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mardi, 14 avril 2020

Tempo impetuoso d'estate

Sol le Witt.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique...

Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements. Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante. Antonio est là, près d’elle. D’un geste, elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole. L’air épouse ses formes.

Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Ses gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime.

Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore.

Nuages menaçants.

Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire…

En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du clavecin, elle serait une voix.

 Il suffit qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envole avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune.

Le lendemain, la senora Giro était dans son lit. Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire.

Il trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu :

- Que t’arrive-t-il Antonio ?

- Je m’en vais !

- Comment ?

- Je pars définitivement…

Le peintre pose sa palette…

- Mais qu’est-ce que tu racontes ?

- Tu te souviens des problèmes que j’ai ai eus à Ferrare ? Le cardinal Tomaso Ruffo n’a pas lâché prise ! Il s’est acharné même. Ils me surveillaient depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, il vaut mieux ne pas t’en dire plus, ce serait dangereux pour toi ! Pas d’autre solution que la fuite.

Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains.

- Tu pars tout de suite ?

- Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir...

- Quel malheur Antonio, quel terrible malheur ! Pour aller où ?

- À Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il me soutiendra… C’est un revers, je dois l’accepter, quelle chance j’ai eu de vivre ici, avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux, franchement Giambattista ?

- Oui oui, Antonio …

Il s’avance, observe le travail de son ami :

- J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! Ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes ! L’amour, la sensualité, ses glissements, cette envolée… Même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis certain… Ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de neige, quelle ironie… Allez, il est temps, adieu Giambattista !

Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, la journée est finie, il n’a plus le cœur à travailler.

Le ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il rentre à l’Ospedale della Pieta, essoufflé.

Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence, de force, de plénitude.

Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous.

Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante. Sa vie coule dans les notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt il l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore...

Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana di Mare se colore. Il s’assoupit légèrement.

Un peu plus tard, il quitte Venise, subrepticement.

Devant ses yeux Anna danse toujours.

 

*               *               *

 

Un an plus tard, lui, le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession.

À ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn.

Ensuite, on l’oublie.

Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour clavier, on redécouvre sa musique.

Raymond Alcovère

Peinture de Sol Lewitt

jeudi, 29 septembre 2016

La plume d'un côté et l'épée de l'autre

Stendhal, Sol Lewitt"Nous tenons la plume d'un côté et l'épée de l'autre."
Stendhal
Sol Lewitt