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mardi, 13 mai 2008

Le Rire de Poséidon

47629109.JPGTheo marche dans les rues de la ville, c’est le début de l’été. Légèreté partout, les nuages moutonnent. Il imagine les hommes qui vivaient là, il y a trois mille ans. Pas si différents sans doute, avec l’envie d’une caresse sur la peau, d’une fille, du vent… Là, tout le monde court, la solitude en bandoulière, et des mots improbables s’enfuient dans tous les sens, happés par l’air moite. On dirait qu’ils font semblant. Des somnambules. Leurs corps ne sont pas libres, c’est évident. Ils jouent un rôle, mal pour la plupart. Mâchoires serrées, visages fermés. On les a persuadés qu’en allant vite ils seraient gagnants, mais ils ne savent plus pour qui ils courent, ni pourquoi. Bien déguisés pourtant, la contrainte, le faux transpirent sous l’uniforme. Nouveauté postmoderne, ils construisent eux-mêmes leur mise en scène. Avec persévérance, détermination : un bel esprit de corps. Envie de s’asseoir, de silence. D’ailleurs, tout se ralentit dans la tête de Theo, malgré la vitesse autour. Le silence est magique. Le silence est lumière. Je voudrais voir le soleil rouge sang plonger dans la mer, sentir les embruns fouetter mon visage, le picotement viride de la Méditerranée. Partir. Loin de la vie des marionnettes. Il se dirige vers la gare routière. La chance est avec lui. Un autocar part le soir même pour la Grèce. Le prix est abordable. Quelques achats, il ferme son appartement, laisse des messages. Emporte le seul livre qui ne le quitte jamais, Les Illuminations de Rimbaud. Le surlendemain, arrivée à Athènes. Comme un rubis, il a vu miroiter l’Italie, fauve dans la nuit, et la côte dalmate, chapelet d’îles blanches, en pains de sucre posés sur l’eau. A l’auberge de jeunesse, il prend une douche puis part se renseigner sur les bateaux. Atmosphère étouffante de la mégalopole, à croire que toute trace du passé a disparu. Plutôt grise. Décidément toutes ces villes du Sud se ressemblent, asphyxiées par les voitures. Theo cherche une île, pas trop lointaine, pas trop touristique… Spetsai, parfait. La patrie de Poséidon.

725120344.jpgTous les soirs, paraît-il, au coucher du soleil, le géant se lève et avec lui, la tempête. Puis reviennent le calme et la douceur de la nuit. Levée l’aurore aux doigts de rose, le bateau fend les flots. La lumière crépite à gros bouillons. Emeraude des pins parasols, collines trempées dans la mer. Ciel cuivré. Spetsai est en vue. Elle est assise à côté de lui, en train de lire Les Hymnes à la nuit, de Novalis. Il ne l’avait pas remarquée, tellement évidente peut-être. Il lui parle tout de suite. Léonore, française, est venue ici rejoindre une amie. Il avait oublié son pays, sa langue, et voilà, la magie recommence. Il écoute sa voix musicale, bercé par la mer, le jour qui s’efface et cette mélodie qui plante son étrave dans la nuit. Elle est sans doute Circé la magicienne. Ils parlent longtemps. Rendez-vous le soir au café du port. En attendant, il achète une carte de l’île. Le tour n’est pas difficile. Dès qu’on quitte l’unique village, la solitude reprend ses droits, les sentiers serpentent dans les odeurs de basilic. Braiments des ânes, criques couffies de soleil. D’abord revoir Léonore. Il va lui demander de l’accompagner. Au rendez-vous, elle arrive seule, son amie ne viendra pas, invitée à une fête. La nuit tombe mollement. Ils bavardent, dans le ciel safran. Il lui propose, d’accord, je viens avec toi, on part tout de suite si tu veux, c’est la bonne heure pour marcher. Ils cheminent silencieux. Le soir réveille la menthe et le jasmin. Les oliviers se dressent énormes, chenus et aériens en même temps. La terre rouge frange le vert pâle de leurs feuilles. Les criques défilent, frottées par une lune argentée. Envie de s’éloigner le plus possible des clameurs. Silence salin de la Méditerranée. Un archipel se dévoile dans le lointain. Côte en échancrures. Presque minuit quand ils s’arrêtent. La lune inonde la terre et la mer. Tout est calme. Comme un dieu qui dort. Ils se baignent. Les vagues projettent des confettis d’argent, rivières de papillotes au passage des mains. Leurs doigts se croisent. Ils allument un feu sur la plage. Leur peau a cette fraîcheur sucrée. Ils croquent des figues, des abricots. Les palmes d’eucalyptus se rapprochent et se penchent vers eux. Les criquets scandent le silence. La nuit est habitée. Chaque vague vient effleurer les galets, dans un frisson de coquillages. Ils se devinent, léchés par la rougeur des flammes. Elle lui parle, je voudrais faire l’amour avec toi, dans cette solitude étoilée, et peut-être la terre s’arrêtera de tourner, le ciel s’ouvrira comme une vasque immense et une pluie de soleil se répandra sur nous et la vie sera alors ce qu’elle n’a jamais cessé d’être… Leurs corps sont deux ondes de plaisir. La nuit s’approfondit. A un moment, Theo ne sait plus si Léonore est bien réelle, happé dans un univers plus vaste. Ils s’allongent, scrutent les étoiles. Tu connais l’histoire de Tirésias, lui demande-t-elle ? Il a été successivement homme et femme ; un jour que Héra et Zeus se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouvait le plus de plaisir dans l’amour, ils font appel à Tirésias, qui seul pouvait comparer. Il répond que la jouissance de la femme est neuf fois plus forte que celle de l’homme. Héra, furieuse qu’il ait trahi ce secret, le punit  en le rendant aveugle. Zeus alors donne à Tirésias le pouvoir, infaillible, de divination. Il est temps d’interroger ce devin, demande Theo, que nous réserve l’avenir ?

242677118.jpgSoudain, une vague gigantesque, un mur d’eau bouillonnant d’écume, surgit dans un fracas de tonnerre et, d’une seule bouchée, engloutit toute la crique, les enveloppant tous les deux dans une immense goutte d’eau. A peine le temps pour Theo d’entrevoir la barbe, le trident et le rire de Poséidon, à cheval sur l’onde, d’une ardeur juvénile.

Raymond Alcovère, nouvelle parue dans la revue "Vivre en Languedoc-Roussillon", n°12, octobre 2005

Peintures de Frédérique Azaïs-Ferri

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