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dimanche, 19 novembre 2006

Une nouvelle inédite de Eric Dejaeger

medium_Lichtenstein_Girl_with_Hair_Ribbon_NZ1878.jpgEt d'autres textes à lire ici sur ce site

Image de Lichtenstein

vendredi, 17 novembre 2006

Le chant de l'albinos

medium_PASSIONNEMENT.jpgJ'avais un ami si blanc en Afrique noire que le soleil le mordait jusqu'aux os et laissait sur sa peau les marques roses d'une succion obscène. Ses yeux étaient rouges, deux blessures qui ne cicatrisaient pas. C'était de sa faute : on lui avait bien dit, enfant, de ne pas laisser traîner son regard dans le ciel flamboyant. Il n'avait pas souvenir pourtant d'avoir joué avec la boule de feu qui rabote la cime des kapokiers en semant ses copeaux de lumière d'un côté à l'autre du jour, mais son entourage l'avait convaincu : il était un enfant de la nuit que rien ne pourrait réchauffer. Sa peau était froide comme celle d'un serpent, odieuse au toucher, sifflait-on à ses oreilles. Aucune main ne s'était jamais tendue pour lui souhaiter un meilleur matin. Il se demandait si une caresse brûlait ? S'il en était privé pour son bien, pour le préserver des souffrances de l'affection ? La tendresse provoquait-elle aussi des douleurs irritantes sur la peau ? Souvent, il avait léché ses bras, pour vérifier, effleuré son épaule du bout des doigts, pour vérifier : la douceur ne le blessait pas, et celle qu'il tentait de communiquer à son mainate, en lui lissant les plumes délicatement, n'effrayait pas non plus l'oiseau à la parure nocturne. Il avait adopté un compagnon aussi noir que lui était blanc marbré de rose, un ami bavard, la seule créature de cette nature prétendue issue de Dieu à lui parler. L'oiseau était un confident précieux. Il lui rapportait des chroniques de la vie des branches, de cet observatoire où l'on pépie et épie les hommes sans se faire repérer. L'oiseau sombre le prévenait des menaces qui se formulaient, des expéditions punitives qui se fomentaient contre lui si un malheur s'était abattu sur le village et que la communauté cherchait une victime expiatoire. Chaque fois, il en était ainsi : le fantôme aux cheveux de paille devait payer la faute pour libérer les vivants qui se jugeaient sans anomalie. On ne prononçait pas son nom. On crachait des mots sales sur son passage ; des allégories dégradantes le désignaient dans les conseils de quartiers ou de districts. Le mainate était bien obligé de lui répéter que le titre de bouc lui était souvent décerné avec, accolées, la promesse expéditive de la mort et de l'enfer, la menace du sacrifice. L'oiseau avait appris le vocabulaire de la haine dans une famille influente de l'administration coloniale où il était assigné à résidence. Il y était hébergé en cage. On le nourrissait et l'abreuvait de formules grossières que les enfants de maîtres lui ordonnaient de répéter. Pour ces gamins aux cheveux blonds, plaqués mouillés sur leur crâne pâle, il était évident que le Noir sentait la sueur d'âne, l'odeur de la paresse, le parfum de la fourberie. On leur avait inculqué cette vérité-là. Et ces mioches aux chemises fraîches et repassées étaient eux-mêmes de beaux perroquets à shorts kakis ; ils croassaient devant l'oiseau prisonnier les paroles que les adultes s'échangeaient par-dessus les assiettes quand, eux, à table, n'avaient que le droit de se taire. L'oiseau réputé pour son don de mimétisme, devait les redire. Et si, au bout du dixième ordre, il ne récitait pas les adjectifs vulgaires dont on couvrait les nègres de la plantation, véritables pagnes de la dérision, il risquait d'y perdre ses plumes, arrachées une à une par les petits doigts blancs furieux aux ongles propres. Le mainate apprit ainsi à sacrer, à blasphémer, à injurier le noir, la nuit et les esprits stupides de l'ombre. Pleuvait sur lui le rire des jeunes tortionnaires qui, en attendant de remplacer leurs pères, allaient à l'école des Pères Blancs. Au jour de l'Indépendance, une main de femme ouvrit la cage de l'oiseau. Le mainate libéré ne prit pas part au défilé. Il se méfiait des bouches qui proféraient liberté, égalité et tous ces slogans de fraternité ruminés sous la contrainte du bâton, ces mots qui s'agitaient sur les lèvres mais n'étaient pas encore descendus au fond du c¦ur, n'étaient pas passés dans le sang. Il n'y avait qu'un être humain, une créature verticale, à se tenir à l'écart de la fête : un homme blanc, taché de plaques roses, nu sous un caïlcédrat au bord du fleuve. Il jetait ses loques, ses vieux habits d'opprimé, dans la vase, et s'habillait, ce jour-là, de neuf. Il enfila un pantalon noir, une veste noire, une chemise blanche et recouvrit sa tête d'un haut-de-forme. Puis il dit au miroir qui lui renvoyait sa nouvelle image : "Ainsi je serai celui qu'ils veulent que je sois : Baron Samedi, l'esprit de vengeance, l'envoyé des trépassés, le patron de leurs peurs. Puisse mon aspect les tenir à jamais éloignés de moi !" C'est l'oiseau qui, petit à petit, lui apprit la poésie et l'art du chant, nourri de l'expérience des airs. C'est l'oiseau qui réussit à le convaincre de faire entendre sa voix au monde si les yeux des humains étaient trop faibles pour discerner la beauté, si les yeux des humains étaient aveuglés par le brandon des préjugés, si les yeux des humains avaient de la misère à reconnaître l'humain derrière la différence d'apparence. J'avais en Afrique un ami albinos, un très grand chanteur noir à la peau blanche, couleur de cadavre, que le monde entier écoutait avec un immense respect, les yeux fermés sans pouvoir retenir des larmes de pure émotion.

Jean-Yves Loude, nouvelle parue dans la revue L'instant du monde n°8

Frédérique Azaïs, Passionnément

mardi, 14 novembre 2006

Un lieutenant de Garibaldi

medium_s000110.jpgArrivé en Sicile depuis quelques heures seulement, je m’apprête à passer ma première nuit dans une bâtisse du XVII ème - murs ocre, tourelles et pignons en encorbellements -, au terminus d’une allée de cyprès. Le bateau de Gênes retardé par une tempête, j’ai trouvé les hôtels à Monreale complets. Au moment de retourner à Palerme, le patron du restaurant me propose de passer la nuit dans la maison de son père, grand amateur de littérature française. Tout près, à la sortie de la ville. Le vieil homme me reçoit avec simplicité. Un lettré, parlant très bien notre langue. La conversation chemine de Cendrars à Voltaire, en passant par Buzzati et Lampedusa. Comble de bonheur, nous dégustons une sublime liqueur de figues. Je n’ai pas encore découvert les montagnes asséchées et la splendeur baroque de l’île mais elle est déjà là, dans cet intérieur lambrissé et l’intelligence de mon hôte.  Peu après minuit, il me conduit à ma chambre, dans une aile éloignée du château, à travers un dédale de couloirs mal éclairés. Au moment de se quitter, scrutant mon visage et manifestement impressionné, il avoue que je ressemble trait pour trait à un de ses aïeuls qui s’est illustré lors de l’unité italienne. Rompu de fatigue, je balbutie je ne sais quelle banalité avant de prendre congé.

