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vendredi, 10 avril 2020

Strongyle

ctoala_20150114_285.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, et penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. En mer, il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur terre mais regardent dehors. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. À quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais pas rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience.

Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr ! Il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports. J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate, stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Grand secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée.

La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Le soir venu, il m’a dévoilé le feu de la terre.

On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Le mystère est devenu évident. Les forces telluriques, ce qui ne change jamais. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades — leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais — choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, en Amérique. À travers les glaces du pôle, les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion.

J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais.

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, avec son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé : à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit. Et moi donc !

Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

Quand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante, convenait mieux.

Raymond Alcovère

22:50 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, strongyle

mardi, 10 février 2009

Strongyle

redon.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports, et encore ce mouvement incessant des bateaux, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient.

Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles. Au milieu de la mer il y a toujours un après, le grand vent du large balaie tout. La terre ferme refroidit les hommes, en mer on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir. A quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large. Je n’ai pas cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité ? Par hasard bien sûr, il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports ! J’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs.

J’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là. L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Aura immédiate et stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île.

Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, indigo profond, intense de la Méditerranée.  

odilonredon.gifLa Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps. Là-haut, déferlement de flammes et de lave. Il m’a dévoilé le feu de la terre. Le mystère est devenu évident. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades - leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais - choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles.

Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

J’ai hanté les ruelles de Lisboa. Cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là, j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, Amérique. A travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des centaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage. J’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais arrivé malheur sur les bateaux où j’embarquais.  

J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si merveilleux, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre.

Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire ! Peu importe, je n’oublierai pas Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit, et moi donc ! Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer. C’était bien le moins !

425px-Odilon_Redon_-_Sita.jpgQuand même, la première place revient à cet aède grec, je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie, dans son épopée je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante lui convenait mieux.

Raymond Alcovère, nouvelle parue en 2005 dans les revues Harfang et Salmigondis

Oeuvres de Odilon Redon

dimanche, 15 octobre 2006

Strongyle

medium_Mia-thalassa-noir2.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports et encore ce mouvement incessant des bateaux, de la mer, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. Au milieu de la mer il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir, à quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité, par hasard bien sûr, il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports, j’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs. Abattu, j’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur le grand gouffre de la mer ce matin-là, vapeurs légères, une atmosphère fine et envoûtante. Il existe un ailleurs, la vie ne s’arrête pas à l’imparfait, ces pensées plates et répétitives qui nous encerclent, le centre est partout et la circonférence nulle part, mais du silence est  nécessaire…  

L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate. Stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, l’obscurité de ses yeux, c’était écrit. Ni ma petite île. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant.

Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée. La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Au soir venu j’ai bu le vin au sombre feu. On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps et là-haut, déferlement de flammes, de lumière et de lave. Le mystère est devenu évident. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades - leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais - choisi le départ, la houle, le basculement des ciels livides, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles. Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

 J’ai hanté les ruelles de Lisboa, cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, Amérique, à travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage, j’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais. J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si fébrile, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de transe. Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire, peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit! Et puis Jules Verne, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer, c’était bien le moins ! Quand même la première place revient à cet aède grec. Je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie dans son épopée, je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante lui convenait mieux. Pas à moi.

Cette nouvelle (ici remaniée) a paru en 2005 dans les revues Harfang et Salmingondis.

L'affiche est celle du très beau voyage poétique et musical de Renata Roagna et Flavio Polizzy, Mia Thalassa, sur des poèmes de Dimitra Manda et des musiques de Mikis Theodorakis, porté par la géographie mythique de l'Odyssée...