mercredi, 02 février 2011

Courage

22.jpg"Même le plus courageux d'entre nous a rarement le courage d'assume tout ce qu'il sait.'

Nietzsche

Photo de Nina Houzel-Bellapia

lundi, 24 mai 2010

Maximes stendhaliennes

Bombay 023.jpgSonge à trois maximes :

1 S'accoutumer aux chagrins : tout homme en a sept ou huit par jour.

2 Ne pas trop s'exagérer le bonheur que l'on n'a pas.

3 Savoir tirer parti des moments de froideur pour travailler à perfectionner notre art de connaître, ou esprit.

Stendhal, Lettre à sa soeur Pauline, Marseille, 22 mars 1806.

Photo de Nina Houzel, Inde

 

mercredi, 14 octobre 2009

La cime de l'arbre

P1013657.jpg"Je ne suis rien d'autre que la cime de l'arbre protégeant et abritant les racines dont il se nourrit."

Shakespeare

Photo de Nina Houzel

samedi, 04 juillet 2009

L'évangile selon saint Selon

 P5244654.jpgRimbaud, qui, écrit-il, devient un " opéra fabuleux " (paroles et musique), voit son âme éternelle, et lui donne l'ordre, en la tutoyant, d' " observer son voeu, malgré la nuit seule et le jour en feu ". Un voeu qu'on a prononcé, et qu'on observe (double sens du mot) , passe au-delà de la nuit et du jour. Là, de façon peu démocratique, elle se " dégage des humains suffrages, des communs élans, elle vole selon ".
Le mot important, ici, est selon.
Selon quoi ? Le vent, les circonstances, les situations ? En tout cas, elle vole, cette âme éternelle, c'est un oiseau en langue des oiseaux, un oiseau qui connaît seul sa destination. C'est un nouvel évangile, l'évangile selon saint Selon. En bas, sur terre, plus d'espérance, d'aurore, d'apparitions, de lendemains qui chantent, rien que science, patience, " supplice sûr ", " braises de satin ", " ardeur et devoir ". En haut, le vol sur la mer mêlée de soleil, en bas, la forge infernale du temps aplati. Est-il possible de vivre à la fois et en même temps dans ces deux mondes contradictoires ? L'un d'oiseau sans contraintes, l'autre de piéton clandestin des saisons ?
 
 
°
Philippe Sollers
Les voyageurs du temps
Il s’exprime dans des discours extravagants, dans des paroles inédites, dans des expressions sans queue ni tête, parfois trop libres, mais sans partialité, car sa doctrine ne vise pas à traduire des points de vue particuliers. Il juge le monde trop boueux pour être exprimé dans des propos sérieux. C’est pourquoi il estime que les paroles de circonstance sont prolixes, que les paroles de poids ont leur vérité, mais que seules les paroles révélatrices possèdent un pouvoir évocateur dont la portée est illimitée. Ses écrits, bien pleins de magnificence, ne choquent personne, parce qu’ils ne mutilent pas la réalité complexe. Ses propos, bien qu’inégaux renferment des merveilles et des paradoxes dignes de considération. Il possède une telle plénitude intérieure qu’il n’en peut venir à bout. En haut, il est le compagnon du créateur ; en bas il est l’ami de ceux qui ont transcendé la mort et la vie, la fin et le commencement. La source de sa doctrine est ample, ouverte, profonde et jaillissante ; sa doctrine vise à s’harmoniser avec le principe et à s’élever à lui. Et pourtant, en répondant à l’évolution du monde et en expliquant les choses, il offre une somme inexprimable de raisons qui viennent, sans rien omettre, mystérieuses, obscures et dont personne ne peut sonder le fond."

Tchouang-tseu

lundi, 15 juin 2009

Les quatre commandements de Courbet (épinglés dans son atelier)

DSCN4903.JPG1 Ne fais pas ce que je fais

2 Ne fais pas ce que les autres font

3 Si tu faisais ce que faisait Raphaël, tu n’aurais pas d’existence propre. Suicide

4 Fais ce que tu vois et ce que tu ressens, fais ce que tu veux

 

Les quatre commandements de Courbet (épinglés dans son atelier)

 

Photo de Nina Houzel

 

mardi, 12 mai 2009

Une pause de quelques jours...