Chambre tapissée de boiseries, livres et tableaux anciens. J’ouvre la fenêtre. Un grand calme règne sur la campagne environnante. Pas le moindre souffle de vent. Reflets vif argent des oliviers figés dans le silence. Au loin scintillement des lumières de Palerme, dessinant le port. Miracle, une nuit d’été sur les bords de la Méditerranée. Enveloppé dans cette béatitude, je tombe de sommeil et m’endors aussitôt dans un lit très haut, à l’ancienne.

Là commence un rêve agité. Dans le port de Palerme, au milieu d’une foule bigarrée et tonitruante, dominent Les Chemises rouges, les troupes de Garibaldi. Tout le monde attend avec impatience, exaltation même, l’arrivée d’un bateau. Vers midi la goélette accoste, avec à son bord, tel un sémaphore, Alexandre Dumas. Il reçoit une immense ovation puis l’accolade de Garibaldi. Ôtés les barils de rhum, dans la cale de l’Emma, sous un double fond, surgissent quatre mille fusils. La liesse de l’assemblée redouble.

Je suis un des lieutenants de Garibaldi. A ce titre j’ai la chance de serrer la main de l’illustre écrivain. A près de soixante ans il vibre d’une ardeur juvénile. La cargaison déchargée, notre délégation quitte le port sous les vivats, requinquée par ce soutien moral et logistique.

Je me réveille troublé, encore dans le rêve. Un rayon de lumière glisse à travers les volets. Ma mémoire cherche le fil des événements. Quelque chose dans la pièce a changé. Sa disposition, les tableaux sont identiques mais mes vêtements ont disparu. D’autres ont pris leur place. Un homme jeune, que je ne connais pas, entre dans ma chambre, surexcité : “ Ca y est, le bateau est annoncé, dépêche-toi !  “ J’arrive tout de suite ” ! C’est après avoir prononcé cette phrase que je me rends compte, je me suis naturellement exprimé dans la langue du pays. Ce sera ma dernière réflexion de ce genre. Nous partons tous les deux à Palerme pour accueillir Alexandre Dumas avec Les Chemises rouges de Garibaldi.

Cette nouvelle (ici remaniée) a paru dans la revue Sapriphage n°14, en juillet 1992

lundi, 30 octobre 2006

Comment je suis devenu espion chinois

medium_Tobias.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer… Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, avant le jaillissement de l’idée : Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec ce regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première. Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, trouble, palpables. Brume opaque et filandreuse qui soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions … Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes de neige. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis, l’heure n’est plus aux supputations. J’embarque.

Dédale inextricable des canaux avant d’aborder un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, un triton. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur ses murs. Ensuite, salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air. La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea del Sarto,  Giorgone, Titien, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel, le plus tactile de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana ; Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

 

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle. Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, le même sans doute entendu par le maître de musique Antonio Vivaldi. Voici mon hôte : affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, curvilignes, suspendus en l’air. Sur un guéridon, un plateau orné d’une salamandre, posés dessus une liqueur de figue et deux verres à pied. La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’histoire, l’éternelle chape de plomb de la société. L ’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée. Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant la nuit venue une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître ”. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée, dépassez les. C’est grâce au contact avec l’Orient que Venise a éclairé l’Occident. Etait-ce possible, une ville sans rempart, seulement la force de l’eau… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche de nouveau du côté de l’Asie. Venise gardera son rôle de trait d’union et peut-être un jour l’Occident se reconstruira à partir de la Sérénissime. Ne soyez pas décontenancé, “ qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée ”. Nous assistons aujourd’hui à l’effondrement d’une société, “ la plus grande civilisation de tous les temps ” comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour,  c’est là le début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais n’anticipons pas. Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera…  Il faut observer l’histoire. La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, elle est comme l’eau, elle épouse l’avenir, l’adaptation est au cœur de sa logique… A Venise, vous le savez, chaque année, le jour de l’Ascension,  en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ici tout se mêle, l’eau, le ciel, la lumière. Le monde ne peut être pensé que différemment, ou plutôt pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas toute seule, il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un autre Marco Polo, un voyageur… Parfois les espions le sont à leur insu… Toujours est-il, ce mouvement est entamé, nous devons préparer ces temps futurs… Les progrès de la technique sont déroutants n’est-ce pas, c’est au moment où ils allaient devenir dangereux que le retournement a eu lieu… Le monde a changé de face, et curieusement ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez tout cela a l’air complexe mais ne l’est pas en réalité, nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin.

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Nouvelle parue dans la revue Salmigondis, n° 19, décembre 2002

Georg Baselitz, l'ange deTobias

mardi, 17 octobre 2006

Flaminia

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Chère Flaminia  

J’ai fini ton portrait aujourd’hui, ta hanche, la pureté de tes jambes, les lignes si sublimes de ton corps, tout y est – et j’ai même réussi à cacher ce qui devait l’être. Ton visage si enchanteur est là mais j’ai pu le dissimuler. La grâce de ta coiffure, pour le rêve. Ton image sera une trouée dans le temps mais je garderai le secret de ton voluptueux regard.

Je te le jure, au nom de mes sentiments, infinis, pour toi, c’est le premier et le dernier tableau de la sorte que je peindrai. A ton image, unique, irréel - comme ta beauté est irradiante, bouleversante. Aucune femme ne m’a transporté aussi loin dans l’univers des sens, du plaisir ; ma vie à tes côtés a rencontré un vertige inespéré. Un jour l’Inquisition ne sera plus qu’un mauvais souvenir - encore que j’en doute parfois - alors tu resplendiras comme tu le mérites, tu seras l’admiration du monde ; mais pour l’instant ce tableau doit demeurer dissimulé. Il sera une fenêtre vers le ciel, un morceau de paradis.

