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mardi, 21 avril 2020

En avoir ou pas

DkwKfQmX0AAQP9u.jpg large.jpg « Tout ce que vous aviez à faire, c’était d’écrire une seule phrase vraie. Commencez par écrire la phrase la plus vraie que vous connaissiez. »

Ernest Hemingway

 

 

Trois ans que je bossais à la Direction Centrale du Renseignement intérieur, quand, un lundi gris, le patron m’a convoqué dans son bureau. Je savais déjà que dans ce métier, il faut s’attendre à tout et ne s’étonner de rien. Le boss, qui n’était pas le roi des préambules, me demanda d’emblée :

- Vous êtes plutôt pro ou anti-corrida ?

- Ni pour ni contre.

- Vous êtes méridional pourtant ?

- Quand j’étais gamin, mes parents m’ont emmené en voir une, à Bayonne, mais j’étais trop jeune, je ne m’en souviens plus, et puis une autre fois, j’étais ado, à Nîmes, mais pas de chance, elle était ratée, alors du coup, je n’y suis pas retourné.

- Votre idée là-dessus ?

- Que ça fait partie de notre patrimoine, en même temps tout ce qu’on découvre sur la sensibilité des animaux peut poser problème, mais je comprends mal l’hystérie des anti.

- Enlevez-moi tout ça de votre tête. Il me faut une note précise et circonstanciée. En haut-lieu, cette agitation interroge, mine de rien ; les opposants gagnent du terrain, je veux un rapport pointu. Trois pages pas plus.

- Ok, j’achète, vous me donnez combien de temps ?

- Trois jours, pas plus, il me la faut jeudi à 8 H ; réductions budgétaires mon vieux ! Et discrétion surtout. Ne vous inscrivez nulle part, les opposants sont présents partout ; la semaine dernière un restaurateur à Sète s’est fait menacer pour avoir publié sur Facebook l’annonce d’une expo de photos sur la corrida dans son établissement. Lui-même n’est pas aficionado, les photos lui plaisaient c’est tout ! Sète c’est près de chez vous non ?

- Oui, étonnant en effet !

        En réalité, j’étais assez content de moi. J’avais fait bonne figure. Le coup du détachement avait marché, face au patron qui a de la bouteille quand même. Le taureau fait partie de mon histoire. D’abord parce que mes grands-parents paternels sont originaires de la vallée de l’Ebre, village de Tivenys, en Catalogne, près du pays valencien. Quant à mes grands-parents maternels, ils ont vécu à Lunel-Viel dans l’Hérault et j’y passais mes vacances étant gamin. On y parlait de taureaux en permanence. Tout le monde avait toujours plusieurs aventures à raconter, de taureaux échappés dans la campagne. On avait la trouille du coup de se retrouver à son tour nez à nez avec un biou, au détour d’un chemin ou au milieu d’une vigne. Celui qui racontait l’anecdote essayait de faire le plus peur possible, mais en général l’histoire finissait bien.

Tout d’un coup, Paris et sa grisaille s’étaient éloignés. De retour dans mon bureau, je commençais par les documents officiels. J’imaginais en les lisant les conseillers techniques en charge du dossier au gouvernement – j’ai passé quelque temps dans les cabinets ministériels – capables d’avaler n’importe quel rapport en un temps record, de pondre des notes impeccables, tout en vivant en circuit fermé entre le 6 ème et le 8 ème arrondissements, sauf les vacances dans de belles résidences en Bretagne ou dans le sud-ouest. Avec l’obsession constante du pouvoir, le goût des places. Je passai très vite sur un fatras de gloses et de conclusions, cocasses sans doute si j’avais eu un peu plus de temps.

J’attaquai ensuite et pour le reste de la journée les ouvrages de référence puis me lavai la tête en regardant des vidéos sur la toile. Voir le torero se retourner et ignorer la bête menaçante derrière en imposait quand même. Quant aux anti badigeonnés de ketchup avec leurs fausses banderilles collées au corps sous le crépitement des appareils photo...

Le soir en rentrant chez moi, je me demandais en ouvrant une bouteille de Costières de Nîmes où irait mon papier. Dans notre métier, il y a une scène de film culte : c’est la dernière des Aventuriers de l’arche perdue. Après que tout le monde s’est battu jusqu’au bout, que les cadavres se sont accumulés, deux heures durant, pour s’emparer de la précieuse relique, une fois récupérée par les services secrets américains, elle finit dans une caisse au fin fond d’un hangar immense et improbable, à nouveau oubliée pour l’éternité. Si on n’a pas cette image en tête, inutile de faire ce job.

Quand même, le lendemain, j’étais content d’aller au boulot. Comme si je m’occupais de moi, pour une fois. Je décidai d’aller à la BNF ; j’aime voir le monde avec d’autres yeux, de vrais gens autour, sinon j’ai l’impression de penser tout le temps comme un flic. Calé sur mon siège, je commençai la journée avec YouTube, et je tombai sur une corrida de Javier Conde : un pur moment de sensualité, danse macabre, furieusement érotique. Au milieu d’un déluge de couleurs, de bruits, de fête, l’irruption soudaine, violente de cette bête féroce, noire, menaçante… C’est évident, ce spectacle sans coulisses est trop irradiant de chair, de luxure, de vie. Et puis c’est un rapport de domination : pas très politiquement correct aujourd’hui, même si en coulisses justement...