 P8275270.jpgL’homme - un agent des services britanniques -, installé dans une maison de thé face au débarcadère, observe le va-et-vient des passants, dans une obscurité de glaïeuls. Lent balancement des jonques en guirlande sur la baie.

Enrôlé dans l’armée hollandaise, il a rejoint Batavia, sur l’île de Java, au mois de juin. Son détachement a été envoyé en pleine jungle. Forêt étouffante, dévorée de palétuviers, banians aux racines tressées dans la glaise mais aussi entraînement, discipline, marches forcées et chaleur suffocante.

BIRDS 2 004.jpgUn de ses camarades, français comme lui, n’a pas supporté ce régime. Emporté par la malaria en trois jours. Il fallait l’enterrer au plus vite. L’homme, porté volontaire, a lui-même creusé le trou. Par peur des miasmes, l’unique sentinelle se tenait à l’écart. Après avoir pioché sous le soleil ardent, profitant d’un moment d’inattention du garde-chiourme, il a détalé. Huit jours durant, il s’est nourri de bananes, de noix de coco, fuyant les habitations. Enfin, il a atteint Semarang, l’autre port de l’île, où il a établi un contact, fait son rapport.

Rendez-vous le soir même dans une fumerie d’opium. Personne ne l’a suivi. Il grignote des beignets achetés à un marchand ambulant. Dans l’air, effluves envoûtants de jasmin et d’ilang-ilang. La ville se serre au bord d’un fleuve qui serpente vers la mer, entre les forêts de mangroves.

P8265138.jpgLes lanternes s’allument une à une, dessinant la baie. Alignement hétéroclite des sampans. On se faufile à pied de l’un à l’autre. La fumerie est au bout. Et si c’était un piège, le traquenard idéal ? Comment s’échapper au milieu de l’eau ? Tant pis !

Voilà trois ans, après des ennuis avec la police de son pays, c’était le bagne ou entrer dans les services. Depuis il a beaucoup voyagé, appris l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, l’arabe, le grec et le russe. Cette existence lui plaît, changer d’identité surtout. Rester introuvable…

Enfin libre ce soir après ces semaines de rigueur militaire, la touffeur de l’air, la poussière, les brimades. Il va se passer des choses intéressantes, c’est sûr. Mieux vaut se fier à l’intuition, en faire une alliée. Très utile dans ce métier. Une forme d’intelligence supérieure, directement en prise avec le destin.

C’est la première fois qu’il vient en Asie ; c’est un peu comme si quelque chose dont il rêvait depuis longtemps s’y concrétisait. Il enjambe les passerelles entre les jonques. Lourdes odeurs du fleuve, douceâtres, herbes noires glissant dans le courant. Là, vivent des familles entières qui n’ont pas trouvé d’autre logement. Des enfants gambadent, des volailles caquettent autour des casiers empilés. On pêche des tilapias dans le fleuve. Négoce de la citronnelle, des clous de girofle et de l’indigo. En s’éloignant, on croise des silhouettes plus louches, fleurissent menus ou gros trafics.

Cette jonque est une maison de passe. Une jeune femme aguichante l’aborde. Du geste il montre son refus. Alors qu’il enjambe la passerelle, deux hommes, yeux révulsés, armés de kriss lui barrent le passage. Il leur fait signe qu’il accepte la fille. Au moment d’entrer dans la jonque, il plonge dans l’eau, et fuit à larges brasses. Un peu plus loin, dissimulé derrière une coque, il tend l’oreille. Les deux énergumènes poussent des cris de colère puis ricanent avant de regagner leur gourbi. La fille a disparu. Le calme revenu, il dépasse la maison de plaisir puis remonte à pied sec. Il essore ses vêtements. La pochette de cuir où il conserve les documents dans une doublure de sa veste est restée étanche.

