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samedi, 16 août 2008

Une nouvelle de jeunesse...

lorrai032.jpgLa solitude des musées de province, les après-midi de semaine…

(Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Martobre, n° 6, mai 2000)

Quinze jours déjà que j’allais de musée de province en musée de province pour préparer ce livre sur le paysage dans la peinture française du XVII ème. Pourtant, tout avait commencé de manière fortuite…

A vingt ans j’étudiais l’histoire de l’art, mais ce n’était qu’un prétexte, j’avais commencé de peindre. J’y consacrais toute mon énergie, ma volonté entière. Mes premières toiles connaissaient un succès d’estime, je ne doutais pas d’atteindre un jour le faîte de la gloire. Du coup je dédaignais le plus souvent la faculté, ses cours magistraux, les ouvrages assommants qu’il fallait ingurgiter.

Une nuit, je fis un de ces rêves étonnants, qui, au lieu de se dissoudre, s’accrochent à la mémoire et provoquent à chaque souvenir un plaisir âcre et velouté, une sensation lancinante de bonheur. Où l’irréalité des choses devient presque palpable.

 Avec des amis je déambulais dans une ville dont le nom, Gênes, s’imposait à moi, alors que les images contredisaient cette idée.  Une cité basse dont les palais Renaissance, tels ceux de l’Antiquité, reposaient imposants et majestueux, au bord de l’eau. Tout près, on distinguait, à quai ou au mouillage, trois-mâts, galères, tartanes, gabares, barques à fond plat, signes d’une importante activité. Autour des trottoirs et des places, larges, spacieux, presque vides de monde, la vie paraissait figée, engourdie l’atmosphère. La promenade, excitante pour l’imagination, s’étirait de longues heures sans événement notable.

Quelques jours plus tard, en feuilletant un livre sur les quais de Seine, je reconnus stupéfait le décor de mon rêve dans un tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain : Port de mer au soleil couchant. Tout y était, le paysage, la lumière dorée, la nonchalance des  personnages…

Je m’intéressais alors de plus près à cet artiste. Fasciné par les marines, il avait mis en scène, toujours avec une précision extrême mais dans des assemblages hétéroclites, des temples ornés de pilastres et de frontons, des palais nichés de statues antiques, des terrasses, des cours carrées, des fortins. Premier paysagiste à oser regarder le soleil en face, il devint le spécialiste des lumières crépusculaires, anticipant le travail de Turner et des impressionnistes.

Son œuvre me fascinait. Plus j’avançais dans cette connaissance, plus je voulais en apprendre. Au point de délaisser mes propres travaux. Ma vie prit un cours différent. J’étudiais les marines puis les paysages, Le Lorrain avait abordé les deux genres, les couplant souvent dans des pendants. Son style se caractérisait par une harmonie troublante, dissonante parfois, entre le réel et l’imaginaire. Il passa la plus grande partie de sa vie à Rome.

Je repris avec une ardeur nouvelle mes études d’histoire de l’art, et choisis cette période comme sujet de mémoire puis de thèse. A la Renaissance, l’invention de la perspective traduisait le regard nouveau et critique porté par l’homme sur la société, dont l’ordonnancement n’était plus uniquement divin. Avec Le Lorrain, le soleil apparaissait sur la toile au moment où Galilée en faisait le centre de l’univers.

Au fil des ans je devins ce qu’il est convenu d’appeler un spécialiste du XVII ème siècle, jusqu’au jour où un éditeur me proposa d’écrire un livre sur le sujet. Pour la première fois je disposais d’un budget conséquent pour compléter mes travaux et aller de ville en ville. J’avais définitivement abandonné mes ambitions créatrices.

J’avais l’humeur vagabonde ce jour-là. En entrant dans le musée, l’affiche d’une exposition temporaire attira immédiatement mon attention. L’artiste, contemporain, m’était inconnu. Pourquoi ne pas m’octroyer une parenthèse, après deux semaines ininterrompues de paysage français du XVII ème ? On n’est jamais aussi performant dans une spécialité qu’avec l’esprit ouvert sur le vaste monde, me dis-je, un rien condescendant !

Je commence la visite. Salles immenses, claires, tableaux magnifiques, bien exposés. Tout de suite je me sens en connivence avec cette peinture, malgré le style hyperréaliste qui n’est pas ma spécialité. Différent pour chaque toile, une sorte de lavis coloré, en surimpression, atténue l’impression de froideur initiale. Ce halo distancie le regard, crée un mystère autour du sujet, une sensation ludique malgré l’aspect presque photographique du trait. Je suis fasciné par cet univers, sans savoir pourquoi. Et puis il y a ce langage des couleurs, au centre de la peinture, ici en pleine cohérence.

L’exposition forme un tout. Les œuvres décrivent une maison, dont au fur et à mesure, on parcourt les pièces, les recoins, les dépendances. Mon étonnement va croissant. Cet escalier, cette cour, ces murs chaulés, je les connais, ce sont ceux de mes grands-parents, la maison de mon enfance, où je passais mes vacances. Elle avait été vendue depuis, à mon grand regret.

Au détour des salles, je revois les été brûlants du  Midi, le bourdonnement des mouches, l’escalier aux odeurs de poussière, la salle de bains au drapeau tricolore rencogné qui pavoisait la façade le 14 juillet, la cour avec ses parfums entêtants de géraniums, l’échelle pour grimper au grenier, la petite cabane au fond de la cour, l’abricotier aux fruits blonds. Tout un monde enfoui dans mes souvenirs, étalé maintenant devant mes yeux.

La dernière œuvre prend place dans la cour. Aucun personnage sur les autres toiles, on ressent même une angoisse vague, un manque. Là, un jeune garçon trône au milieu de son univers. L’artiste s’est représenté enfant, point d’orgue de l’exposition. Aucun doute c’est moi. Je reste hypnotisé, quand j’entends une voix dans mon dos :

- Tiens donc, l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime !

Je me retourne, abasourdi. Un homme placide et jovial me tend la main :

- On revient, sans rien dire à personne, c’est une sorte de plaisir solitaire, j’imagine !

- J’aime la solitude des musées de province, les après-midi de semaine !

- Ca va tout à fait avec tes tableaux !

Commentaires

Très bel hommage au Lorrain. Pendant plusieurs années ce peintre a exercé une certaine fascination sur moi.

Je regarde longuement cette toile; si je retouche l'ensemble en gardant la même tonalité, la même harmonie et les mêmes harmoniques, si je fais trembler les vaisseaux par petites touches successives, si je fais sauter les premiers bâtiments en toile de fond, alors les pilastres du second seront noyés dans le vert, les figures des marins, estompées, épouseront l'or du soir.
Tout Turner sera là, Gainsborough pas loin, et même le divin Delacroixl
Merci de tes mots. J'aime cette nouvelle.
Bises!

Écrit par : Bona | samedi, 30 août 2008

Eh oui, et qui dit Turner, dit les impressionnistes et tout ce qui s'en suit !

Écrit par : Ray | samedi, 30 août 2008

Les commentaires sont fermés.