Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 06 avril 2008

Flaminia

728217190.jpgChère Flaminia

J’ai fini ton portrait aujourd’hui, ta hanche, la pureté de tes jambes, les lignes si sublimes de ton corps, tout y est – et j’ai même réussi à cacher ce qui devait l’être. Ton visage enchanteur aussi, mais j’ai pu le dissimuler. La grâce de ta coiffure, pour le rêve. Ton image sera une trouée dans le temps mais je garderai le secret de ton voluptueux regard. Je te le jure, au nom de mes sentiments, infinis, pour toi, c’est le premier et le dernier tableau de la sorte que je peindrai. A ton image, unique, irréel - comme ta beauté est irradiante, bouleversante. Aucune femme ne m’a transporté aussi loin dans l’univers des sens ; ma vie à tes côtés :un vertige inespéré. Un jour, l’Inquisition ne sera plus qu’un mauvais souvenir - encore que j’en doute parfois - alors tu resplendiras comme tu le mérites, tu seras l’admiration du monde ; mais pour l’instant ce tableau doit rester caché. Il sera une fenêtre vers le ciel, un  L’art de la dissimulation permet seul d’exister dans ce monde obtus et fermé… Tu sais combien j’aime les paradoxes du visible et du caché, qui regarde et qui est regardé : en réalité le caché est le visible et réciproquement. Quand tout a commencé, mon talent était d’imiter le réel ; sens de l’observation, justesse, précision du détail m’ont gagné la reconnaissance, l’admiration de ce prince. Pressentait-il que son règne serait marqué du sceau de la fatalité et que, peut-être, grâce à moi, lui et les siens vivraient longtemps dans la mémoire des hommes ? J’ai été son double en quelque sorte (comme Rembrandt a été le double de lui-même), son confident. Nous avons si longuement parlé, sa simplicité malgré les apparences m’a aidé à vivre, à comprendre le monde derrière sa façade opaque et rugueuse. En observant le réel je l’ai vu se déplacer, se transformer. D’autres vérités sont apparues… Depuis, je cherche où peuvent me mener ces déplacements successifs. La surface du tableau devient un miroir, un point d’interrogation, un abîme… Pourquoi m’en aller alors que j’étais heureux près de toi ? J’y suis contraint bien sûr. J’écris ces mots la mort dans l’âme. J’ai tout fait pour retarder ce départ, mais tu le sais, ma naissance ne m’a pas permis d’être libre. Toute ma vie, j’ai dû accepter des compromis, suivre ce prince, voyager et ainsi croiser ta route, cara mia. Je voulais te dire Flaminia adorée, j’ai vécu ici en Italie à tes côtés le meilleur de mes jours, le plus sacré de mon existence. Combien l’Espagne me paraîtra triste après toi, ces après-midi dans la douce lumière romaine, les parfums mauves des jacarandas, le velours du soir au son des mille églises. Tu seras dans mes pensées chaque jour, jusqu’à celui béni où je reviendrai.

         A toi, pour toujours, Diego

Raymond Alcovère, Nouvelle parue dans La licorne d’Hannibal, n°6, mai 2004

Les commentaires sont fermés.