La fumerie d’opium se distingue par ces trois lanternes, rouge, bleue et verte. A l’enseigne d’un moineau. Il soulève une lourde tenture. Dit son nom de code. On l’introduit dans une pièce enfumée. Roulis léger. Des joueurs sont attablés devant une partie de mah-jong en buvant de l’arak. Le plus âgé pousse un cri de joie, les autres le congratulent. Une jeune femme asiatique, longiligne, en sarong carmin, entre. Donne un coup d’œil furtif au jeu, puis rassure l’homme :

- C’est une suite très rare, Les huit immortels traversent la mer. Suivez-moi ! Vous avez eu besoin d’un peu de fraîcheur ?

- Oui, quelle épouvantable chaleur !

- Ce sont des imbéciles, vous avez bien fait, vous auriez perdu votre temps !

Ils traversent la cambuse encombrée de hamacs et de provisions. L’intérieur de la fumerie est divisé en cabines de teck noir éclairées par des lampes à huile. Elle le précède dans la plus éloignée. Odeur âcre et poivrée de l’opium. Les bruits de l’extérieur parviennent étouffés. Par le hublot dansent les lumières du port. Entre les boutres glissent bricks, sloops, brigantins…

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, je dois vous informer de la suite de votre mission. Votre rapport est intéressant, très complet, il nous sera utile. Asseyez-vous ! Désolée, mais vous n’aurez pas beaucoup de répit, vous repartez dès demain pour l’Europe…

P5244636.jpgElle lui tend des papiers.

- La goélette fait voile vers l’Irlande et sert de liaison aux hollandais, mais nous ne savons pas exactement qui sont leurs agents, leur nombre… A vous de l’établir. Les hollandais se sentent forts ici, ils croient maîtriser la situation, mais il n’en est rien. Ils ne pensent qu’à l’argent, comme d’habitude… N’intervenez surtout pas, observez, écoutez ! S’ils se méfient, descendez à la première escale, ne prenez pas de risques ! Il s’agit du Wandering chief, transport de sucre. Vous vous appellerez Arouet. Vous êtes déjà enregistré, tout est en règle.

- Le bateau transporte-t-il autre chose que du sucre ?

- Probablement, à vous de vérifier… Pas trop mécontent de partir ?

- J’aime bien l’Asie, le temps n’est pas le même, cette sensation me plaît… Seul problème, le climat, trop humide à mon goût, cette course à travers l’île m’a épuisé…

- C’était risqué, mais réussi en fin de compte. Vous avez été porté disparu. D’après nos informations, ils ne se doutent de rien.

- Si tout est en place, je vais aller me reposer !

- Vous pouvez dormir ici, prêt à embarquer demain matin. Vous aimez l’opium ?

- C’est tentant, pas de risque ?

- Aucun, tout frais débarqué du royaume de Siam, qualité supérieure ! Rassurez-vous, on vous réveillera en temps et heure, je dors sur ce bateau, tout le monde ici travaille pour nous !

- Dans ce cas j’accepte !

La jeune femme donne des ordres et on amène deux pipes.

- Vous aussi ?

L’opium est un vrai nectar. Un moment elle le laisse seul... La nuit s’allume, musicale. Reflets de feu sur la lampe à huile. Aube versicolore, paysage indigo dans les tentures. Une caravane de chameliers chemine dans le désert, direction Zanzibar. Caravansérail et fumée des camps en longs stylets. Musique et danseurs ondulant autour des foyers. Paysage en pagodes, cimes perdues dans le brouillard. Eau verte et noire d’un lac, sapins frémissant sous le vent. Une musique lente caresse les contours de la vallée, les futaies, haleine tiède qui les ravive, dans un ciel myosotis. De temps à autre, l’air humide filtre la sirène d’un steamer ou le clairon d’une frégate.

L’homme ouvre les yeux. Face à lui, un vieillard décharné, hilare, mâchonne un cigare :

- Rassurez-vous, elle va revenir !

- Qui êtes vous ?

- Le génie des lieux, quelle question ! Pour moi le monde n’est pas une vallée de larmes ! Ce que vous appelez savoir n’est que fausseté, voici venu le temps d’une nouvelle science, lancinante et suave. Ecoutez et vous verrez l’invisible…

Il s’éclipse et la jeune femme revient.

- Est-ce qu’un vieil homme habite sur ce sampan, lui demande-t-il ?

