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jeudi, 18 février 2021

Comédie humaine

comédie humaine, nouvelleC’est au purgatoire, au milieu d’un paysage froid et désolé, entouré de brouillard. À flanc de montagne, dans un chalet vétuste, près de la cheminée, Alexandre Dumas, Stendhal et Marcel Proust, attablés, devisent. Une bouteille d’eau de vie de poire circule. Proust n’en prend pas, il n’aime que la bière.

 Allons les amis, ne faites pas grise mine, lance Dumas ! Certes, ce séjour ne comporte pas que des agréments, mais songez à la félicité éternelle qui nous attend !

Son visage est en mouvement, s’anime comme personne quand il parle.

 Il reste une inconnue, et elle est de taille, reprend-il, pour combien de temps sommes-nous encore ici ? En attendant, l’auberge n’est pas si mauvaise, j’en ai connu de pires !

Il sourit en regardant Proust.

 Et puis nos conversations sont un fameux divertissement ! On n’a pas si souvent l’occasion de causer avec des gens vraiment intelligents. L’intelligence est aussi rare que le bonheur !

 Ce qui me gêne, dit Stendhal un peu éméché, c’est de ne pouvoir explorer les alentours, j’aime savoir où je suis, ce qu’il y a derrière…

 Mais nous sommes dans un no man’s land, répond Alexandre ! Il faut bien se préparer à une vie de pur esprit ! Pour ma part, ça me changera agréablement ! Ce qui vous chagrine le plus, mon cher Stendhal, c’est que vous n’avez jamais cru à l’au-delà, n’est-ce pas ? C’était une de vos convictions profondes, comme un homme en a deux ou trois dans sa vie… Et vous Marcel, qui venez d’un siècle si matérialiste ?

Ce dernier ne pipe mot.

 Parlez-nous plutôt de vous Alexandre, s’anime Stendhal ?

Je n’ai jamais été un philosophe vous le savez bien ! Je me suis contenté d’observer mes semblables, comme vous efforcé de n’avoir aucune idée préconçue, mais palsambleu que c’est difficile ! J’ai pris le parti de jouir de l’existence, une façon, comme écrire, de ne pas tout laisser filer ! Si j’ai vu Dieu, c’est dans la beauté des femmes... au hasard des instants, de ces émotions qui vous envahissent le ventre, disparaissent, et puis reviennent…

 Ce qui m’inquiète, continue le milanais après un temps, c’est cet ennui que nous éprouvons... est-ce la préfiguration de ce qui nous attend ?

 Pardieu ! Entre cet ennui-là et le feu de l’enfer, il n’y pas à hésiter ! la vie m’a suffi, tonne Dumas ! Et puis il ne peut y avoir d’ennui puisqu’il n’y a pas de temps… N’est-ce pas Marcel, le temps c’est votre affaire non ?

 C’est l’affaire de tous, répond-il !

Vous avez voulu vous en affranchir, glisse Stendhal…

 Non, le remettre à sa vraie place, au centre…

 Voilà ce qui nous attend dans l’éternité, sourit Alexandre, aucune pesanteur, pas de contrainte… La liberté absolue de l’esprit qui vogue au dessus des turpitudes, ignorant la jalousie, la possession, la souffrance…

 Justement, répond Stendhal, sans malheur comment savoir qu’on est heureux ?

 Mais nul besoin de le savoir puisqu’on l’est, reprend Marcel ! Est-ce que la rivière qui coule sait qu’elle s’écoule ? Toute dualité aura disparu !

Cet absolu, on a pu l’approcher avec l’amour, rêve Beyle.

Il reprend de l’eau de vie…

 Ce qui m’a toujours fasciné chez vous Beyle, c’est l’énergie, continue Proust… Personne n’en parle jamais, mais pendant la retraite de Russie, la fameuse Berezina, vous avez fait preuve d’un courage hors pair… On dit souvent que les gens de lettres sont pusillanimes, vous avez prouvé le contraire ! Quant à vous Alexandre, être parti à plus de soixante ans apporter des armes à Garibaldi, à bord de l’Emma, ne manque pas de panache… Vous étiez, il est vrai, en galante compagnie…

 Mais, les aventures de l’esprit ne demandent pas moins de courage que les autres, peut-être plus, rétorque Dumas ! Pour écrire votre livre, cher Marcel, il fallait une force incommensurable !

 Mon cher Beyle, répond Proust, puis-je me permettre, nous ne pouvons plus nous mentir maintenant, n’est-ce pas ?

