Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 01 avril 2020

Loin, c'est tout

Lisbonne 1993.jpgÀ Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti. Bien vite, on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage, jusqu’à un certain point, on ne peut le faire que seul.

Comment j’ai rencontré Lucie, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, c'est un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. J'aimais. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux.

Un jour de février particulièrement lumineux, au lieu de rester au bureau, elle a eu envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes plongeaient dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait, inépuisable.

Au bout d’un moment, elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Elle réduisait en poussière, là, d’un coup, des barrières érigées depuis des années. En réalité, elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d'amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras.

La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Une atmosphère d’ouate.

On s’est revus. À faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout mais elle s’attachait de plus en plus à moi.

Je rencontrai Julie peu après. Plus sensuelle que Lucie, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots. Elle les maniait avec ironie. C’était amplement suffisant.

Pour me détacher de Lucie, je proposai à Julie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne, c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues. Un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts, la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, et regarde l’océan.

Nuits lisboètes. Julie si désirable. Sa peau au goût de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées.

Je savais que Lucie pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Julie. Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade, pour écrire une lettre à Lucie. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger.

Je descendis seul le lendemain matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor, mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie.

Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. À regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Julie, ni Lucie, dans cette ville d’eau et de lumière. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce que tout y est détaché. Avec Julie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque.

C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar.

De retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi me décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Julie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pâles les tentatives de Lucie pour s’accrocher à moi.

Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Lucie. D’ailleurs, de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

Raymond Alcovère

Écrire un commentaire