- Non, pas du tout !

Elle est encore plus étincelante, sarong vermillon, glissant dans l’air. On apporte à manger dans des feuilles de bananier. Elle s’assoit à la manière indonésienne. Souriante, elle dissimule mal sa froideur. Elle connaît aussi parfaitement son dossier, des éléments de son passé qu’il croyait secrets. Redoutable efficacité des services...

- Ecoutez-moi bien maintenant, ce que je vais vous révéler n’enlève rien à ce qui précède, mais j’aborderai un autre versant des choses. J’appartiens à une organisation, liée à l’autre, mais aux ramifications plus étendues, plus ancienne et qui pose des jalons pour le futur, une diagonale entre les époques en quelque sorte. Voici ce que nous vous proposons.

Malgré les brumes de l’opium, l’esprit de l’homme gagne en acuité. Elle poursuit :

- Votre cas a été minutieusement étudié, certains points ont attiré notre attention. Vos activités pendant la Commune de Paris par exemple, vos rencontres à ce moment-là, vos écrits…

- Rien ne vous échappe !

- C’est inévitable ! Votre modestie dut-elle en souffrir, rarement écrivain a été aussi loin, c’est très en avance sur l’époque, avec beaucoup de pistes pour l’avenir, ce que nous cherchons justement. Vos contacts, en outre, avec ce Karl Marx, à la British Library

- Une intelligence supérieure. Londres regorgeait d’exilés de la Commune. Et puis les bibliothèques sont des lieux magiques, celle-là en particulier…

- Vous êtes charmant vraiment, et je suis plutôt difficile avec les hommes !

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Vous devrez utiliser votre propre connaissance de la source. C’est du chinois  pour vous ? Non, je ne crois pas… Officiellement, si je puis dire, vous continuerez à œuvrer pour Sa Très Gracieuse Majesté, mais périodiquement vous serez en contact avec des agents d’une autre structure, celle-ci encore plus secrète, en amont. Il s’agit avant tout d’un travail de réflexion, d’analyse. Ce siècle a été bien sombre, mais une période de grands bouleversements s’annonce, dans tous les domaines, politique, social, artistique. Les vieilles structures vont s’effondrer, des conflits terribles vont éclater. La marche de l’Histoire, même si elle connaît de brusques accélérations, est lente. Souvent, quand l’ancien s’écroule, le nouveau peine à émerger. C’est précisément ce dont il s’agit. Les temps futurs, il faut les préparer, les penser en quelque sorte. Sous le désordre apparent du monde, des mouvements de fond, des forces sous-jacentes travaillent. A vous de nous aider, pour faciliter leur éclosion, leur émergence. Il s’agit de sortir d’une domination de l’homme par l’homme, autrement dit, à de rares exceptions près, du cadre général dans lequel a vécu l’humanité depuis ses origines.

- Intéressant. Cette omniprésence de la guerre et de l’oppression aurait donc une fin ?

- L’ennemi veut la guerre et nous ne la voulons pas, aussi travaille-t-il à son propre anéantissement. Sa logique de mort finira par se retourner contre lui. A nous d’accompagner ce mouvement sans être pris au piège. C’est une question métaphysique. C’est pourquoi, nous cherchons les esprits les plus audacieux, les plus pertinents, les plus anticonformistes aussi, pour ouvrir des voies, anticiper. Nous avons besoin d’un nouveau Siècle des lumières. La question de la pensée est primordiale. Les murs à abattre sont solides. Le monde devient plus complexe et ce mouvement va s’accélérer. La question du temps justement est essentielle. Voici les grandes lignes, je ne peux pas tout vous révéler aujourd’hui, seulement des directions…

A vous maintenant de vous situer, ou non, dans cette perspective… Dans l’ombre, évidemment. Je pense que vous me comprenez ?

- En effet. Qu’entendez-vous par “ les vieilles structures vont s’effondrer ” ?

