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jeudi, 25 décembre 2014

Conte de Noël

NouvelleVeille de Noël, il est presque dix-sept heures. Sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. La fin d’année a été pénible, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui, le mari irréprochable. Puis, Evelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, quand même. Il préfère laisser l’illusion à Evelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps.

Ils ont rendez-vous dans un bar du centre-ville. Elle tient à ses rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Le plaisir des débuts s’est dilué, les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est jamais assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là…

Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe : Evelyne est enceinte.

-  Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?

- Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?

-  Evelyne…

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter.

- Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

Il est abattu. Un soir de Noël en plus. La situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Evelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse.

Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

Au diable les soucis ! Il commande un cocktail. À la radio résonne les premiers accords de Jumping jack flash, qui l’ont toujours fait jubiler. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève. Se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. À quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même !

Il enfourche sa moto, un peu flottant. L’air froid lui fait du bien. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Evelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée !

Sa femme l’accueille en souriant :

 

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ça ne te dérange pas ?

Raymond Alcovère, nouvelle

Photo de Gildas Pasquet

08:07 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle

Commentaires

Atroce.

Écrit par : COLLIGNON | jeudi, 25 décembre 2014

Décidément, le père Noel est une ordure ;-)

Écrit par : Mariejo | vendredi, 26 décembre 2014

J'ai beaucoup apprécié ton conte et je te souhaite de continuer à avoir une belle inspiration pendant l'année qui vient. Amicales bises.

Écrit par : Ariaga | vendredi, 26 décembre 2014

Merci ! bises !

Écrit par : Ray | vendredi, 26 décembre 2014

Les commentaires sont fermés.