L’art de la dissimulation permet seul d’exister dans ce monde obtus et fermé, tu sais combien j’aime les paradoxes du visible et du caché, qui regarde et qui est regardé : en réalité le caché est le visible et réciproquement. Quand tout a commencé, mon talent était d’imiter le réel ; sens de l’observation, justesse, précision du détail m’ont gagné la reconnaissance, l’admiration de ce prince. Pressentait-il que son règne serait marqué du sceau de la fatalité et que, peut-être,  grâce à moi, lui et les siens vivraient dans la mémoire des hommes ? J’ai été son double en quelque sorte (comme Rembrandt a été le double de lui-même !), son confident. Nous avons si longuement parlé, sa simplicité malgré les apparences m’a aidé à vivre, à comprendre le monde derrière sa façade opaque et rugueuse. En observant le réel je l’ai vu se déplacer, se transformer, d’autres vérités sont apparues ; depuis je cherche sans cesse où peuvent me mener ces déplacements successifs. La surface du tableau devient un miroir, un point d’interrogation, un abîme…

 Pourquoi m’en aller alors que j’étais heureux près de toi ? J’y suis obligé bien sûr. J’écris ces mots la mort dans l’âme. J’ai tout fait pour retarder ce départ, mais tu le sais, ma naissance ne m’a pas permis d’être libre. Toute ma vie, pour peindre j’ai dû accepter des compromis, suivre ce prince, voyager et ainsi te rencontrer, cara mia.   Je voulais te dire Flaminia adorée, j’ai vécu ici en Italie à tes côtés le meilleur de mes jours, le plus sacré de mon existence. Combien l’Espagne me paraîtra triste après toi, ces après-midi dans la douce lumière romaine, les parfums mauves des jacarandas, l’air du soir, sensuel à en devenir palpable, au son des mille églises. Il reste en toi le fruit de notre amour. L’enfant que tu portes sera dans mes pensées chaque jour, jusqu’à celui béni où je pourrai, revenir près de vous.         

Ton dévoué, fervent et éternellement amoureux, Diego

dimanche, 15 octobre 2006

Strongyle

medium_Mia-thalassa-noir2.jpgPartir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports et encore ce mouvement incessant des bateaux, de la mer, trépidation, effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ses squares rectilignes et ses bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et les bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurrent. Au milieu de la mer il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie. La terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer. Ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que j’ai quitté ma patrie, et j’ai perdu jusqu’au désir de la revoir, à quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe. Je n’ai jamais cessé de larguer les amarres. Aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité, par hasard bien sûr, il n’y a pas que des ivrognes pour hanter les tavernes des ports, j’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs. Abattu, j’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur le grand gouffre de la mer ce matin-là, vapeurs légères, une atmosphère fine et envoûtante. Il existe un ailleurs, la vie ne s’arrête pas à l’imparfait, ces pensées plates et répétitives qui nous encerclent, le centre est partout et la circonférence nulle part, mais du silence est  nécessaire…  

L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate. Stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au Secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, l’obscurité de ses yeux, c’était écrit. Ni ma petite île. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant.

Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, concerto de myrtes, yeuses et angéliques. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée. La Sicile dessinait ses collines, nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Au soir venu j’ai bu le vin au sombre feu. On a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps et là-haut, déferlement de flammes, de lumière et de lave. Le mystère est devenu évident. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades - leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais - choisi le départ, la houle, le basculement des ciels livides, le remuement des vagues. Le désordre des étoiles. Mon désir m’a poussé loin, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées. Le monde s’agitait de convulsions. Je ne vieillissais toujours pas.

 J’ai hanté les ruelles de Lisboa, cette ville ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, Amérique, à travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage, j’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais. J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si fébrile, si poignant sur la mer. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de transe. Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire, peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : “ J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie ” a-t-il écrit! Et puis Jules Verne, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer, c’était bien le moins ! Quand même la première place revient à cet aède grec. Je lui ai conté la première partie de mes exploits. Il a transformé la suite, laissé voguer son imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie dans son épopée, je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin, plus rassurante lui convenait mieux. Pas à moi.

Cette nouvelle (ici remaniée) a paru en 2005 dans les revues Harfang et Salmingondis.

L'affiche est celle du très beau voyage poétique et musical de Renata Roagna et Flavio Polizzy, Mia Thalassa, sur des poèmes de Dimitra Manda et des musiques de Mikis Theodorakis, porté par la géographie mythique de l'Odyssée...

 

vendredi, 13 octobre 2006

J’avais envie d’être loin, c’est tout

medium_Phototheque_-_0124.jpgA mon retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi se décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Lucie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pales les tentatives de Juliette pour s’accrocher à moi. Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Juliette. D’ailleurs de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

Extrait de la nouvelle :"Le monde n'est pas si réel"

Photo : Michèle Fuxa

mercredi, 30 août 2006

Quand on connaît d’avance les réponses

Tout d’un coup il se rend compte, la scène ressemble à une nouvelle de Sergi Pàmies. Mais il le sait aussi, l’issue sera différente. Veille de Noël, presque 17 heures, sa maîtresse l’appelle. Elle veut lui parler. Tout de suite. La fin de l’année a été difficile, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ? Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut être prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui le mari irréprochable. Il a longtemps résisté, puis Evelyne est arrivée. Jeune, désirable. Il ne quittera pas sa femme, mais préfère laisser l’illusion à Evelyne, plus conforme sans doute, qu’un jour ils pourraient passer de vraies vacances ensemble, et pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps. Rendez-vous dans un bar de la ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale. Cette fois elle a choisi le Bar du Musée, un des cafés de sa jeunesse à lui, tout près du Lycée Joffre, à l’époque un peu ridicule des interminables parties de tarot. Le plaisir des débuts s’est évanoui maintenant et les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est pas assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ? Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte comme il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là ! Le déranger la veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics ! Une fois déjà elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée. Il entre dans le Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, une cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il est encore plus crispé. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe, Evelyne est enceinte. - Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ? - Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ? - Evelyne… Il essaie de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter. - Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ? Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, insipides, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une. Il est abattu, un soir de Noël en plus, la situation est absurde et pourtant logique. Les mots ne lui viennent pas. Echec total. Evelyne a compris, elle s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse. Comme si elle voulait cesser de lui donner le spectacle de sa souffrance, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse. Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie légère des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue ! Et puis c’est Noël ! Il commande une coupe de champagne. A la radio résonne la guitare de Keith Richards, les premiers accords de Honky tonk women, version live. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Wolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël. Il se lève, se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. A quelles bêtises on est prêt pour le parfum de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même ! Il enfourche sa moto, un peu flottant. Chez lui, la voiture d’Evelyne est là, garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir, entrer ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, je suis crucifié, se dit-il, la partie est jouée ! Sa femme l’accueille en souriant : - J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ca ne te dérange pas ?

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jeudi, 29 juin 2006

Le mystère des cathédrales

Au fur et à mesure, Jean-Jacques Nuel met en ligne les textes parus dans la revue "Casse" sur un blog qu'il a créé ; Vous pouvez y lire (entre autres) une des mes premières nouvelles : Le mystère des cathédrales, ici.

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vendredi, 23 juin 2006

La dispersion

Il arrivait au capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta d'être fort soucieux, et pour tout dire, bien embêté. En effet, à chaque nouvel abordage, l'homme y laissait une part de lui-même. Jour après jour, il semait de bouts de son corps aux quatre coins du globe.

