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jeudi, 05 juin 2008

Comment je suis devenu espion chinois

1229343167.jpgBrume dense sur la lagune en arrivant, langueur à peine posée sur les toits, dans un ciel camomille, fléché d’or. Plénitude d’octobre quand tout se réduit, s’essouffle et se dilue, dans un malstrom de couleurs. Je n’aimais plus ma vie, il fallait en changer…

Partir mais où ? Longues rêveries interminables, lent mouvement en dessous, et puis… Venise, ce rêve de ville, posé sur la mer avec son regard distant et lumineux sur le reste du monde. Je cassai ma tirelire.

Un ciel en mouvement est une musique qui berce la terre, l’espace rendu à sa réalité première.

Le vaporetto cingle vers la Giudecca, sur une mer orgeat. Atmosphère d’ouate, le trouble est palpable. Une brume opaque et filandreuse soulève l’atmosphère. La vie des marionnettes perd ici toute consistance. Rêver, penser, jouir sont l’essentiel. Comment vivre ailleurs, c’est-à-dire partout où règnent le froid calcul et la foire aux illusions ?

Face aux embruns, près de la Piazzetta. Brouillard en fines gouttelettes. Un point perdu dans la brume se détache au large de San Giorgio Maggiore. Reflets céladon des vagues, amplitude molle de la houle, clapotis léger, tourbillonnant. Un canot approche puis accoste. Le conducteur m’invite à monter. On m’a pris pour un autre, tant pis ! J’embarque.

A travers un dédale inextricable de canaux, nous abordons un palais. Porte vermoulue, lardée par le couchant. Sur le linteau, sculpté, une salamandre. Escalier à vis Renaissance. La profondeur aquatique de la ville se prolonge sur les murs. Ensuite, je pénètre dans un salon baroque où flottent encaustique et fleurs fanées, un rien lugubre malgré la rusticité de l’air.

La lumière est sur les murs : Cimabue, quand tout a commencé, puis le Siècle d’or : Le Tintoret, Andrea Del Sarto,  Giorgione, Véronèse. Véronèse, sans doute avec Tiepolo le peintre le plus profond, le plus sensuel de Venise. Sa lumière, charnelle, vivante. Ce tableau somptueux, liquide, les Noces de Cana. Ici c’est Ecce Homo, le Christ montré dans sa nudité d’homme, sur fond rose, brique et bistre.

Pour les chinois, la peinture n’est pas le reflet du monde, mais le lieu de sa présence réelle. Il ne s’agit pas de décrire le réel, mais d’en manifester la vérité, le souffle.

Par la fenêtre, dans un silence de crêpe, le clapotis immémorial de l’eau. De loin en loin, le glissement d’une gondole et le tintement des cloches, les mêmes sans doute entendus par le maître de musique Antonio Vivaldi.

Voici mon hôte. Affable, entre deux âges, le visage émacié, anguleux. Ses gestes sont lents, suspendus en l’air. Posés sur un guéridon, deux verres à pied et une liqueur de figue.

La discussion s’engage sur la peinture, puis se déplace vers la littérature, la musique, la philosophie, l’éternelle chape de plomb de la société. L’homme manie avec précision l’art de la conversation, où les français excellent, dit-on. Assez vite le temps se dilue dans la pensée.

Je n’avais pas vu s’allumer les candélabres, jetant une lueur auburn sur les boiseries, les aiguières et les porcelaines. L’homme est passionné de culture chinoise et me rappelle ce principe au cœur du Livre des Transformations : “ L’instant de la rencontre, son intensité, sont en correspondance avec la manière dont nous sommes reliés aux principes premiers et il est vain par conséquent, de vouloir s’en rendre maître. Ne vous arrêtez jamais au premier aspect des choses, poursuit-il, aux conclusions faciles, elles ne sont qu’écran de fumée ! Regardez notre ville... Etait-ce possible, aucun rempart, l’eau comme unique protection, et ces merveilles toujours debout… En vertu du principe de mutation, l’équilibre penche à nouveau du côté de l’Asie, mais Venise restera un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Ne soyez pas décontenancé, qui ne se corrige pas risque de se tromper constamment, par ignorance, ou parce que sa perception est faussée. Nous assistons à l’effondrement d’une société, la plus grande civilisation de tous les temps,  comme a écrit un ami qui ne manquait pas d’humour. Début d’un processus qui connaîtra bientôt de brusques accélérations, mais Venise, et ce n’est pas un paradoxe, perdurera… La grande force de la Chine, c’est que l’histoire y tient lieu de religion. Voilà une civilisation du livre qui n’a pas de religion du Livre, pas de dogme, ni Bible, ni Coran. De toutes les anciennes civilisations, c’est la seule intacte. On la dirait sans idée, comme l’eau, elle épouse l’avenir. L’adaptation est au cœur de sa logique… Vous le savez, ici, chaque année, le jour de l’Ascension, en signe d’alliance, l’anneau ducal est jeté dans la lagune… Ainsi tout est mêlé, le ciel, la lumière... Le monde doit être pensé, rêvé et joui en même temps… Oserais-je dire, l’histoire ne se fait pas seule. Il convient de lui donner un coup de pouce de temps en temps… L’influence que conservera l’Occident dans ce monde nouveau sera en partie souterraine, peut-être faudra-t-il un nouveau Marco Polo… Parfois les espions le sont à leur insu… En attendant, ce mouvement est entamé… Nous devons préparer ces temps futurs… Le monde a changé de face, ce qui est visible aujourd’hui l’est à travers un miroir déformant… Vous verrez, tout cela semble complexe, mais ne l’est pas en réalité ; nous en reparlerons très prochainement n’est-ce pas ? dit-il en reposant son verre dans un tintement cristallin. »

Je pris congé et rejoignis le débarcadère. Aube frêle et opaque. Reflets zinzolins et dorures entrelacées des vagues. J’étais frais et dispos, comme après une bonne nuit.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue Salmigondis n°19, été 2002

Claude Monet, Le Palais Contarini, 1908, huile sur toile, Fondation Ernst Schürpf, Saint-Gall.

Commentaires

Ciao amico mio,
voilà le résultat après t'avoir lu. Le Tintoret, Mars et Vénus.
T'es content? Merci pour ces mots, pour Venise et ses vibrations...
T'embrasse!

Écrit par : Bona | vendredi, 06 juin 2008

Tintoret, j'y suis dans sa peinture, en permanence ! Quant à Venus...

Écrit par : Ray | vendredi, 06 juin 2008

Formidable, tu devrais nous en donner plus souvent de cette nourriture là. Bises.

Écrit par : ariaga | vendredi, 06 juin 2008

Les commentaires sont fermés.