- Vous savez très bien ce que je veux dire, vous l’avez abordé dans votre livre. Ces profonds bouleversements, on n’en voit actuellement que les prémices. Des repères qu’on croyait immuables, la place des femmes, la famille, la souveraineté, vont littéralement voler en éclats. La science va bouleverser le monde, les artistes ouvriront des portes mais des remparts, comme toujours, s’érigeront. Des changements si profonds que les hommes se retrouveront devant un grand vide, d’où chaos, violence, désordres. Les mentalités doivent changer, mais les consciences sont toujours en retard, voilà pourquoi nous avons besoin de réfléchir. Il nous faut des intelligences très vives, qui englobent.

Quelle sera ma marge de manœuvre ?

- Large, puisque il ne s’agit de pensée et non d’action. Nous avons besoin d’imagination. Vous devrez écrire des rapports, participer à des réflexions. Avec une période d’adaptation, libre à vous de vous retirer, notre groupe, dans son essence même est souple et mouvant, c’est indispensable puisque toute organisation structurée est immédiatement infiltrée. Vous verrez, je pense que ceci vous correspond…

- Je veux bien essayer. Le reste de mes missions est inchangé ?

- Oui, ce sera votre couverture. Ne vous inquiétez pas, vous aurez au sein des services une grande liberté de mouvement, notamment dans le choix des missions. Votre résistance physique est excellente mais peut-être ne souhaitez-vous pas…

- Justement, j’aime beaucoup cette vie d’action, je ne voudrais pas en changer…

- Soit, mais ne brûlons pas les étapes. Je vais, dans un premier temps, établir un rapport sur notre entretien. Inutile de vous demander la plus totale discrétion. Vous avez du pain sur la planche, menez déjà à bien cette mission, vous avez le temps de réfléchir. Prochaine étape, Le Cap. De retour en Europe, j’aimerais que vous rencontriez Gustave Courbet, vous connaissez ce peintre, il a joué un grand rôle, maintenant en exil, sa santé est précaire…

- Oui, son rôle pendant la Commune, lui aussi…

- Il travaillait pour nous, un de nos meilleurs agents. Il a payé bien cher son courage et son désir de liberté, tel est notre destin parfois… La prudence n’était pas son fort. Heureusement il a conservé beaucoup d’amis et nous lui prodiguons soutiens et encouragements, dans la mesure du possible. L’art est très important, il participe à l’émancipation de l’homme, aux bouleversements que nous appelons de nos vœux…

- J’en serais très heureux, vous savez, il y a quelqu’un que j’aurais aimé rencontrer, si j’étais né un siècle plus tôt, c’est Voltaire, tant pis c’est ainsi… Et vous-même, où allez-vous ?

P8275319.jpg- A Bornéo, par Singapour. Là-bas un certain Charles Brooke, avec qui nous sommes en contact, fait un excellent travail. L’an prochain, je serai en Europe à mon tour, Copenhague puis Stockholm. C’est très important aujourd’hui que l’Asie et l’Europe travaillent de concert, ce sera sans doute un de vos sujets de réflexion. A présent, je dois me retirer, vous avez besoin de repos. Avez-vous encore un exemplaire sur vous de votre livre ?

- Non !

Elle lui tend un petit ouvrage, qu’il enferme dans son sac de cuir havane, en souriant.

- Merci !

- Encore un instant ! Pour nous, en Chine, la diagonale, avant d’être menée à terme, nécessite une dernière étape, connaissez-vous le Yi-king ?

- Pas du tout !

- Le plus ancien traité de philosophie chinois, et un outil de divination aussi. Pour nous, l’homme n’est jamais séparé de l’univers ; quand il se pose une question, le monde lui en fournit la réponse. Il faut ensuite interpréter l’oracle, seul celui qui a posé la question peut le faire. Il suffit de jeter en l’air ces trois sapèques six fois de suite. Si vous souhaitez, je vous donnerai des explications. Un essai ?

- Décidément, vous me passionnez, et je suis plutôt difficile avec les femmes !