Nouvelle de Gilles Bailly à lire en entier ici sur son blog

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dimanche, 07 mai 2006

A travers le corps

medium_duomofirenze.jpg

Ce matin le soleil s’est levé pâle à l’Orient. Une journée comme les autres. Avec cette atmosphère du début du printemps, où tout semble ouvert, où les rêves s’envolent comme la brume dans le vent, etiolée par la chaleur. Depuis longtemps je savais qu’un événement incommensurable allait se produire puis, un été chassant l’autre, une fausse langueur s’était installée. A présent je suis étrangement calme. Tout est bien réel. Mais il faut commencer au début…
J’ai vécu longtemps à l’écart du monde. Heureuse atmosphère de l’école, bavardages incessants, rires, rêves, désirs partagés. Un monde à part. Au début j’ai souffert de quitter la chaleur du foyer, puis peu à peu j’ai aimé cet enseignement magique, tous ces récits merveilleux et la musique... La musique est comme la rêverie, la pensée, un supplément d’âme, un univers où se déploie, libre, toute la beauté du monde, où elle passe à travers le corps…
Ici, le temps n’est jamais froid, les étés brûlants mais les murs épais apportent une bienfaisante fraîcheur, ondulations du vélarium sous le vent tiède. Cette terre regorge de fruits délicieux. Ma mère jouait de la harpe avant que je m’endorme, ses mains étaient des mouettes, un battement d’ailes. J’apercevais la mer et la côte en échancrures, les oliviers sur la terre rouge, les grenadiers dessiner des arcs en ciel et les sycomores des taches sombres sur les montagnes à l’horizon. Univers insinuant de couleurs, symphonie des papillons dans l’aube d’été.
J’ai vécu dans cette école à l’abri des turpitudes du monde, étrange et sculpturale paix. J’ai lu les vieux textes, écouté les légendes. Si ce monde est cruel, l’idée m’a à peine effleurée : pas de temps à perdre, j’avais mieux à faire...
Sur cette mer, tout près, à nulle autre pareille, les nuits de lune, il m’arrivait de glisser sur une barque et rêver, aux étoiles. Flotter sur l’onde comme un nénuphar. Je me sentais vide, mon corps et mon âme étaient un seul désir. Tous les rêves me remplissaient, m’envahissaient. J’étais le monde. Un jour il s’ouvrirait.
Avais-je quelque chose en plus ? Souvent il me semblait comprendre, accepter ce que d’autres refusent, trouver une harmonie là où tout n’est que désordre, lâcheté, fatuité, jalousie… Un sourire ondoyant se formait sur mon visage et le tumulte s’apaisait…
Etions-nous des fées, des sorcières ? Personne ne prononçait ces mots. Années  heureuses, d’apprentissage aussi. Divination, arrêt du temps, introspection, voyages dans les étoiles. Le grand tout.
Un jour j’ai quitté l’école. Mes pouvoirs réels devaient rester pour le moment cachés. J’allais être mariée, c’est la coutume, pas question d’y déroger. Je craignais le pire, et au contraire cette aventure m’a confirmé ma bonne étoile. J’ai rencontré mon futur mari, sa simplicité m’a touchée, son humilité. Je n’ai pas eu peur. Je lui ai parlé de mon désir. Il ne s’y est pas opposé.
Je savais que tout ne serait pas si facile, je traverserais aussi la douleur, la souffrance, c’était écrit. Et un matin, l’ange est arrivé, dans un déploiement de lumière. Je jouais de la musique et le reste de ma vie est devenu musique. Musique et clarté. Je tenais entre les mains le monde entier. Il avait suffit d’une parole…

