Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 11 avril 2020

Le Rire de Poséidon

DcV0-gWUwAA35Wl.jpgLéo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent…

Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés, mais la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps.

Léo a envie de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans sa tête, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement salé de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes.

Il passe devant une agence qui affiche les destinations des autocars internationaux. Toutes ces villes le font rêver. Il entre. La chance est avec lui. Un autocar part en début d'après-midi pour la Grèce. Le prix est abordable. Après quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages et emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, les Illuminations de Rimbaud.

Le voyage se passe comme en rêve : une Italie improbable défile devant ses yeux pendant la nuit, enfilade interminable de tunnels puis monotonie de l'autoroute, enfin l'émerveillement, la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, pains de sucre posés sur l’eau, écrasées par le soleil acre et phosphorescentes. Le lendemain, le voilà à Athènes, rompu de fatigue mais heureux.

La frénésie qui règne dans l’auberge de jeunesse fait du bien, les filles rient et virevoltent. Après la douche, il part se renseigner sur les bateaux. Il fait une chaleur étouffante, il n'avait jamais vu la Grèce, mais Athènes lui paraît plutôt grise, une mégalopole banale, asphyxiée par les voitures, comme tant d'autres, à croire que toute trace du passé a disparu. Une île, je veux une île, se dit-il, respirer profondément... Pas trop lointaine, pas trop connue… Il imagine avec horreur les hordes de touristes se déverser quotidiennement à Santorin ou Mykonos.

Tiens, Spetses ! Elle n'est pas loin du Pirée, personne n'en parle, sauf l'écrivain Michel Déon, mais on l'a oublié. Il consulte son petit guide. La patrie de Poséidon ; tous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. À l'écart des grands circuits et sans voitures, ce sera parfait.

Le voilà parti, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Émeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer, ciel profond. Il s’assoit contre le pont du navire et se laisse bercer par la lumière qui brille sans brûler, comme apaisée par les flots. Pas très loin de lui, une jeune femme est assise comme lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Au bout d'un moment, il la regarde, lui sourit. Ses yeux sont francs, cheveux mi-longs, la peau légèrement cuivrée, pas très jolie au premier abord mais un charme étrange, qui l'attire. Il engage la conversation. Une chance, elle est française, s'appelle Léonore, venue ici rejoindre une amie.

Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, un léger accent indéfinissable dont il se garde bien de lui demander la provenance, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils bavardent. Elle est étudiante en lettres et vient de Strasbourg. Ils se donnent rendez-vous le soir au café du port.

En attendant, il se renseigne, achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte la ville principale, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic au milieu du braiment des ânes, entre les criques couffies de soleil.

D’abord revoir Léonore. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement, dans le ciel safran. La conversation est mélodieuse puis viennent les premières confidences. Et puis, sans y avoir réfléchi, puisqu'elle a un sac à dos, aime la marche, il lui propose de l'accompagner et de quitter la ville ; déçue par l'attitude de son amie, qui manifestement, n'avait pas très envie de la voir, elle accepte. Ils décident de partir le soir même, le temps pour elle d'aller chercher ses affaires, la température est douce, c’est la bonne heure pour marcher.

Ils cheminent un moment silencieux, chacun s'imprègne de l'atmosphère, remplit ses yeux et ses narines de ces sensations nouvelles. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée.

Ils marchent près de deux heures, avec la même envie de s’éloigner le plus possible des clameurs, des boites de nuit. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Il est presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort.

Ils découvrent une crique abandonnée, posent leur sac sur la plage et plongent dans l'eau. Les vagues projettent des confettis d’argent au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Leur peau a cette fraîcheur sucrée.

Revenus sur la plage, ils croquent des figues, des abricots tout en bavardant. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un bruissement de coquillages. Ils se devinent, dans le halo de la lune. La nuit s’approfondit. À un moment, Léo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles, main dans la main.

Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-il ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouve le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Léonore, que nous réserve l’avenir ?

Soudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. À peine le temps pour Théo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

 Raymond Alcovère

Les commentaires sont fermés.