Il lance les sapèques. La jeune femme déroule un tissu de soie et lit :

- Tiens ! Cinquante-six : Liu, le voyageur. Voici : Le voyageur décrit la situation en termes d’errance, de voyage, de vie en solitaire. Voyager, c’est aussi poursuivre une quête personnelle, s’éloigner de ses points de repère habituels. Celui qui suit son chemin sans  se mettre en avant ou viser trop haut, se préserve du malheur. Consentir au voyage, à cette quête en solitaire sont ici indispensables. Vient ensuite un commentaire : Une limite intérieure apporte de la stabilité à votre conscience. Ne craignez pas d’agir seul. Si vous n’êtes plus motivé par une idée directrice, quittez votre lieu de résidence. Au cours de vos déplacements, jetez des ponts entre ceux qui sont isolés. Ne vous mettez pas en avant, faites preuve de souplesse. Dans le monde des apparences, ce qui est souple et flexible est ce qui parvient le mieux au cœur des choses. Obéir à cette loi relie à ce qui est fort et solide. C’est une étape vraiment exceptionnelle que celle du voyage… Qu’en dites-vous ?

- C’est magnifique, et on croirait ce texte écrit pour moi. Nous nous reverrons ?

- Peut-être…

- Vous avez lu mon livre ?

- Oui, j’ai été transportée.

Le lendemain à l’aube, dans un ciel cannelle, l’homme embarque à bord du Wandering chief, direction Queenstown, Irlande. La goélette s’éloigne.

Dans la brume blanche, un rayon de soleil ouvre une trappe et les rizières redeviennent vert pomme et frissonnent sous la brise. Un vent chaud soulève les voiles, ombrées par les nuages à l’est. Le souffle du large balaie les forêts d’eucalyptus géants. En riant, l’homme jette à la mer Une saison en enfer.

 

Raymond Alcovère, "Wandering Chief", nouvelle

Les photos sont de Nina Houzel

 

lundi, 29 septembre 2008

Une photo de Nina Houzel

DSCN1682.jpgJuste pour le plaisir...

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vendredi, 26 septembre 2008

Les anges ont faim

DSCN1594.jpgJe ne veux pas les couleurs
Pas les croyances, pas l’autre
Boire la terre
Boire la terre indifférente
Je ne veux pas la terre
Pas la terre
Les amas, les sculptures d’os
Des fleuves de sang coulent
Jusque moi et je ne peux
T’oublier

Je ne veux pas la peau
Pas de sens, pas moi
Croire les rêves
Croire les rêves insouciants
Je ne veux pas des rêves
Pas les rêves
Des miroirs brisés entament
Fragiles, fragile ma joue
S’écaille et coule le bleu tout
Contre toi

Je ne veux pas le temps
Pas de volets, pas toi
Fermer les paupières
Fermer les paupières déliées
Je ne veux pas les paupières
Pas les paupières
Des tempêtes lissées courent
Tendues, tendu le sein
Brûlent nouées nos estomacs
Mutilés
Juliette Guerreiro

Photo de Nina Houzel

mercredi, 24 septembre 2008

Etat d'une réflexion en cours

DSCN4903.JPGOn a longtemps parlé du « désert » de la littérature française de ces vingt ou trente dernières années. Mythe ou réalité ?

