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mercredi, 18 juin 2008

La forêt primaire

IMGP0700.JPGSainte-Marie est une petite île oblongue de l’océan Indien, amarrée à Madagascar, et presque oubliée des touristes. Après trois semaines mouvementées dans la Grande Ile, j’étais venu m’y reposer. Toute l’activité s’est développée sur la côte nord-ouest, mieux abritée. Activité réduite, car presque chaque hiver, un cyclone vient ravager la région. Septembre y demeure une saison paisible. Dans les cinq ou six paillotes que compte l’hôtel Atafana, on vit bercé par la mer et le vent dans les frondaisons.

Après deux ou trois jours de farniente, l’envie me reprit de marcher. A Sainte-Marie, les balades sont peu nombreuses. La côte est accidentée, le tour de l’île malaisé. Reste la traversée par le centre pour atteindre l’autre rive, la côte sauvage. Tout le contraire de la première. Battue par les vents, la végétation s’y raréfie. Un autre genre de beauté,  plus rude, plus dépouillée. Les autochtones l’évitent tant que possible : accostage périlleux, rouleaux dangereux.

Randonner à travers l’île permet de traverser la forêt vierge, la forêt primaire. Le patron de l’hôtel voulait que son fils vienne avec moi, mais je préférais aller seul. La promenade est sans danger. Se perdre relève de la gageure, la mer est toujours proche. Finalement, nous nous sommes mis d’accord, Thomas m’accompagnerait au début pour m’indiquer la direction, puis je continuerais seul.

Le gamin me parla d’un boa géant qui vit dans la forêt. Il renferme dans son ventre un énorme diamant. Il le dépose dans une clairière, avant de se dissimuler. La pierre précieuse attire irrésistiblement les autres bêtes. Elles s’approchent fascinées, sans se méfier. Le boa n’a plus qu’à surgir et les dévorer. Son repas terminé, il ravale tranquillement son diamant jusqu’à la prochaine chasse.

Thomas m’a laissé comme convenu à l’embranchement d’un sentier, vers le centre de l’île. Me voilà libre. Après ces longues journées à lézarder sur la plage, je me sens revigoré par cette escapade au milieu des manguiers, des arbres à pain, des jacarandas dont le mauve des fleurs jaillit du crêpelé des buissons. C’est mon premier voyage en Afrique. Il y a de quoi être envoûté par cette végétation démesurée, la grandeur, l’ampleur des paysages.

Devant moi, le point culminant de l’île s’étage en collines arrondies. Les  nuages défilent allègrement dans le haut du ciel. Le chemin contourne d’abord les girofliers, principale richesse de l’île. Puis on ne distingue plus trace du travail des hommes, ni de leur présence.

Sentier escarpé, étroit. Une machette n’aurait pas été de trop pour se frayer un passage parmi les fougères envahissantes. Je me retourne. La mer découpe la côte en crêtes dentelées. Des colonnes de fumée signalent un village proche dans le ciel serein. Au loin, on devine Madagascar.

Voici enfin la forêt primaire. Les arbres géants ouvrent une voûte profonde où culmine le chant des oiseaux. Le sentier suit un ruisseau. Je me sens bien ici, j’ai envie de prendre mon temps. Tantôt je scrute la cime effilochée des arbres, tantôt je saute de pierre en pierre pour remonter le cours d’eau, évitant les lianes qui pendent en arabesques. Je ne vois pas hélas de serpent fabuleux ni de fauve dangereux. A croire que cette forêt n’est peuplée que d’oiseaux.

Pourtant je ne me sens pas seul. La solitude ne veut rien dire ici. Ce monde recèle un je ne sais quoi de familier. Cette forêt est douée d’une âme, d’un esprit, j’en jurerais. La lumière du jour, pulvérisée par les feuilles des arbres, remonte amollie dans le sous-bois.

Voilà un autre monde, j’ai oublié l’ancien. Toujours sur mes gardes, pourtant l’appréhension du début s’est diluée. Elle a laissé la place à un sentiment de nécessité, celui d’une réalité à laquelle on n’échappe pas Ici, chaque arbre, chaque animal n’existe que comme élément d’un ensemble plus vaste qui a toujours été là, s’est perpétué au cours du temps. Changeant dans ses formes, immuable dans son harmonie.

J’ai atteint le centre de la forêt. Le chemin amorce une déclivité. Midi approche, le soleil devient âpre, mordant. Plus clairsemés les arbres. Une brise légère s’est levée, apportant des bouffées de chaleur. J’atteins l’orée du bois, la mer est proche.

Envie d’y plonger, de m’y rafraîchir. Aucune fatigue. Au contraire, mes muscles sont vivifiés par la marche. L’air marin, après les senteurs sourdes de la terre, affleure mes narines. Le sentier, moins escarpé, s’élargit. De molles collines ondulent à l’horizon. Ca y est, j’entends le grondement sourd des vagues sur la barrière de corail.