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samedi, 15 avril 2006

Tempo impetuoso d’estate

medium_untitled5.jpgLa nuit, avec ses yeux de masque africain, plombe le ciel. Ville fleuve, embuée dans son liquide initial. Réalité floue, organique...
Antonio Vivaldi, seul à la pointe de la Salute, rêve. Femmes allongées, lascives. Corps huilés. Entremêlements.
Anna Giro trône, au milieu de ce harem. Vibrante, luisante, épanouie. Elle danse, effrontée, provocante, rubans, dentelles. Antonio est là, près d’elle. D’un geste elle l’empêche d’approcher. Bientôt il va l’entourer. Lui, le prêtre roux, au visage si fin, si frêle en apparence. Amant incomparable. Ses doigts sont des caresses. Elle s’envole, l’air épouse ses formes.
Quand il la voit, il entend la musique, elle s’écrit. Staccato, bassons, ombres boisées, legato, violoncelles, effleurements, pizzicato. L’orchestre se déchaîne, déferlement symphonique. Elle ne cesse de tourner. Son rire tinte comme du verre brisé. Angles, replis, détours, promesses, ces gestes, furtifs, accomplis, parlent une langue muette : abandon, luxure, jouissance. Elle sera un jouet entre mes mains tout à l’heure, elle joue à donner cette illusion. La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime.
Le maître de musique a vieilli. Du regard il embrasse San Marco, la Riva degli Schiavoni, San Giorgio Maggiore. Nuages menaçants. Domenico Scarlatti l’a initié au jeu de l’astrolabe : Glisser à la nuit tombée, dissimulé dans une barque aux rideaux à peine entrouverts et surprendre les jolies femmes dénudées, au fil des canaux, dans la ville faussement endormie. Elles se sentent observées, feignent le contraire…
En revenant de l’astrolabe, un soir de juin, il a vu Anna pour la première fois. Allure, maintien, clarté du regard. Il a capitulé, sans rémission. Sa peau de velours. Elle ne serait pas une élève de plus pour le maître de chapelle. Parmi cette nuée de jeunes filles qui jouaient de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du violoncelle, du clavecin, elle serait une voix.
 Il suffisait qu’Antonio joue du violon et le monde entier s’envolait avec lui. Corps chétif illuminé, déferlement, coup de tonnerre, musique plus intense, terre et ciel enveloppés, déplacés, en transe, pulvérisés. Trilles, brisures, trémolos, sourdines, crescendos. L’envol des oiseaux le matin sur la lagune.
Le lendemain la senora Giro était dans son lit. Le grand Casanova a raison, il faut suivre la Providence. Courir comme des équilibristes sur les fils du destin. J’ai connu la beauté naissante d’une femme, la ville la plus fastueuse du monde, et l’ivresse de la musique, la composition. L’amour ne tourmente que ceux qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’en aller quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire.
Il trouve Giambattista Tiepolo à la Scuola Grande dei Carmini, seul au plafond, terminant une fresque. Les apprentis sont rentrés, lui continue, la tête perdue dans un océan de bleu :
- Que t’arrive-t-il Antonio ?
- Je m’en vais !
- Comment ?
- Je pars définitivement…
Le peintre pose sa palette…
-   Mais qu’est-ce que tu racontes ?
- Oui tu te souviens des problèmes que j’ai ai eu à Ferrare, le cardinal Tomaso Ruffo, il n’a pas lâché prise, il s’est acharné contre moi, ils me surveillent depuis longtemps, un prêtre qui ne dit pas la messe, toutes ces jeunes filles et puis surtout Anna… Un complot, je ne peux pas t’en dire plus, c’est très dangereux ! Je n’ai pas d’autre solution que la fuite.
Tiepolo descend de son estrade en s’essuyant les mains.
-  Tu pars tout de suite ?
-  Oui, il le faut, je voulais seulement te dire au revoir...
-  Quel malheur Antonio ! Pour aller où ?
-   A Vienne, François de Lorraine Toscane y est retourné, il me soutiendra, enfin j’espère… C’est un revers, je dois l’accepter, je n’ai pas à me plaindre, avoir vécu ici avec toutes ces musiciennes à ma disposition, les combinaisons possibles, quel compositeur a eu mieux !
Il s’avance, observe le travail de son ami :
- J’aime ta peinture, Venise est dans le ciel, bien sûr ! ces corps qui s’égaillent dans le bleu, personne n’a eu d’audace comme toi, et les femmes, les femmes ! tu as montré l’amour, la sensualité, tous ses détours, les glissements avec toujours cette envolée, même l’Inquisition ne te rattrapera pas, j’en suis sûr, ils ne peuvent pas comprendre, mais sois prudent quand même ! Finir ma vie dans un pays de glace, de neige, quelle ironie… Allez, il est temps que je parte, adieu Giambattista !
Ils s’embrassent. Le peintre range ses ustensiles, sa journée est finie.
Le ciel se gonfle de nuages. Antonio marche et des mélodies bondissent, ballet incessant dans sa tête. Il entend Anna. Elle n’a jamais été une très bonne chanteuse, mais que sa voix exprimait bien la passion… Une gondole passe avec des musiciens. Il reconnaît ses compositions, sourit. Il s’essouffle. Rentre à l’Ospedale della Pieta.
Soudain l’orage gronde. Tonnerre, rideaux de pluie. La ville est balayée. Il range ses affaires, prépare sa malle. Saisit son violon. Furioso. Attaque un andante. L’archet vole. Peut-être n’a-t-il jamais joué avec autant de véhémence. De passion. Il revoit Anna danser à la lumière de l’âtre, les reflets des flammes sur sa peau ambrée, ses jambes qui n’en finissent pas. C’est pour elle, il donne tout, sait qu’il ne la reverra plus. Il termine par Tempo impetuoso d’estate, son morceau de bravoure, le préféré entre tous.
Moment de bonheur parfait, éclairs fulgurants, avalanches, passage du vent dans les bois, nuages vaporeux, plaines desséchées, torrent qui roule une eau claire et bondissante, carrousel de sons. Toute la vie s’écoule dans ses notes. Elle n’est pas finie, ne finira jamais. Il n’entend même pas l’orage ou plutôt l’emporte avec lui, le mêle à ses gammes. Il y était déjà. Fortissimo. Pluie de lumière, va-et-vient des éléments, rodomontades, musique météore...
Tout s’arrête et puis le ciel, le vrai, dans une pâle aurore, ouvre sa symphonie. Il reste assis, anéanti. La Dogana se colore. L’aube point sur Venise. Il s’assoupit légèrement. Puis il quitte la ville, subrepticement. Devant ses yeux Anna danse toujours.

Un an plus tard, lui le musicien le plus fêté de son temps à Venise, meurt seul et oublié à Vienne. François de Lorraine Toscane est trop occupé par une guerre de succession. A ses obsèques, seulement six porteurs et six petits choristes. Parmi eux, le tout jeune Joseph Haydn. Ensuite, on l’oublie. Jusqu’au jour où, grâce à des recherches sur Jean-Sébastien Bach qui n’avait cessé de transcrire ses concertos pour le clavier, on redécouvre sa musique.

Nouvelle parue dans la revue Poésie Première n° 21, octobre 2001

De Kooning, Untitled V, 1982

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vendredi, 14 avril 2006

Ca n'arrive jamais

medium_03.jpgDix ans qu’elle était morte. Ma vie avait continué depuis mais vidée de sens. Seul son souvenir subsistait. Une force me poussait pourtant, sans que je comprenne le sens de mes actes.
Une amie commune m’avait prêté sa maison dans les Cévennes, octobre finissant. Superbe masure, avec un escalier extérieur, des pierres apparentes et une cave voûtée. Et la plus proche habitation à des kilomètres.
Je passais la première soirée près de la cheminée, à relire des nouvelles d’Algernon Blackwoood. Le lendemain j’arpentais les forêts de châtaigniers et de mélèzes environnants. Le soir une vague inquiétude me gagna. J’entrepris de faire le tour de la maison plus en détails. Au premier surtout, une pièce inoccupée qui servait de débarras, m’attira. La lumière était faible. Je soulevai des papiers, des illustrations, tout un vieux bric-à-brac. Près de la fenêtre aux volets clos trônait un chevalet. Dans un coin des tableaux s’entassaient, appuyés les uns aux autres. Notre amie avait beaucoup peint pendant sa jeunesse, puis des enfants étaient venus, elle avait interrompu ses travaux. Passant en revue les toiles je tombai soudain sur un portrait de ma femme. Je ne l’avais jamais vu, sans doute réalisé peu de temps avant sa mort. J’eus d’abord le souffle coupé. Le tableau était étonnant de vérité, elle avait réussi son sourire si fin, mélange d’ironie et de bienveillance, qui me manquait tant. Au bout d’un temps, à regarder ce portrait, une sorte de bien être s’installait. Peu à peu mes angoisses se dénouaient.
                *              *              *
Un moment après on marchait elle et moi sur une route bordée d’arbres. La lumière était pâle, lunaire. Je lui demandai :
-   Où sommes-nous ?
-   Tu ne devines pas ?
-   Je suis comme toi maintenant ?
-   Oui tu peux encore reculer, mais au bout du chemin, tu ne pourras plus.
Pour toute réponse je serrai sa main plus fort.
-   Je me demande pourquoi j’ai attendu tout ce temps pour te revoir…
-   Là où nous allons, le temps n’a pas d’importance…
Je n’avais plus envie de parler. On s’enfonçait dans l’ombre épaissie. Le vent avait faibli. Je sentais de moins en moins la fatigue, mon esprit se déplaçait au dessus du chemin, je nous voyais tous les deux marcher.
                *              *              *
Un peu plus tard je me retrouvai dans une vaste maison au milieu d’une clairière. Des gens assis attendaient paisiblement, certains bavardaient, d’autres non. Je n’éprouvais aucun désir, aucune impatience. Un moment se passa puis un jeune homme me demanda de le suivre jusqu’à la cour. Je pris place dans une voiture. Il faisait nuit noire. Au bout d’une longue montée en lacets le véhicule pénétra dans la cour d’un château de fière allure, hérissé de tourelles et de pignons. On vint m’accueillir, puis je suivis un nouveau guide, à travers de longs couloirs. Y régnait l’agitation d’une ruche. Des jeunes gens allaient et venaient, chargés de papiers, de registres. Enfin on atteignit dans “ le saint des saints ”, le bureau du maître des lieux. Un homme âgé, au visage grave, ridé, mais serein. Il demanda qu’on nous laisse seuls. Il semblait quelque peu gêné, hésitant, et ce n’était pas dans ses habitudes.
- Veuillez nous pardonner pour ce dérangement tout à fait inhabituel, commença-t-il, je vous dois quelques explications. Permettez-moi d’attirer votre attention sur le caractère très particulier de cette démarche. Voilà, mon temps est compté, je n’irai pas par quatre chemins… Il y a eu, par extraordinaire, une erreur, vous pouvez me croire, ça n’arrive jamais. En clair, il est trop tôt, vous n’auriez pas dû être parmi nous, pas déjà en quelque sorte. C’est assez inexplicable, je ne vois personnellement qu’une raison, l’amour hors du commun qui vous lie à cette femme. Hélas, nos lois sont formelles, vous ne pouvez rester ici, nous vous reverrons sans doute, mais plus tard. Vous allez retrouver votre existence terrestre. Je ne puis vous en dire plus, vous en savez déjà beaucoup, vous serez raccompagné jusqu’à cette maison comme si de rien n’était.
Je restai sans voix, tentant de percer le regard de cet homme. Je n’y pus lire qu’une complète absence d’émotions. Seul son orgueil était atteint peut-être par ce qu’il considérait comme une défaillance, une erreur qu’au bout du compte il ne s’imputait même pas. Cependant, sa force de conviction devait être puissante car je ne lui en voulus pas, j’acceptai ce verdict. Il m’observait, je cherchai quelque chose d’intelligent à dire, c’est plus difficile qu’on ne croit :
-  Garderai-je le souvenir de tous ces événements ?
-  Oui, nous ne pouvons pas faire autrement, mais cela ne vous causera aucun désagrément… Si toutefois, vous trouviez plaisant d’en parler, de toute façon, personne ne vous croirait…
-  Si vous le dites…