J’ai senti dans mon corps pour la première fois le duende. En rentrant au bureau je me suis acheté L’été dangereux. Hemingway m’a toujours ému. L’adieu aux armes m’avait bouleversé, à quinze ans. Enfin quelqu’un qui écrivait avec ses tripes. Pas pour faire des phrases. Pourtant il n’y a pas de vie plus éloignée de la mienne. Sa capacité à aller au combat, son corps extraordinaire ; et moi qui passe mes journées dans des livres ou devant un ordinateur... Lui n’aimait que ceux qui se sont battus ou qui ont été mutilés. Il s’est battu et a été mutilé. Jusqu’à ce coup de carabine fatal du 2 juillet 1961.

Il était dérangeant. Et justement, la corrida dérange. Le torero est un être d’exception, voilà peut-être ce qui choque la morale universaliste en cours. Cette certitude de frôler la mort à chaque seconde, on l’a en lisant Hemingway. Car de la mort, il parle tout le temps.

Histoire d’être un peu plus avec Papa ce soir, je me sers un verre de Dalmore, douze ans d’âge. Pour faire vieillir son whisky, la distillerie utilise des fûts de sherry en provenance de la mythique bodega González Byass en Andalousie. Je répète ce mot magique : Andalucia... « La prose est architecture et non décoration d’intérieur. » Voilà comment Papa décrit les faenas d’Antonio Ordoñez. C’est bien ça, à la cape ou à la muleta, le torero sculpte l’espace autour de lui.

J’ai le déclic. La corrida est une histoire de héros solitaire, de courage et de mort : valeurs en baisse par les temps qui courent. Surtout ne rien regarder en face, rien qui fâche. Le torero lui s’offre et affirme son propre détachement face à une vie ennuyeuse, monotone. Il méprise le danger mais sans faire de spectacle. Face au taureau, on ne peut pas faire semblant.

Du coup, le lendemain, je redouble d’énergie pour aborder la question des anti. Ils veulent étendre aux animaux des droits qu’on ne reconnaissait qu’aux hommes. Mais en limitant à l’homme le droit de devoir respecter l’animal. Ils semblent ignorer que les animaux sont des prédateurs entre eux. Alors faut-il empêcher au nom du droit des souris les chats à les faire souffrir avant de les dévorer ?

Pour les anti, l’animal, espèce unique, est forcément une victime et souffre. Du coup il faut le protéger. Or justement, l’extrême diversité des espèces a de tous temps induit une grande variété de nos comportements face à eux. Et c’est vrai qu’il faut changer maintenant notre relation aux animaux, puisqu’ils ont une sensibilité, l’homme a été trop loin dans le rôle du prédateur.

Car la corrida est construite sur ce principe : c’est l’animal qui doit mourir et non l’homme. Même s’il peut arriver exceptionnellement que ce soit le contraire. La corrida est un combat, inégal mais loyal. L’intelligence et la ruse contre l’instinct et la force. C’est là où le matador, le grand matador va faire toute la différence. Dès son entrée dans l’arène, il observe minutieusement le taureau, ses moindres gestes, réactions, et par là, construit son travail jusqu’à l’estocade. À la fin c’est la mort qui gagne. Cette mort qu’on repousse toujours.

Papa lui, s’est donné la mort tout seul, quand il a compris qu’il ne pouvait plus vivre, plus écrire. Un vrai torero ne doit jamais subir les événements. Le duende Hemingway l’avait. Le duende et l’aguante. J’aime ces mots intraduisibles.

Voilà, ma note est pratiquement bouclée. Je n’ai jamais mis les pieds au Harry’s Bar. Eh bien ce soir, j’y vais, en hommage à Papa. Je commande un Blue Lagoon. Me sens déjà plus léger. Il y a du monde mais pas de visage antipathique. Au fur et à mesure, les gorgées de cocktail répandent leur chaleur bienfaisante, des étoiles s’allument devant tout ce que je vois. Tous ces gens sont loin de moi, mais bien à leur place, rien de gênant là-dedans. Je ressens même une vague harmonie, une fluidité qui va bien avec la nuit.

Sans savoir pourquoi, j’ai une chanson de Léo Ferré en tête, qu’écoutait mon père il y a longtemps : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles. À certaines heures pâles de la nuit. Près d´une machine à sous, avec des problèmes d´hommes simplement, des problèmes de mélancolie ».

C’est alors qu’une fille entre, vraiment jolie, non je ne rêve pas, il flotte une vibration dans l’air à sa suite. Brune aux cheveux courts, le regard qui lance des éclairs, à peine rentrés. L’air vivante, un peu comme si les autres dormaient et elle non. Elle s’installe au bar. Me semble totalement inaccessible. Je repense à l’aguante : à un moment, le repos est plus fort que le mouvement.

