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jeudi, 09 avril 2020

Port de mer au soleil couchant

DzTHq1mX0AEj_SR.jpg large.jpgQuinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer un livre sur le paysage dans la peinture française du XVIIe. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

À vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était peindre. J’y consacrais toute mon énergie. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour la renommée. Du coup, dans l’insouciance de la jeunesse, je dédaignais la plupart du temps la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de s’évaporer, s’agrippent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée. Une cité basse dont les palais Renaissance reposaient, imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il vécut à Naples et surtout à Rome qu'il ne quitta plus et où il fut inhumé. Il  devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des Impressionnistes.

Il est le seul peintre qui ait procuré une émotion picturale à Nietzsche, qui fondit en sanglots. Observateur fou, il se couchait dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit pour mieux comprendre la lumière. Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux.

Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire.

Je repris alors avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. À la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers. Le Siècle des lumières était en germe.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVIIe, le fameux Grand Siècle, si riche par bien des aspects. Je m’intéressai aussi à Nicolas Poussin, dont l’œuvre eut tant de résonances. Lui aussi vécut longtemps à Florence et Rome. On croise avec lui Pascal, au cœur de cette grande histoire, qui aboutirait, à travers la relation si étroite entre Mazarin et Anne d’Autriche à la naissance de Louis  XIV.

Jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois, je disposais d’un budget pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

Je suis d’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attire immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’est inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVIIe ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma prédilection pourtant, loin s’en faut. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale.

Ce halo distancie le regard, créant un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Jusqu’au moment où je comprends tout. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais toutes mes vacances. Elle a été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les étés brûlants du Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, s’étale maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour de la maison. Aucun personnage ne figure sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ça va tout à fait avec tes tableaux !

Raymond Alcovère

19:29 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0)

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