Photo :  Desiree Dolron

Nouvelle parue dans : Encres Vagabondes n°12, octobre 1997

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jeudi, 13 avril 2006

Cave amantem

C’était un moment difficile de ma vie, je doutais de tout. Je n’écrivais plus. Hélas, tout ce qui n’était pas la littérature ne m’apportait guère de joie non plus. J’avais la sensation de ne pas accéder à la vraie vie, je devenais insomniaque.
 Cette nuit-là, un peu avant l’aube, j’entre dans un rêve compliqué. Tout de suite, je m’y sens en terrain familier. Je reconnais le décor, les coteaux du Canigou, que je descends à pied, vers le soir, surplombant la petite ville d’Ille. La Méditerranée au loin frissonne.
 Un peu plus tard, je fume un cigare, autour d’un feu, sous le terminus des étoiles. Pas un souffle d’air, la fumée monte en  long stylet. Mon guide, plutôt loquace, me raconte l’histoire d’une idole, une statue romaine, en bronze, découverte par hasard au pied d’un olivier par un antiquaire du pays. Justement je me rends chez ce Monsieur de Peyrehorade. Nous avons échangé des lettres, il doit me faire visiter les vestiges de la région.
Ca y est  je sais, je suis dans une nouvelle de Mérimée, que j’ai toujours aimée, La Venus d’Ille. Le rêve se déroule, agréable, cohérent. Par instants ma conscience affleure, les images se transforment en mots, je les vois défiler sous mes yeux, comme dans un livre. Puis le kaléidoscope se remet en mouvement.
J’arrive chez Monsieur de Peyrehorade. Un homme volubile, chaleureux. Obnubilé par sa trouvaille, il est enchanté de me dévoiler l’idole. Surprise, il s’agit bel et bien d’une Venus d’une troublante beauté, du meilleur temps de la statuaire.
Depuis qu’elle est apparue, dans le village, rien n’est plus comme avant. En l’arrachant à la terre, un homme a eu la jambe brisée. A croire que cette déesse, lisse et froide, nargue tout le monde. Son regard est dur, on y lit de la méchanceté, de la duplicité. Des enfants pour jouer lui ont lancé une pierre. Le caillou a rebondi, frappant un des garnements en pleine figure. Monsieur de Peyrehorade lui, reste sourd à ses signes.
L’action avance. Mon hôte marie sa fille. C’est l’événement dans le village mais pas pour lui. Il n’a d’yeux que pour son idole, posée sur un piédestal, en plein cœur de la cité.  Des mots sont gravés sur le socle : Cave amantem : prends garde si tu l’aimes ou prends garde si elle t’aime…
En attendant la cérémonie, le jeune marié, un gaillard sympathique mais benêt, se livre à une partie de jeu de paume. Ne sachant où poser l’alliance destinée à sa promise, il la glisse au doigt de Venus. Stupeur, au moment de la récupérer, elle a refermé sa main : Impossible de l’en détacher.
Voilà ce que j’aime le plus au monde, une histoire. Celle-ci se déroule sous mes yeux. L’étrangeté de l’intrigue, habilement mêlée à cette chronique de la vie de province – regard ironique et distancié du narrateur – est parfaitement dosée. Pas le temps – à  peine – de me dire que je suis heureux. Le dénouement approche. Il frappe comme un couperet, cinglant, brutal. Un sentiment de malaise s’était jusque là insidieusement mêlé au récit mais là, le drame éclate trop soudainement. Le fantastique, il me semble, exige plus de précision, de doigté, sinon on n’y croit pas. Après tout, pourquoi tant de scrupules, ce genre d’inattendu, d’effet choc plaît au public ! Voilà à présent qu’au lieu de rêver l’histoire, j’imagine son accueil… Vanité d’auteur !
Les brumes du sommeil se dissipent. Ces ergoteries m’insupportent. Je me réveille, épuisé. Je revois tout le rêve. J’allume une chandelle, attrape ma plume, fidèle dans son encrier. Tout est clair mais il faut aller vite, tant que les souvenirs sont vivaces. L’histoire me plaît, sauf la fin, décevante. Est-ce bien celle rêvée ? J’ai peine à y croire. Néanmoins les mots s’imposent.
Du temps est passé. J’ai peaufiné le texte, l’ai enrichi de mille détails. Assez efficace je crois, bien dosé, percutant même. Savant mélange d’ironie et d’étrangeté. J’aurais aimé une autre fin, mais tant pis, je n’en ai pas trouvé de meilleure. Aucun autre rêve n’est venu à me rescousse.
Je ne l’ai pas regretté du reste, cette Venus d’Ille a été un succès. Aujourd’hui, beaucoup de mes lecteurs la considèrent comme une de mes  meilleures réussites.

