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lundi, 24 décembre 2007

Ca ne te dérange pas ?

00a0af4e1b1c017ef7f1ff626d11612e.jpgVeille de Noël, il est presque dix-sept heures. Sa maîtresse l’appelle au bureau. Elle veut lui parler, tout de suite. Fin d’année pénible, il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, retrouver sa femme, ses enfants, des situations simples. La famille, c’est justement quand on connaît d’avance les réponses non ?

 Tout oublier, même Evelyne. N’empêche, mieux vaut rester prudent. Elle ne l’a jamais menacé, mais il n’a pas confiance en elle. Lui, le mari irréprochable. Puis Evelyne est arrivée. Pas au point de quitter sa femme, quand même. Il préfère laisser l’illusion à Evelyne qu’un jour ils passeront de vraies vacances ensemble, pas seulement un week-end à Barcelone ou une soirée de temps en temps.

Rendez-vous dans un bar de la ville. Elle tient à ces rencontres. Ils changent souvent d’endroit, pour plus de discrétion. Et puis, en parcourant la ville en dehors de chez elle, ils ressemblent à un vrai couple, avec une vie normale.

Le plaisir des débuts s’est dilué, les éternels reproches d’Evelyne le lassent. Elle n’a personne d’autre dans sa vie, lui n’est pas assez disponible. Que va-t-elle encore inventer ? L’angoisse de Noël des gens seuls ?

Il pense à sa femme, toujours là. Elle l’accepte tel qu’il est, avec ses défauts. Ils vivent l’un à côté de l’autre mais heureux, indépendants. Ce désir de fusion, chez les couples officiels c’est déjà ridicule, mais là… Le déranger une veille de Noël ! Ils ne pourront même pas faire l’amour. Cette manie de se voir dans des lieux publics… Une fois déjà, elle lui a fait une scène. Elle voulait le toucher, lui, gêné, avait enlevé sa main. Elle s’était fâchée.

Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure, un de plus. Ils s’embrassent sur la joue. Elle déteste ça. Quand il la sent ainsi, il se crispe encore plus. Elle triture son paquet de cigarettes. Ses mains sont toujours aussi belles, le désir monte en lui, puis il oublie - pas le moment - ils sont venus pour parler. Catastrophe, Evelyne est enceinte.

-  Et que comptes-tu faire, lui demande-t-il ?

-   Voilà, j’en étais sûre ! Qu’est-ce que je compte faire ? Et toi, que comptes-tu faire ?

-    Evelyne…

Il tente de lui prendre une main qu’elle retire aussitôt. Elle commence à sangloter.

-  Je le savais, ne me prends pas pour une idiote, que pas une seconde tu ne te sentirais concerné, tu ne penses qu’à toi, comme toujours. Tu t’es servi de moi, et maintenant ce qui m’arrive t’est bien égal. Parfois je me demande si j’existe vraiment pour toi, si je ne fais pas partie du décor, sortie tout droit de ton imagination, de ta fameuse imagination ?

Est-ce bien à lui qu’elle s’adresse ? Il n’a jamais eu particulièrement d’imagination. Et il pense surtout à sa femme et ses enfants. Mais vu sous son angle, elle a raison, évidemment. Il se sent vidé, que dire, des phrases banales, temporiser, trouver une solution ? Il ne peut y en avoir qu’une…

f9d4f28ffe58be962df4fa67c4848270.jpgIl est abattu, un soir de Noël en plus, la situation est absurde et pourtant logique. Les mots lui manquent. Evelyne s’y attendait. Et si elle lui avait tendu un piège ? Non, elle est surtout malheureuse.

Au bout du rouleau, elle range son briquet et ses cigarettes, laisse de l’argent sur la table et s’en va, silencieuse.

Il esquisse un geste puis la regarde sortir. Dehors, les gens s’activent, emmitouflés. Il flotte cette insouciance joyeuse, la frénésie des derniers préparatifs avant la fête. Il voudrait la suivre, lui parler, mais impossible. Et si elle n’avait jamais existé ? Il a envie d’y croire, ce cauchemar enfin terminé. Elle irait tout raconter à sa femme ? Et pourquoi s’acharne-t-elle justement sur lui, il y a tant de célibataires, si c’est en couple qu’elle veut vivre, avoir des enfants, un pavillon en banlieue !

52f3cfbdcbce47ed4c93e25baf5d9194.jpgAu diable les soucis, il commande un cocktail. A la radio résonne les premiers accords de Honky tonk women. Il sent un air de reproche chez la serveuse venue ramasser la monnaie. Avec ses cheveux retenus par un chignon et ses vêtements à l’ancienne, elle ressemble vaguement à Virginia Woolf. Elle non plus ne doit pas aimer Noël.

Il se lève, se mêle à la cohue, achète un champagne millésimé. A quelles extrémités on se prête pour le frisson de l’aventure ! Evelyne doit terriblement lui en vouloir. Elle est jolie, trouvera un autre tourtereau, aussi naïf, aussi sot que lui ! Il se dit qu’il exagère, lui fera un beau cadeau, il n’est pas un salaud quand même !

Il enfourche sa moto, un peu flottant. Le voilà chez lui.

Catastrophe, la voiture d’Evelyne est garée devant la porte. Il sent qu’il ne maîtrise plus rien, que faire, s’enfuir ? Ses enfants l’ont vu, lui font des signes. Tant pis, se dit-il, je suis crucifié, la partie est jouée !

Sa femme l’accueille en souriant :

- J’ai invité une collègue de travail que tu ne connais pas. Noël la déprime un peu, ça la changera et nous aussi… Ca ne te dérange pas ?

 

Raymond Alcovère, nouvelle inédite

Photos de Gildas Pasquet

Commentaires

On ne s'attend pas à cette chute,
d'où la surprise ...
Bravo,
et belles fêtes qui commencent.

Écrit par : Mireille Disdero | lundi, 24 décembre 2007

Quel superbe cadeau de Noël, et tellement unique.Ce fut un vrai régal de te lire. Merci mille fois. Je te fais mes meilleures bises de Noël.

Écrit par : ariaga | lundi, 24 décembre 2007

"Il entre au Bar du Musée. La voilà, au fond, le teint pâle, cigarette allumée entre les doigts. Il sait qu’il va passer un mauvais quart d’heure (...)"

Et on le comprend, parce que pour commencer il va écoper d'une amende de 68 euros pardi!

Écrit par : P.A.G L'Ami du Désastre | mardi, 25 décembre 2007

Excellent, bravo !
J'arrive trop tard pour te dire "joyeux Noël" mais on peut essayer "bonne année"...

Écrit par : fuligineuse | mercredi, 26 décembre 2007

Ah ah très bon, on attend la suite :-))

Heureuse année 2008 à toi.

Écrit par : Marie | jeudi, 27 décembre 2007

Merci, amusant de voir Janine sur ton blog, avec qui je participe au magazine de "Autour des auteurs" et à un roman collectif sur mai 68 !

Écrit par : Ray | jeudi, 27 décembre 2007

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