déchirés par les brisants, entraînant dans leur flamboiement les autres parties du bâtiment, au sein d’une mer déchaînée. Le feu léchait le navire à grand coups de langue ardente. Rien ne résistait à sa propagation. Jamais je n’avais vécu une extase aussi parfaite. L’incendie gagna l’appartement, puis peu à peu tout l’immeuble, happé dans un malstrom. Dévastateur. Jouissance, mystère de la transgression. L’eau tout autour n’a rien éteint. Les pompiers accourus à grands renforts, après des heures et des heures de lutte acharnée, sont repartis livides, hagards, parmi les décombres du quartier, encerclées de vapeurs fuligineuses.

Comment j’ai survécu, je me le demande encore. Je me trouvais dans l’œil du cyclone. Inattaquable. La justice des hommes s’est montrée plus impitoyable. Maintenant je suis enfermé. J’aurais peut-être mieux fait d’écrire. Voire.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Salmigondis" n° 12, dec  1999.

 

mercredi, 14 novembre 2007

Franck Pavloff

 

82974042c1f070ca955c6e1ac7df2b88.gifVoici un entretien que j'avais réalisé avec l'écrivain Franck Pavloff  (le 11 février 2004) pour la revue Salmigondis n° 21 (un dossier lui était consacré)

Ø Il y a chez vous en tant qu’écrivain un désir de parler du réel.  Pourquoi avoir choisi la fiction ?

Je suis un écrivain du réel, inscrit fortement dans la vie sociale ; c’est ça pour moi le réel.   Professionnellement aussi, ce qui m’intéresse c’est la réalité du monde. Mais je ne suis pas journaliste ; le privilège de l’écrivain c’est de s’appuyer sur le réel pour en dire plus. Bizarrement, si on ne parle que du réel, on ne s’approche pas forcément de la réalité.  Par exemple ici, nous sommes dans un bar, il y a des gens autour, apparemment tout est calme, mais il se passe peut-être dans leur vie des tempêtes, des drames, des bonheurs, qu’on ne voit pas. L’écriture justement, permet de raconter cela. C’est dire l’autre face du réel. La fiction c’est cette capacité qu’un écrivain doit avoir de pousser le réel dans ses retranchements. Pour y mettre de la tension.  Et la fiction quand elle est réussie, c’est aussi ce qui permet d’atteindre à l’universel.

ØVous êtes un écrivain intéressé par d’autres formes d’expression ?

Oui, je trouve que l’écriture est un support un peu lent. J’ai envie de me frotter avec d’autres moyens d’expression, la photo, le théâtre, le cinéma. Aujourd’hui, ce qui raconte le plus le monde aux jeunes, c’est l’image ; je suis très intéressé par un échange avec d’autres formes d’expression. Les arts plastiques ont fait un travail que l’écriture n’a pas fait ; il me semble que l’écriture reste policée, elle est un peu “ le gardien du temple ”.  Pourtant l’invention de l’image animée a changé l’écriture. Le polar est à peu près contemporain du cinéma. L’écriture de polar, par la tension qu’elle implique, a changé la donne. C’est pour ça que j’aime le roman noir, car il implique une écriture comportementaliste, ce qui constitue un bouleversement par rapport au roman psychologique du XIX ème.

ØVous êtes spécialiste du droit des enfants, vous intervenez à ce titre pour des tribunaux, et vous êtes aussi directeur de collection pour la jeunesse : c’est un aspect important de votre activité ?

Oui j’ai toujours beaucoup travaillé avec les jeunes : l’avantage du roman noir pour eux c’est qu’il reflète leur vie de tous les jours : on parle d’eux, en un sens le livre leur appartient, ce n’est pas un objet éloigné du réel, de leur réel, il devient accessible. Le noir aussi c’est la couleur de l’initiation, le roman noir c’est un roman d’initiation : comme dans les rites initiatiques en Afrique par exemple, où le héros doit traverser un certain nombre d’épreuves avant d’entrer dans le monde des adultes. C’est ce qui fait la différence avec le roman noir pour adultes ; dans le roman jeunesse, le héros doit sortir vainqueur de l’épreuve.

