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mardi, 07 avril 2020

Le Silencieux

ETPhFerX0AAcZs-.jpgC’était le mois de juin et le soir venu, on avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu. J’ai tout d’un coup ressenti un immense vide.

C’est ce soir-là que je suis parti. Ce qui nous avait rapprochés, Elena et moi, notre désir de liberté d’abord, et ces deux ans de vie commune n’avaient fait que le conforter. Elle et moi on le savait depuis le début, l’histoire pouvait et devrait s’arrêter d’un moment à l’autre, on était tous les deux libres et indépendants.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude, mais je m’y étais habitué, avec le temps.

Je lui laissai une lettre, courte mais limpide. Les arguments, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’écrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle. Aucune trace chez elle d’impatience ni de ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours ont passé, un doigt sur les lèvres. À chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

À la fin août, des amis nous invitèrent. Éclatante journée de fin d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant et au milieu, Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, paisible. À tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder.

Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

Une semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitai chez moi. Je n’avais rien fait de l’été, sinon dénicher une bicoque battue par les vents, près des falaises, comme dans Le Fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour oublier le reste de ma vie, tous mes projets avortés. Être inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement des fous de Bassan.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut jamais ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours plus ou moins à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant. Pourtant, je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture.

La pluie s’est brusquement arrêtée.

- Allons nous promener, me dit-elle.

-  Alors, lui demandai-je alors que nous cheminions ?

- C’est d’une simplicité biblique, me dit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir. Mais la mécanique s’est vite enrayée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords. À te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, donc je ne me comprenais plus. À chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Et aujourd’hui, j’ai atteint la limite.

Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et, près du canal, tira trois fois dans ma direction.

Raymond Alcovère

vendredi, 21 septembre 2007

Le silencieux

C’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu.

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité, ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons, entourées du parfum des violettes et des saveurs de prunes. Au loin une mer opale. Et Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée. A tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

9d5547f44d69b91593cb352839598efc.gifUne semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan. Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

d7ceefdb837f7c066998acd0e6bae37e.jpg

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant.

Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté. A croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

0e3272d767fe83d25d8ab00fc186c3f2.jpgElle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

lundi, 11 décembre 2006

Le silencieux

medium_roy4_1_.jpgC’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie puis je suis redescendu

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable. Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments étaient préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme,  voilà probablement la raison de mon désir d’évasion. J’avais peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense. Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons entourées du parfum des violettes et des saveurs d’abricot. Au loin une mer opale. Elena était plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, à tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque. Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons.

Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé. Sous un prétexte lambda, une semaine plus tard, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. L’endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan : Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage et une pluie diluvienne qui brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

-  Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant. Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté, à croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Encres Vagabondes n°25, juin 2002

Image : Roy Lichtenstein