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lundi, 06 avril 2020

L'interview

Nouvelle, l'interviewJe rencontrai Ricardo Almotasim à la revue. On avait concocté un numéro spécial sur lui, et de passage à Paris, il avait accepté de venir au bureau pour une interview. Tout fut décidé très vite, et au grand dam de mes deux associés, je me trouvais seul disponible ce jour-là. J’avais de la chance : iI arriva en fin de matinée et était libre jusqu'au milieu d’après-midi. J'installai le magnétophone et commençai l'interview.

Almotasim paraissait fatigué. Malgré une évidente bonne volonté, il répondait presque mécaniquement aux questions que j'avais soigneusement préparées. Au bout d'une heure, il n'avait rien dit que je ne savais déjà.

Son histoire s'articulait autour de la résistance au franquisme, dans la clandestinité, dont il avait été un des membres les plus actifs et les plus influents. Romans, essais, pamphlets, s'étaient succédé pendant cette période où sa notoriété n'avait cessé de croître à l'intérieur comme à l‘extérieur.

Il symbolisait l'Espagne d'aujourd'hui, celle du changement. Il était un de ses écrivains les plus connus. Il n'avait pas cherché à en profiter outre mesure, n'ayant brigué aucun poste ministériel, se contentant d'enseigner dans un lycée des environs de Madrid.  Afin de mettre un terme à ce qui n'apportait strictement rien ni à l'un ni à l'autre, j'arrêtai l'enregistrement et lui proposai d’aller déjeuner.

- Vous avez une voiture, me demanda-t-il ?

- Oui, pourquoi ?

- Voyez-vous, depuis que je suis redevenu un homme libre, à chacun de mes passages à Paris, j'étais pressé par le temps, j'avais beaucoup de rendez-vous, je n'ai jamais eu le temps de faire ce que je voulais…

- De quoi s'agit-il ?

- Vous allez trouver ça ridicule, mais voilà : quand j'étais enfant, c'était en 1936, je suis venu ici avec mes parents, c'est d'ailleurs à notre retour en Espagne que mon père a été assassiné. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j'aimerais refaire, si vous voulez m'accompagner bien sûr, l'itinéraire que nous avions suivi en arrivant, pour autant que je m'en souvienne…

Nous voilà partis. En fermant le bureau, j'y laissai le magnétophone.

La première quinzaine d’août est une bénédiction à Paris. On rejoignit la gare d'Austerlitz par où lui et ses parents étaient arrivés cette année-là, puis on suivit exactement le même trajet, longeant le Jardin des Plantes, les quais jusqu'au pont de la Concorde.

Enfin, direction le quartier des Batignolles, où la famille s'était installée dans une mansarde, tout près du square. Au déjeuner, on parla de la vie littéraire. Il s'intéressait au sort d'une revue comme la nôtre. On fit le tour du jardin – il se souvenait des cerisiers du Japon et de leur floraison sublime -, avant de s'asseoir sur un banc. Pendant les silences, je songeais à l'étrange destin de cet homme.

Il avait passé la plus grande partie de son existence dans la clandestinité, travaillant dans des journaux, subsistant grâce à des petits boulots, toujours à se cacher. Devenant un des maillons de cette génération dont le travail de l'ombre aboutirait au retour de la démocratie. Pourtant, cette victoire sur le temps semblait ne lui avoir donné aucune confiance. On le sentait traversé de doutes.

Une sympathie réciproque s'était installée. Il parlait très lentement. Je crois qu'il appréciait que je ne cherche pas à meubler les silences. Il me dit à un moment que nous vivions une époque trop bavarde. Il était las, désabusé, j'aimais cette distance qu'il donnait aux choses. La situation du début - l'interviewer et l'interviewé – avait disparu. Il me parlait de son expérience de l'écriture qui l'avait aidé à vivre, de son exil intérieur.

Je lui proposai de boire un café au Wepler. La place Clichy avait des airs de vacances.

- Je n'étais pas revenu dans ce quartier depuis la guerre, je n'en avais jamais eu le courage, me dit-il, c'est curieux que cela arrive maintenant… Parce que, voyez-vous, je viens d'enterrer ma mère. Avant, je n'aurais peut-être pas pu.

Je n'avais pas prononcé un mot depuis un moment. Il continua :

- En fait, je sais pourquoi j'ai voulu revenir ici. Ma mère, avant de mourir, m'a parlé de mon père, de ce qu'il a vraiment été. Elle a eu peur de s'en aller avec un mensonge. La vie est étrange. J'ai bâti ma vie, je me suis autorisé à parler au nom de l'Espagne républicaine, démocratique, et mon père était un traître. Un allié de Franco, alors que j'ai toujours pensé le contraire ! Ma mère, elle, savait. Elle m'a toujours fait croire que mon père était républicain. C'était une stratégie des services secrets alliés, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire. Ils ont falsifié son passé pour s'en servir, voilà tout ! Ma mère n'y est pour rien, ils ont dû la menacer, évidemment. Quand nous sommes venus ici, en 1936, mon père était un agent de liaison avec les forces de l'Axe, il venait prendre des contacts en vue d'abattre la République naissante. Il a été assassiné par les services spéciaux soviétiques, et, pour une raison que j'ignore, ils ont transformé son passé. C'est pour cela, les franquistes n'étaient pas dupes, que malgré mes livres, mes activités, ma mère a toujours bénéficié d'une relative impunité en Espagne, elle n'a jamais été inquiétée par Franco ! J'ai été manipulé toute ma vie…

- Mais votre activité politique, vos choix, ce sont les vôtres, ils ne doivent rien à personne, c'est votre liberté !

- Pardonnez-moi, tout cela est encore confus dans mon esprit, trop frais dans ma mémoire. Ma liberté, mes choix politiques, pour l'instant, je ne sais plus trop où ils sont. J'accuse le coup, j'ai besoin de réfléchir, de comprendre, si c'est possible, mais j'en doute. J'ai l'impression qu’un fil s'est cassé et je me demande s'il n'est pas trop tard pour tout remettre en place. J'essaierai cependant, je n'ai pas pour habitude de renoncer. Mais cette fois, le coup est rude, et puis vous le voyez, je suis vieux. En tout cas, je me suis senti devenir très vieux.

Il me regarda, esquissant un sourire.

- Je suis désolé de vous avoir ennuyé, jeune homme. À présent, vous en savez plus sur moi que quiconque, mais je vous demanderai de ne pas en parler avant que je ne le fasse moi-même, vous ne m'en voudrez pas ?

- Bien sûr, vous pouvez compter sur moi.

Un an plus tard, Ricardo Almotasim publiait Le Passé retrouvé, où il retraçait son itinéraire personnel au vu de ce qu'il savait de son père. Ce fut le plus réussi de ses livres.

 Raymond Alcovère

09:55 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, l'interview

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