Je cours à longues enjambées. J’arrive dans la mangrove, baissant la tête pour éviter les branches cinglantes des palétuviers. Leurs racines plongent comme des bras noueux dans l’eau ridée de la lagune. Au sommet se dresse, en éventail de palmes, l’arbre du voyageur.

Voici l’océan. Les embruns me fouettent le visage. Le sol, de rocailleux devient meuble, sablonneux. La végétation se raréfie. Enfin, voilà l’étendue bleue, plane, le sable rose à perte de vue, une baie qui s’incurve avant de se refermer, le soir venu, sur les coraux et leur frange d’écume. Les rouleaux s’entrechoquent sur la grève, jonchée de troncs d’arbres et de pirogues abandonnées. Personne. Je repense à la sensation des naufragés débarqués sur une terre inconnue, découvrant soudain leur île inhabitée.

Je jette mon sac et mes vêtements. L’air est brûlant, je plonge avec volupté dans l’onde transparente, à peine moins chaude que l’air. Mon corps glisse, ondule entre les courants et les rouleaux. Aucun risque, les requins ne dépassent jamais la barrière de corail.

Eau huileuse. Les gouttes d’écume, lisses, rebondissent entre mes doigts comme des billes de mercure. Au loin, sur les brisants, les vagues se fracassent. En fermant les yeux, il me semble entendre le grondement d’une puissante cataracte.

Je m’allonge à l’ombre des cocotiers. Des hommes passent au loin. Je me dissimule à leurs regards, dévorant mes provisions avant de m’endormir, bercé par le vent dans les feuillages.

Je me réveille dispos, avec l’envie de retourner dans la forêt primaire. La plage ne me convient pas, trop nue, trop déserte. Je préfère le fourmillement, la palpitation des bois. Quelque chose m’attire là-bas. J’emprunte un autre chemin. Au fond d’une crique, des chauves-souris géantes pendent comme des fruits trop mûrs sur les branches d’un dragonnier. De temps à autre, l’une d’elles prend son envol en larges orbes concentriques. Le soleil a amorcé sa chute, on respire mieux les odeurs. Les bêtes sortent de leurs terriers. Je me faufile entre les sous-bois, reniflant au passage la trace des animaux, l’humidité du sol.

Au sommet d’un mancenillier, trône impassible un toucan, gardien de la forêt primaire. Je suis rasséréné. Je crois que je n’aime pas beaucoup la mer, son étendue plane, son immobilité. Je rejoins mon ruisseau. Les ressauts de son cours sur les rochers crépitent délicieusement à mon oreille.

Je bois de longues goulées d’eau fraîche, observant les arbres et les grandes orgues de lumière entre les feuilles. Ecoutant le moindre bruissement du vent. Les contours de cette grammaire se dessinent peu à peu dans mon esprit.

Soudain je ressens un changement dans l’atmosphère. Je me tourne vers les fourrés. L’odeur de cet animal m’avait alerté tout à l’heure. Je m’en souviens, j’ai appris à la distinguer. Une antilope.

Elle se rapproche. Je glisse furtivement de l’autre côté du cours d’eau, jusqu’à me placer contre le vent. Je me tapis derrière une touffe de fougères géantes. Immobile.

La clarté du jour a pâli. La bête s’approche pour s’abreuver, à quelques foulées de moi. Je suis des yeux chacun de ses mouvements. Sans sourciller. A-t-elle deviné ma présence ? Avant de se pencher pour boire, elle scrute les environs. Surtout ne pas bouger. Ca va, mes muscles ne me trahissent pas. Une farouche énergie sourd en moi.

L’antilope boit enfin. J’entends le halètement de sa respiration, le lapement de sa langue, ses babines qui claquent dans l’eau fraîche. Je patiente encore une poignée de secondes. C’est le moment. Je bondis. Elle n’a même pas eu le temps de se retourner. Mes crocs se plantent dans son encolure. Je suis enivré par le goût de son sang.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Souffles n°220, décembre 2006 

 

 

Commentaires

Je reconnais maintenant ton écriture Raymond. Ta façon de partager fait que nous ne lisons pas une histoire, nous t'accompagnons DANS l'histoire, dans ce que tu es en train de vivre, nous y sommes nous aussi. Je me régale ! Merci. Hélène O.

Écrit par : Hélène | mercredi, 18 juin 2008

J'ai très peur des serpents et en particulier des boas géants qui ont hanté mes cauchemars d'adolescente...Bises.

Écrit par : ariaga | jeudi, 19 juin 2008

Celui-ci ne s'attaque qu'aux bêtes ! L'histoire est vraie, dans le sens où elle m'a vraiment été racontée par le gamin, mais c'est curieux parce qu'à Madagascar il n'y a ni serpents ni animaux dangereux !

Écrit par : Ray | jeudi, 19 juin 2008

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