(Nouvelle parue dans la revue Martobre, n°11-12, octobre 2001)

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dimanche, 12 février 2006

Strongyle

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Partir, en bateau, découvrir des aurores bleues, jaune pale, des matins calmes ou bouillonnants, les odeurs de rouille des ports abandonnés, me saouler dans des bars avec des filles faciles et puis partir, partir toujours, pour pouvoir revenir, aimer à la folie la chaleur des nuits d’hiver dans les ports et encore ce mouvement incessant des bateaux, ce mouvement incessant de la mer, cette trépidation et ces effluves, oublier, oublier le temps, juste une aurore nouvelle au bout du chemin avec l’horizon bleuté et la lumière, la lumière mouillée du grand large. M’arrêter à Mindelo avec ces squares rectilignes et ces bateaux rouillés, abandonnés au milieu de la rade et ces bars, boire du rhum jusqu’à ne plus rien voir, jusqu’à penser que le monde m’appartient. Voilà ce que j’ai aimé, choisi. Tout plutôt qu’une vie régulière à terre où demain ressemble à aujourd’hui, où l’horizon est borné, les humains prévisibles, le mystère récurent. Au milieu de la mer il y a toujours un après, ce grand vent du large qui balaie tout, le sentiment cosmique de la vie, la terre ferme refroidit les hommes, les rend inaptes à vivre, la mer libère de tout, elle n’enferme rien, plus loin on peut toujours rêver une île inconnue, le déchaînement d’une tempête, une aurore boréale, une lumière étale, l’envol des fous de Bassan, un havre de paix. Les ports ne sont pas sur la terre mais regardent la mer, ils ne sont là que pour partir.

Voici maintenant trente-trois siècles que je suis parti, et j’ai perdu jusqu’au désir de revoir ma patrie, à quoi bon ? Quand j’ai compris que je ne pourrais rentrer à temps, j’ai mis cap vers le large, visité les mers du globe, je n’ai jamais cessé de larguer les amarres, aucun homme n’a mon expérience. Comment j’ai acquis l’immortalité, par hasard bien sûr, il n’y a pas que les ivrognes pour hanter les tavernes des ports, j’ai échoué à Stromboli, la Strongyle des grecs, j’étais abattu, j’avais perdu tout espoir. Il flottait une lumière grise sur la mer ce matin-là, vapeurs légères, une atmosphère fine et envoûtante, langage muet adressé directement à l’âme, il y a un ailleurs, la vie ne s’arrête pas à l’imparfait, à ces pensées plates et répétitives qui nous enferment, le centre est partout et la circonférence nulle part, un peu de silence est nécessaire…

L’homme était rencogné dans la pénombre rouge de l’auberge. Jeune et vénérable en même temps. Aura immédiate et stupéfiante. Lui savait pourquoi il était là, allait jusqu’au bout de ses gestes, yeux de voyant, non pas ce sourire béat, rêveur, malicieux ou entendu qu’on rencontre partout. La conversation a démarré sans préambules et j’ai compris que rien ne serait plus comme avant. Il m’a initié au secret. La condition sine qua non, toujours errer sur les mers, ne plus avoir de patrie. Ainsi je ne reverrai pas ma Pénélope, c’était écrit, ni ma petite île. 

Mais le voyage proposé s’annonçait plus envoûtant encore. J’étais parti depuis si longtemps, les miens me reconnaîtraient-ils ? Il m’a emmené le lendemain sur les pentes abruptes du volcan, dans un concerto de myrtes, d’yeuses et d’angéliques, dans son repère. Lumière crue, coupante, indigo profond, intense de la Méditerranée. La Sicile dessinait fièrement ses collines et ses nids d’aigles à l’horizon. La terre tremblait sous nos pieds, jamais je n’avais senti une telle force, sur ce piton lugubre planté dans la mer. Le soir venu il m’a dévoilé le feu de la terre, on a gravi la montagne, avec ce grondement sourd et caverneux sous nos pas, vibration qui se répand dans tout le corps et là-haut, déferlement de flammes, de lumière et de lave. Tout est devenu évident, les forces telluriques, ce qui ne change jamais. J’ai compris mon destin. J’ai laissé là mes camarades, leur lâcheté et leur couardise m’avait guéri de leur présence à jamais. J’ai choisi le départ, la houle, le silence infini de l’espace, le basculement des ciels livides, le renversement de la vague. Le désordre des étoiles. Mon désir m’a poussé loin ensuite, bien au-delà du monde grec, sur les côtes d’Afrique, un continent sans limites, grandiose, colossal, indompté. Puis les années, des dizaines d’années sont passées, le monde s’agitait de convulsions et je ne vieillissais toujours pas. 

J’ai hanté les ruelles de Lisboa, une ville qui ressemble à la mer, on pourrait y vivre toujours. De là j’ai accompagné les grands navigateurs jusqu’aux confins du monde, en Asie, en Amérique, à travers les glaces du pôle ou les étés torrides, avec eux j’ai accompli des dizaines de périples. C’est mon destin, je ne devais rien diriger, rester dans l’ombre. Au fur et à mesure mes connaissances devenaient si vastes, si précises que les capitaines de tous les bateaux appréciaient ma réserve, ma discrétion. J’appartenais à l’équipage, j’ai été second, bosco, et même cuisinier. Je portais chance. Il n’est jamais rien arrivé sur les bateaux où j’embarquais. J’ai rencontré des écrivains, certains sont devenus mes amis comme cet américain à l’esprit fulgurant, Herman Melville, et son livre si merveilleux, si poignant sur la mer, aux résonances infinies. J’étais là quand il l’a écrit, dans une sorte de fièvre. Cette vogue pour les romans maritimes m’a comblé, à combien d’écrivains, combien de capitaines j’ai tenu la plume je ne saurais le dire, peu importe, je n’oublierai jamais Alexandre Dumas. Sur mes conseils il a visité le Phare de la Méditerranée : " J’ai passé ici une des nuits les plus extraordinaires de la vie " a-t-il écrit, et moi donc ! Et puis Jules Verne, esprit phénoménal, c’est de Strongyle que les visiteurs du centre de la terre ont émergé à la lumière après leur voyage au bout de l’enfer, c’était bien le moins !     

 Quand même la première place revient à cet aède grec si divin, je lui ai conté la première partie de mes exploits. J’ai transformé la suite, laissé voguer mon imagination et toutes les légendes entendues dans les ports. Ironie dans son épopée, je n’aimais pas la mer inféconde. Personne ne devait deviner la vérité. Cette fin plus sage, plus rassurante lui convenait mieux. Pas moi.

