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vendredi, 17 avril 2020

Ça ne te dérange pas ?

nouvelle, ça ne te dérange pasC'est la veille de Noël, il est presque dix-sept heures. Juste au moment de partir, sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. La fin d’année a été particulièrement éprouvante, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Évelyne, surtout Évelyne ! N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais on ne sait jamais. Lui, le mari longtemps irréprochable. Puis, Évelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, tout de même. Il préfère laisser l’illusion à Évelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps à temps.

Ils ont rendez-vous dans un bar du centre-ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Pourtant, le plaisir des débuts s’est dilué, ses éternels reproches le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est jamais assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là…

Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle avait été très très fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Mais c'est bien pire qu'il n'avait imaginé : Elle lui annonce qu'elle est enceinte.

  • Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?
  • Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?
  • Évelyne

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter

  • Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination, enfin personne ne lui avait jamais fait remarquer, bon passons… ! A cet instant, il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

Il est abattu. Un soir de Noël en plus. La situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Évelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse. Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste, mais ses jambes sont en plomb, il la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Et si elle allait tout raconter à sa femme ? J'aurais dû l'en empêcher... De toute façon, maintenant c'est trop tard. Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur moi, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

Au diable les soucis, après tout c'est Noël ! Il commande un cocktail. À la radio résonne les premiers accords de Jumping jack flash, qui l’ont toujours fait jubiler. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève. Se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. À quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Évelyne doit terriblement lui en vouloir. Que va-t-elle faire ce soir ? En général elle passe le réveillon avec sa sœur, ses neveux, parfois ses parents, elle ne lui a rien dit cette année. Après tout, elle est jeune et jolie, elle trouvera bien un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même ! Il enfourche sa moto, un peu flottant. L’air froid lui fait du bien. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Évelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée, tu as voulu gagner sur tous les tableaux, tu perds tout !

Sa femme l’accueille avec un large sourire :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ça ne te dérange pas ?

Raymond Alcovère

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