Elle commande un cocktail, puis, tourne autour des tables un instant et comme elles sont toutes prises, vient vers moi, il y a une place libre, en me demandant si elle peut s’asseoir : « je me ferais petite », dit-elle.

J’ouvre des yeux ronds, puis calme-toi, je me dis. Elle se moque sans doute ou bien c’est par coquetterie, cesse ta parano, tu devrais sortir plus souvent voilà tout. Au Harry’s, il y a les plus jolies filles de Paris, tout le monde le sait. C’est naturel.

Je me rappelle alors qu’elle m’a posé une question. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas mon genre de dire non. Un sourire béat irradie mon visage, on peut tout traverser dans ces moments-là. Le barman avant d’interpréter son solo de shaker échange quelques réflexions avec deux ou trois autres clients. Manifestement, ils ne la connaissent pas, ça n’a aucune importance d’ailleurs.

- On dirait qu’ils n’ont jamais rien vu, elle dit.

- Peut-être qu’ils n’ont jamais rien vu, je lui réponds, qu’ils sont vraiment niais, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure !

Elle a un petit rire glacé. Ses dents sont superbes. Je continue :

- En quoi est-ce si extraordinaire d'être très jolie ? Vous avez bien le droit de vivre comme les autres non, de vous faire oublier, je ne sais pas moi, de ne pas être dans votre assiette ?

- Vous compatissez en quelque sorte !

- Là vous allez un peu loin ! Non, vous avez l’air plutôt dans votre assiette ! Pourquoi êtes-vous entrée dans ce bar ?

- J’avais envie de m’asseoir…

- Ces types sont en train d’imaginer des scénarios incroyables, le plus simple est toujours le plus éloigné !

- Vous permettez ?

Elle se met à pianoter sur son portable. Je trouve ce geste très érotique chez certaines femmes, avec leurs doigts fins. J’essaie de ne pas trop la regarder. Le détachement c’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, mais ce soir-là, j’y arrive tranquille, tout coule. Puis elle referme son clavier, avec la même élégance. Les cocktails m’ont désinhibé. Je reprends la parole au bond :

- C’est marrant, les gens ont l’air heureux, insouciants…

- Ah bon, ils ne devraient pas ?

- Si au contraire, c’est bien que les gens soient heureux, ils font moins de conneries !

- Vous, vous êtes dans la police…

- Non, mais j’aurais dû, tiens, je me serais moins ennuyé !

- Vous vous ennuyez ?

- Oui, il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte, mais je suis bien obligé de le reconnaître.

Elle rit, puis répond :

- C’est dommage !

- Pas du tout ! Je suis pour le droit à l’ennui. Pourquoi vouloir toujours remplir le vide, c’est épuisant à la fin.

- Vous êtes marrant !

- ...

- En tout cas, vous l’êtes !

- Ce soir, je me sens bien. La beauté est mystérieuse, elle fait peur, comme le bonheur. Elle vous isole j’en suis sûr.

- L’isolement a du bon parfois, mais pour le reste je ne me sens pas vraiment différente, et heureusement d’ailleurs ! Vous voyez, vous ne vous ennuyez pas !

- Je vous dois la vérité, en fait je ne m’ennuie pas, disons que c’est plutôt rare.

- Là vous êtes déjà plus crédible ! Vous avez osé me mentir ? Et vous avouez tranquillement ! Mais comment vais-je vous croire maintenant ?

- Continuons sur ce ton, et tout ira bien.

- Vous voilà optimiste, puis-je vous offrir un cocktail maintenant ? me demande-t-elle.

- Avec plaisir ! Vous venez souvent ici ?

- C’est la première fois. L’endroit m’a toujours attiré, j’attendais l’occasion !

- À cause d’Hemingway ?

- Oui  !

- Ce type me fascine…

- Il y a de quoi ! Il y avait en lui une forme de noblesse, même s’il a été souvent cabotin et parfois même ridicule, il a eu au moins le courage de s’exposer ; c’est sa volonté qui a guidé sa vie, c’est rare à ce point chez un homme.

- Et chez une femme ?

- Beaucoup moins !

- Vous avez vu le film Le port de l’angoisse ?

- Oui, bien sûr !

- Vous connaissez son origine ?

- On raconte que pendant une partie de pêche peut-être un peu arrosée, Howard Hawks qui voulait faire venir Hemingway à Hollywood lui a demandé quel était son plus mauvais livre. Hemingway lui a répondu sans hésiter une seule seconde: To have or to have not. Eh bien je vais en faire un film génial, tu vas voir ! Et le résultat est là : absolument parfait. C’est sur le tournage que se sont rencontrés Lauren Bacall et Humphrey Bogart, l’émotion est palpable à l’écran !

- Ils ne se sont plus quittés. Et moi non plus je n’ai pas envie de vous quitter, je vous emmène, venez prendre un verre chez moi !

  En emboîtant son pas, je me disais : toréer, c’est tromper la mort sans lui mentir.

Raymond Alcovère

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