 Je vous en prie !

 Eh bien, à mon sens vous n’êtes pas si surpris d’être ici ; vous avez vitupéré le clergé, les gens d’église mais l’abbé Blanès n’était-il pas un voyant, ne lisait-il pas dans les étoiles ?

 Mais vous-même avez occulté, le mot est peut-être un peu fort, mais en tout cas, disons laissé Dieu entre parenthèses dans vos livres, rétorque Stendhal !

 — À force d’être nulle part, il était partout, plaisante Alexandre !

 — C’est bien cela, répond Proust amusé, il ne faut pas occulter les parenthèses, oui j’étais un croyant qui s’ignore, ou qui se cache… par pudeur, la pudeur devrait être une vertu cardinale... J’ai toujours pensé que Dieu était le passager clandestin, l’invité de la dernière heure... Et je dois dire que j’en ai la preuve ici, n’est-ce pas ? C’est le bout du monde non ? Alexandre, continua Marcel, écoutez, ce n’est pas forfanterie, nous n’en sommes plus là, je peux vous l’avouer, pour moi Les Trois Mousquetaires sont une pure merveille… Je l’ouvre chaque fois avec la même fraîcheur, le même plaisir, enfantin... Athos, quel personnage magnifique, profond, mystérieux, un des plus beaux de notre littérature… Et Milady, la façon dont elle retourne ses geôliers, voilà les femmes ! … Allons Beyle, on ne vous a pas entendu sur ce sujet !

Ce dernier en effet, semble s’impatienter. Ses yeux pétillent. Il a envie de parler :

 Dieu ne peut se manifester par l’intelligence, sinon comment les gens simples le rencontreraient-ils ? J’ai voulu me battre contre les pesanteurs, la bêtise du siècle… folie, immodestie de ma part, j’en conviens ! Mais voilà, certains hommes, certaines femmes sont touchés par la grâce, parfois ça ne dure qu’un moment… mais… Et puis quel siècle épouvantable que ce dix-neuvième ! L’argent a supplanté tout le reste, même l’église ! De toute façon, la société, n’importe laquelle, est un jeu de dupes permanent, relisez Shakespeare ! Alors j’ai pratiqué l’art de la dissimulation… C’est bien trop dangereux de dire ce qu’on pense, il faut brouiller les cartes, sans cesse ! Quant à ce besoin d’inventer d’autres vies…

 Mais parce qu’une seule existence c’est médiocre, décevant, s’exclame Alexandre ! J’ai désiré en vivre des centaines et j’y suis arrivé, ventrebleu ! Sinon quel ennui ! Je serais devenu assassin ou voleur probablement ! Pour m’approprier la vie des autres ! Je ne connais pas de plaisir plus fort que d’être emporté tout d’un coup dans une histoire, quand dès les premières lignes, tout l’univers chavire autour de vous, disparaît... voilà le bonheur !

 Écrire, répond Proust, est aussi une façon de régler ses comptes, de se venger de la bassesse, de la bêtise ambiantes…

 Ah... rêve Stendhal, le bonheur se suffisant à lui-même, nul besoin de livres, d’en écrire…

 Je me demande, dit Marcel, si nous aurons des souvenirs de notre vie terrestre…

 Je nous vois plutôt, continue Alexandre, voguant comme des anges au milieu de ceux que nous aimons, d’autres aussi, avec une perception absolue du bien et du mal. On peut lire à l’intérieur des êtres, de toute la création, avec une lucidité totale, une immense compassion… le mal n’est plus qu’un mauvais souvenir… toute rancœur, même de nos erreurs passées, disparue… comme dans les moments de bonheur parfait. Étrange, j’éprouve la sensation de plus en plus nette que ma mémoire s’évanouit, lentement…

 Sans doute qu’on attache trop de prix à l’existence, murmure Proust… puis murmurant les vers de Novalis :

Nous avons tous au cœur une tristesse

Divinement profonde qui demeure

Et qui fait de nous tous un même flot… 

 

Honoré de Balzac se réveille en sursaut, un peu étourdi. Quel rêve bizarre ! Ce Marcel Proust l’a étonné, qu’il ne connaît pas… « Sans doute un de mes disciples, que la renommée n’aura pas atteint ! »

À cette pensée, il rit de lui-même et se remet à sa table de travail.

Un coin de lune, ébréché par une cheminée, flotte sur les toits de Paris.

Raymond Alcovère, nouvelle, 1991

Photo de Nigel Danson

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