Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 16 avril 2020

Sans bavure

Marco Kirahvi.jpg« Comme les barbares, il prenait tout au sérieux. »

Pierre Boulle

 

J'ai eu de la chance. L'idée me trottait dans la tête depuis longtemps, mais comment dénicher sans risque un tueur à gages ? Je me voyais mal traîner dans des bars louches jusqu'à ce que... Non, il fallait trouver un autre moyen.

Je ne supportais plus l'idée qu’il soit en vie. Qu'il respire le même air que moi, voit le même soleil. Puisse boire un verre de vin clairet, aux reflets dorés. Elle était tout pour moi. Je sais, c'est de la folie mais c’est ainsi. Elle est partie avec lui.

Il est tout ce que je déteste : riche, correct, sûr de lui, posé, affable, méticuleux. En partant avec elle, il m'a tout pris. Elle, il ne l'a même pas gardée. Il l'a jetée, quelques semaines après. De toute façon, c'était trop tard, le mal était fait.

J'ai retourné des centaines de fois le problème dans ma tête : lui ôter la vie, à lui, c’était mon idée fixe, ma seule consolation possible. Mais sans être pris. J’avais assez été la victime dans cette histoire. Jamais plus. Et puis tuer c'est trop sale. Pas question de m'y abaisser. J'avais besoin d'un professionnel. D'un travail bien fait. Sans bavure.

Un soir chez des amis, enfin... Il y avait cet avocat célèbre ; fin, charmeur, distingué. La conversation tournait autour de lui. J’ai joué les aficionados. Ce que je n'attendais plus est arrivé. Il adorait pérorer bien sûr. Parmi les personnages les plus étonnants qu'il ait rencontrés, il y a avait un tueur à gages. Mon cœur a fait un bond mais je suis resté stoïque. Ai continué de jouer les naïfs, passionné par la conversation, c'était indispensable ! Pas le moment de laisser passer ma chance, surtout pas, j'attendais depuis trop longtemps.

Le truand en question avait purgé sa peine, il était sorti de prison. L’avocat le voyait encore de temps en temps. « Ce type a réussi presque toujours à glisser à travers les mailles du filet. Toute une vie à se dissimuler. Il a pris dix ans, en a fait quatre. Relâché pour bonne conduite. Pas un mot plus haut que l'autre. Aujourd'hui, il continue de passer inaperçu, impossible de dire s'il a raccroché. Je n’en jurerais pas... Il ne se fera pas avoir une seconde fois, j'en suis certain. Une intelligence hors du commun ! » J'étais aux anges, précisément ce que j'attendais. Surtout, je devais rester discret, jouer l'imbécile de base. J'en savais assez.

Pas facile à retrouver le desperado. Il tenait un commerce d'alarmes. Le prince des avocats nous avait dit dans quel quartier.

Plutôt glacial le phénix ; froid comme le métal. Je l'ai fait venir chez moi. Pour un devis. Puis revenir. Objectif, transformer ma maison en bunker. Pour gagner du temps, évidemment, et lui parler de mon affaire en douceur. Je l'ai travaillé au corps. Il était fuyant, facilement évasif, commençant par refuser, il avait raccroché, etc. Mais bon, j'ai usé de patience.

Enfin, après force palabres et beaucoup de persuasion, il a accepté. À la clé pour lui, un pactole. J'aurais tout donné. J'ai tout donné. Il m'a demandé quinze jours. Pour les repérages, le travail de routine mais capital, pour saisir l'opportunité, le moment idéal. Un type précis, organisé, rassurant. C'est préférable, je me sentais en confiance. J’ai attendu. Au point où j’en étais...

Les deux semaines sont passées. Il était exact au rendez-vous. Ce soir-là, en entrant chez moi, il n'a rien dit. Quand il a pointé son arme sur moi, j'ai lu dans ses yeux. L'autre l'avait acheté. Plus cher que moi.

Raymond Alcovère

16:08 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, sans bavure

Écrire un commentaire