Nouvelle parue dans Salmigondis n° 21

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mardi, 01 novembre 2005

Le rire de Poséidon (nouvelle)

Théo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Une légèreté diffuse flotte partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent… Là pourtant, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, ils sont esclaves. Bien déguisés, pourtant la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté post-moderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène : avec persévérance, détermination. Un bel esprit de corps.

La suite à lire ici

 

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jeudi, 20 octobre 2005

Le rire de Poséidon (nouvelle)

A lire ici, sur le journal "Vivre en Languedoc-Roussillon"

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mercredi, 19 octobre 2005

Sans bavures

J'ai eu de la chance. L'idée me trottait dans la tête depuis longtemps. Mais comment dénicher sans risque un tueur à gages ? Je me voyais mal traîner dans des bars louches jusqu'à ce que... Non, il fallait un autre moyen. Je ne pouvais plus supporter l'idée qu’il soit en vie. Qu'il respire le même air que moi, voit le même soleil. Puisse boire un verre de vin clairet, aux reflets dorés. Elle était tout pour moi. Je sais c'est de la folie mais je n'y pouvais rien, je l'avais dans la peau. Elle est partie avec lui. Il est tout ce que je déteste, tout ce que je ne suis pas, riche, correct, sûr de lui, posé, affable, méticuleux. En partant avec elle, il m'a tout pris. Elle il ne l'a même pas gardée. Il l'a jetée, quelques semaines après. De toutes façons, je n'en voulais plus. Lui enlever la vie à lui, voilà ce qui pouvait me consoler. La boucle serait bouclée. Mais sans être pris. Et puis tuer c'est trop sale. Pas question de m'y abaisser. J'avais besoin d'un professionnel. D'un travail précis, bien fait. Sans bavures. Un soir chez des amis, le hasard, il y avait cet avocat célèbre. Fin, charmeur, distingué. La conversation tournait autour de lui. J’ai joué les aficionados. Ce que je n'attendais plus est arrivé. Il adorait pérorer bien sûr. Se pavaner. Parmi les personnages les plus étonnants qu'il ait rencontrés, ce tueur à gages. Mon cœur a fait un bond mais je suis resté stoïque. Ai continué de jouer les naïfs. Indispensable ! pas le moment de laisser passer ma chance, non j'avais attendu trop longtemps ! Le truand en question avait purgé sa peine, il était sorti de prison. L’avocat le voyait encore de temps en temps. "Ce type a réussi presque toujours à glisser à travers les mailles du filet. Toute une vie à se dissimuler. Il a pris dix ans, en a fait quatre. Relâché pour bonne conduite. Pas un mot plus haut que l'autre. Aujourd'hui, il continue de passer inaperçu, impossible de dire s'il a raccroché ! Je n’en jurerais pas... En tout cas il ne se fera pas avoir une seconde fois, j'en suis certain ! Une intelligence hors du commun ! Un personnage complexe, réellement fascinant. Trop retors, sans doute !" J'étais aux anges, précisément ce que j'attendais, il fallait surtout rester discret, jouer l'imbécile de base. J'en savais assez. Pas difficile à retrouver le desperado ! Il tenait un commerce d'alarmes ! Le prince des avocats nous avait même dit dans quel quartier. Plutôt glacial le phénix. Froid comme le métal. Quand j'ai vu ses yeux, j’ai pensé à un serpent. Je l'ai fait venir chez moi. Pour un devis. Puis revenir. Objectif, transformer ma maison en bunker. Pour gagner du temps évidemment. Je l'ai travaillé au corps. Il était fuyant, facilement évasif : normal ! J'ai pris patience. Enfin, après force palabres, il a accepté. A la clé pour lui, un pactole. J'aurais tout donné. J'ai tout donné. Il m'a demandé une semaine. Pour les repérages, un travail de routine. Un type précis, organisé. C'est préférable, on est en confiance. Pas de problème, j’ai attendu, au point où j’en étais ! Une semaine est passée. Il était exact au rendez-vous. Ce soir-là, quand il est rentré chez moi, il n'a rien dit. Quand il a pointé son arme sur moi, j'ai lu dans ses yeux. L'autre l'avait acheté. Plus cher que moi.

© Raymond Alcovère ; Nouvelle parue dans la revue Brèves n°57, juin 1999

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lundi, 17 octobre 2005

Le silencieux

C’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. La sensation de calme était si rassemblée, innervée en une multitude de gouttelettes invisibles, que tout discours supplémentaire semblait superflu.
On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie puis je suis redescendu.
C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus prégnant silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable.
Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments étaient préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, voilà probablement la raison de mon désir d’évasion. J’avais peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous, ne jamais évoquer le passé.
J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares, etc. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.
Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait. A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons entourées du parfum des violettes et des saveurs d’abricot. Au loin une mer opale. Elena, plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée, à tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.
Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons. Augmentation exponentielle de ma perplexité. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.
Sous un prétexte lambda, une semaine plus tard, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. L’endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan. Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.
Elle arriva enveloppée par l’orage et une pluie diluvienne qui brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.
- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !
- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !
Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant.
Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté, à croire que rien n’était arrivé…
 - Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir. Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…
Elle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

© Raymond Alcovère ; Nouvelle parue dans la revue  Encres Vagabondes n°25, juin 2002

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dimanche, 09 octobre 2005

Le monde n'est pas si réel

 

A Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti, bien vite on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage jusqu’à un certain point on ne peut le faire que seul. Comment j’ai rencontré Juliette, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, ça restera un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. Ca me plaisait. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux. Un jour de février d’une luminosité frêle et coupante, au lieu de rester au bureau, elle eut envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes s’en donnaient à cœur joie. On les voyait plonger dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage, en bavardant. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait inépuisable. Le gris du sable tamisait le céladon des vagues. Au bout d’un temps elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Les barrières érigées depuis des années, en quelques phrases, réduites en poussière. Elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d’amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras. La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Il flottait un peu de la lumière des anges. Une atmosphère d’ouate. On s’est revus. A faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout, mais elle s’attachait de plus en plus à moi. Je rencontrai Lucie peu après. Incomparablement plus sensuelle que Juliette, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots, les maniait avec ironie. C’est amplement suffisant. Pour me détacher de Juliette, je proposai à Lucie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues, un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, dans cet état de fuite, vers l’océan. Nuits lisboètes, Lucie si désirable. Sa peau de satin au goût de figue et de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées. Je savais que Juliette pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Lucie. Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade pour écrire une lettre à Juliette. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger. Je descendis seul un matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie. Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. A regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Lucie, sans Juliette, dans cette ville de pluie et d’eau. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce qu’on n’y triche pas. Avec Lucie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque. C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller tout d’un coup, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar. A mon retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi se décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Lucie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pales les tentatives de Juliette pour s’accrocher à moi. Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Juliette. D’ailleurs de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

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