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mercredi, 15 avril 2015

La Bête

414815041.JPGSainte-Marie est une petite île de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et à l’époque, presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. À Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté, plus rude, plus dépouillée. On l’évite tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Il me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain et des jacarandas. C’est mon premier voyage en Afrique, un vrai envoûtement avec cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Bientôt on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

J’escalade maintenant un entier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Je scrute la cime effilochée des arbres, puis je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. À croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. D’ailleurs, la solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt semble douée d’une âme, d’un esprit. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

C’est un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas. Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Je ne sens plus la moindre fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. Ça y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. Arrivant dans la mangrove, je baisse la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent en bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. De temps à autre, se dresse en éventail l’arbre du voyageur.

Voilà l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, se déroule l’étendue bleue, plane, le sable ocre à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. Cette plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas.

J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Ses ressauts sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de larges goulées d’eau fraîche, observant les arbres et leurs grandes orgues de lumière parmi les feuilles. Ecoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

 

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue. Ses babines claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Texte et photo de Raymond Alcovère

20:44 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sainte-marie, nouvelle

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