Sinon j’ai écrit aussi pour dénoncer la maltraitance des enfants, la prostitution en Asie notamment : sur ce genre de sujets l’écriture s’avère à mon sens un meilleur moyen d’expression, car la télévision parfois n’échappe pas au voyeurisme. Et puis il y a cette liberté de la lecture, qu’on peut interrompre à son gré et qui n’existe pas avec le défilement des images. Sur ces questions du droit des enfants, je travaille avec des ONG, Terre des Hommes Lausanne, Handicap International, etc. et c’est un travail qui a commencé de porter ses fruits, il existe maintenant des lois pour lutter contre le tourisme sexuel : pour faire avancer le droit des enfants, il faut un “ coup de gueule ” puis un “ coup de droit ” , c’est ainsi !

ØVous voyagez beaucoup : que pensez du monde aujourd’hui ?

Je ne suis pas pessimiste pour le monde, il est terriblement complexe, mais je trouve beaucoup d’intérêt chez les jeunes, ils ne font pas que regarder la télévision. Suite à “ Matin brun ”, je suis intervenu dans des dizaines et des dizaines de classes, et j’y ai rencontré beaucoup d’enthousiasme, de nombreux jeunes ont envie de faire autre chose aujourd’hui…

Ø  Sur l’île déserte, quel(s) livre(s) emporteriez-vous ?

“ Les saisons ” de Maurice Pons, un livre qui m’emporte dans un imaginaire lourd de sens, où la dérision se mêle à la poésie, l’or à la suie, un univers d’images glaciales et brûlantes, que je lis et relis, chahuté par le rire, l’émotion, la tendresse et le désespoir. Ensuite un exemplaire de la Pléiade avec au moins 2000 pages de  papier bible vierges (je triche un peu), et écrire enfin totalement isolé du monde réel et apprivoiser la page blanche.

 

lundi, 30 octobre 2006

Comment je suis devenu espion chinois

medium_Tobias.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer… Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, avant le jaillissement de l’idée : Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec ce regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première. Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, trouble, palpables. Brume opaque et filandreuse qui soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions … Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes de neige. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis, l’heure n’est plus aux supputations. J’embarque.

Dédale inextricable des canaux avant d’aborder un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, un triton. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur ses murs. Ensuite, salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air. La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea del Sarto,  Giorgone, Titien, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel, le plus tactile de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana ; Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

 

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle. Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, le même sans doute entendu par le maître de musique Antonio Vivaldi. Voici mon hôte : affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, curvilignes, suspendus en l’air. Sur un guéridon, un plateau orné d’une salamandre, posés dessus une liqueur de figue et deux verres à pied. La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’histoire, l’éternelle chape de plomb de la société. L ’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée. Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant la nuit venue une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître ”. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée, dépassez les. C’est grâce au contact avec l’Orient que Venise a éclairé l’Occident. Etait-ce possible, une ville sans rempart, seulement la force de l’eau… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche de nouveau du côté de l’Asie. Venise gardera son rôle de trait d’union et peut-être un jour l’Occident se reconstruira à partir de la Sérénissime. Ne soyez pas décontenancé, “ qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée ”. Nous assistons aujourd’hui à l’effondrement d’une société, “ la plus grande civilisation de tous les temps ” comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour,  c’est là le début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais n’anticipons pas. Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera…  Il faut observer l’histoire. La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, elle est comme l’eau, elle épouse l’avenir, l’adaptation est au cœur de sa logique… A Venise, vous le savez, chaque année, le jour de l’Ascension,  en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ici tout se mêle, l’eau, le ciel, la lumière. Le monde ne peut être pensé que différemment, ou plutôt pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas toute seule, il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un autre Marco Polo, un voyageur… Parfois les espions le sont à leur insu… Toujours est-il, ce mouvement est entamé, nous devons préparer ces temps futurs… Les progrès de la technique sont déroutants n’est-ce pas, c’est au moment où ils allaient devenir dangereux que le retournement a eu lieu… Le monde a changé de face, et curieusement ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez tout cela a l’air complexe mais ne l’est pas en réalité, nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin.

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Nouvelle parue dans la revue Salmigondis, n° 19, décembre 2002

Georg Baselitz, l'ange deTobias

jeudi, 21 septembre 2006

Concours de BD Salmigondis, derniers jours

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04:25 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Concours de BD, BD, Salmigondis