Nombre d’écrivains n’ont pas confirmé, à mon sens, l’espoir qu’ils avaient fait naître. Ainsi Philippe Djian, après de bons romans comme « 37 ° 2 le matin » et « Bleu comme l’enfer », a fini par s’enliser, au moment notamment de son passage chez Gallimard. Dans un tout autre genre Christian Bobin, un peu plus tard, a apporté un sang neuf (une écriture, un univers) ; lui est resté dans la même veine, mais trop peut-être,  c’est le renouvellement qui a manqué, ses livres se ressemblaient beaucoup, la lassitude est venue. Michel Tournier, quelques années plus tôt, après des livres forts comme « Le Roi des Aulnes » ou « Les Météores » a perdu la force de son inspiration. Au contraire, les derniers livres de Marguerite Duras, avec leur style très épuré, m’ont paru beaucoup plus intéressants. De même ceux de Beckett, écrits en français (mais est-ce un écrivain français ?).  De Claude Simon, je m’étais délecté des « Géorgiques » : dans le courant du Nouveau Roman (et ses contraintes épouvantables), il est celui qui s’en est le mieux sorti ; c’est la marque des grands artistes de transcender leur époque et les courants qui la traversent. Julien Gracq aussi n’a pas retrouvé dans ses derniers livres la force et le souffle du « Château d’Argol » et du « Rivage des Syrtes ». Modiano restera je pense un des  bon écrivains de la période, mais sans m’avoir personnellement emballé. Le Clézio a écrit de belles pages (le début de « Désert », magique), mais sans me convaincre totalement, de même que Pascal Quignard. Idem pour Michon et Bergougnioux. Pierre Autin-Grenier a vraiment créé un univers, et sa trilogie « Toute une vie bien ratée », L’éternité est inutile » « Je ne suis pas un héros » est délicieuse. J’aimais beaucoup Raymond Queneau, mais j’avoue ne pas avoir une grande passion pour l’OULIPO,  - ce côté mécaniste de la littérature, même Perec ne m’a jamais totalement emballé, sauf peut-être « Je me souviens » -, et ceux qui l’ont suivi encore moins. Nicolas Bouvier, par la qualité de son écriture, a largement transcendé le genre « littérature de voyage », il est pour moi un des écrivains les plus forts de cette période. Côté polar, c’est mieux : Jean-Patrick Manchette a donné un nouveau souffle ; « La Position du tireur couché » est un excellent roman, il a amplement renouvelé le genre dans les années 80 et emmené avec lui toute une cohorte de nouveaux auteurs. La série des « Poulpes » crées par Jean-Bernard Pouy ne manquait pas d’intérêt et Franck Pavloff a frappé un grand coup avec « Matin brun ».

Ce relatif désert me semble tout de même dominé par Philippe Sollers : A mon avis « Femmes » (1983) restera une date ; « Le Secret », moins connu est un des mes livres préférés avec ses recueils d’articles où il excelle : « La guerre du goût » et « L’éloge de l’infini ». Troublant volontairement les codes, ses essais ressemblent à des romans et à des biographies - il mêle allégrement les trois genres - utilisant la citation comme une arme de guerre, il a multiplié les livres, toujours aux frontières : « Dictionnaire amoureux de Venise », « Un Vrai roman » et plus récemment « Guerres secrètes » sont parmi ses meilleures réussites. Sollers, c’est aussi une passion pour la peinture, et bien sûr la Chine. C’est aussi le seul écrivain de la période qui ait une véritable vision cohérente de la société et n’hésite pas à descendre dans l’arène, intervenir dans les journaux et à la télévision ; c’est ce qu’on lui reproche, la plupart du temps sans lire ses livres et c’est dommage. Houellebecq, en 1998, avec « Les Particules élémentaires » a donné un grand coup de pied dans la fourmilière, avec son regard froid, décalé et sociologique sur la réalité contemporaine, souvent cruel et provocateur, mais qui a largement balayé le nombrilisme souvent reproché à la littérature française. Et son influence a été tout de suite visible : depuis, de nombreux écrivains  se sont attaqués à des sujets plus vastes et plus en rapport avec l’Histoire. Tel fut Jonathan Littell, avec son énorme et passionnant « Les Bienveillantes ».

 

Photo de Nina Houzel

 

 

 

vendredi, 05 septembre 2008

Dictionnaire des idées reçues de Flaubert (3)

P8240225.jpgException : Dites qu'elle confirme la règle. Ne vous risquez pas à expliquer comment

Flaubert

Photo de Nina Houzel

lundi, 01 septembre 2008

Une hypothèse vertigineuse

PC110650.jpgLe temps, c’est de l’argent. Eh non… Pas seulement. C’est de l’argent pour une petite part, pour de la petite monnaie, et c’est pour cela que le ressentiment et l’esprit de vengeance, bloqués sur la transaction économico-politique, autrement dit financière, en veulent tellement et constamment, à n’en plus finir, chaque jour, à chaque instant et en ce moment même, au temps. Il fallait leur opposer une hypothèse vertigineuse : c’est l’Éternel Retour.
(Philippe Sollers,  L'ÉVANGILE DE NIETZSCHE, Éd. le cherche midi, 2006)

Photo de Nina Houzel, Inde

jeudi, 06 mars 2008

La lecture

730969258.jpg« J’aime la lecture parce que c’est la seule conversation à laquelle on peut couper court à tout instant, et dans l’instant »

Pascal Quignard

Photo : Nina Houzel

jeudi, 28 février 2008

L'inde toujours...

12851019.jpg2069214322.JPG1814721856.jpgQuelques photos de Nina Houzel, qui vit actuellement en Inde du Sud, voir son blog ici

13:53 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : inde, photo, nina houzel

lundi, 03 décembre 2007

Des rêves d'Orient

468817aca70fa0528f816e0d1528e09d.jpgLe Midi a ses plaisirs décalés, la plage en hiver et le cœur des villes en été. Écrasées par la chaleur d’août, assoupies, on peut saisir leur substance, le rythme des pierres, s’y promener sans se presser, ne penser à rien. Seulement des notes de musique en tête, ou un désir d’architecture. Les rues vides, tout souci de rendement a disparu. Ces villes du Sud redeviennent les cités antiques qu’elles n’ont jamais cessé d’être, des rêves d’Orient.

Raymond Alcovère, extrait de "Le bonheur est un drôle de serpent" : roman en cours d'écriture

Photo : Nina Houzel

 

mercredi, 28 novembre 2007

Des paroles

0ac53bff6c46ca32471e44bed357ee02.jpg"Ce pour quoi nous trouvons des paroles, c'est que nous l'avons dépassé"

Nietzsche, Crépuscule des idoles

Photo : Nina Houzel

samedi, 24 novembre 2007

Il l'est peut-être...

f7ff86a38c6e7c0c00ca32a383450b96.jpgOn n’est jamais plus heureux qu’à deux. Sans témoin. Tout à donner à l’autre, que  personne  n’en sache rien. Mystère des rencontres, de l’intime. Irréductible au qu’en dira-t-on, au regard extérieur qui objective, juge, transforme, colporte, trahit. Rien que le regard  doucement posé de l’autre. Bien sûr ça ne dure qu’un temps, l’autre n’est jamais complètement à soi. Mais on peut rêver un moment. De même à l’instant où on voit la beauté, penser que l’univers en est tissé. Il l’est peut-être...

Raymond Alcovère, extrait de "Fugue baroque", édtions n & b, 1998

Photo : Nina Houzel

dimanche, 18 novembre 2007

Une photo de Nina Houzel

724e88a868763ecbd6c916592edd21b8.jpgParue dans la revue "L'Instant du monde" n° 5, avec un texte de Jean-Jacques Marimbert : "La Lettre"

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jeudi, 25 octobre 2007

L'amour

0b052436ee1602dd207051ef4fabc84d.jpgFinalement, la joie, l'amour, le plaisir, sont peu abordés par les écrivains, c'est dommage !

Photo de Nina Houzel

dimanche, 07 octobre 2007

En lisant "Guerres secrètes" (2)

2979e3d06da6e09e14020590eaf04a8f.jpg"Aussitôt sous ses pieds, il lie ses belles sandales d'or immortelles, qui le portent sur l'étendue liquide, sur la terre infinie, en même temps que le souffle du vent. Il se saisit de la baguette qui lui sert à charmer les yeux des gens qu'il veut, et à les éveiller aussi, quand ils dorment. La baguette en main, le puissant dieu fulgurant s'envole. Quittant l'éther, il passe sur la Piérie et tombe dans la mer. Il bondit alors sur les vagues, et l'on dirait le goéland qui chasse les poissons, parmi les replis terrifiants de la mer inféconde, et trempe d'eau salée ses ailes épaisses. Transporté sur les vagues sans nombre, Hermès lui ressemble. Mais lorsqu'il parvient à l'île lointaine, il sort de la mer à l'aspect de violette, sur la terre ferme, et s'en va jusqu'au moment qu'il atteint la vaste grotte où habite la nymphe aux belles tresses."

Homère, Odyssée, Chant V

Photo de Nina Houzel

mercredi, 03 octobre 2007

Miel mon sari !

cccf7d51f4ba3da60f650abc834acba7.jpgNina, j'espère que tu ne m'en voudras pas, ce contrepet est de Jean Azarel, je n'y résiste pas !

Photo : Nina Houzel 

14:02 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : Inde, Nina Houzel