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vendredi, 21 septembre 2007

Le silencieux

C’était le mois de juin et l’air du soir avait absorbé la moindre aspérité de l’atmosphère. On avait mangé dehors. Nos amis partis, on s’est retrouvés, Elena et moi, assis dans le jardin, à seulement goûter le silence. Ensuite, on est montés et on a fait l’amour sans échanger un mot, comme dans un rituel paisible et dérangeant. Elle s’est endormie, puis je suis redescendu.

C’est ce soir-là que je suis parti. Persuadé, que ce calme, le départ de nos amis puis notre étreinte étaient le prélude à un plus profond silence, dont j’avais besoin. Notre désir de liberté nous avait rapprochés, deux ans de vie commune l’avaient conforté. L’histoire pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre, c’était notre contrepoint, le piment indispensable.

Je ne ressentais pas d’émotion particulière, sinon un sentiment de solitude et le désir d’être fidèle à mes engagements. Je fis une lettre, courte mais limpide. Mes arguments préparés, j’éprouvais un certain plaisir à les voir s’inscrire sur le papier. Jamais je n’avais vécu aussi longtemps avec une femme, c’était la raison de mon désir d’évasion. Pour le reste, peu de choses à lui dire. Une règle tacite entre nous : ne jamais évoquer le passé.

J’ai toujours aimé les situations nettes, détesté les adieux dans les gares. Je lui demandai de venir chercher mes affaires en son absence. Pourquoi pas, si c’est ta volonté, me répondit-elle, laconique. Nulle trace d’impatience, d’animosité, ni ressentiment. Mon amour-propre que je n’attendais pas en si bonne place, reçut sa première pique. Puis, par cette habitude absurde de tout raisonner qui ne me quitte jamais, j’en conclus à une certaine élasticité du réel, quoiqu’on pense.

Les jours passèrent, un doigt sur les lèvres. A chaque circonstance qui nous mettait en relation, elle affichait la même tempérance, une parfaite urbanité. Au lieu de me rassurer, cette attitude m’exaspérait.

A la fin août, des amis nous invitèrent. Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons, entourées du parfum des violettes et des saveurs de prunes. Au loin une mer opale. Et Elena plus resplendissante que jamais, diserte, enjouée. A tel point que, un moment seuls, je lui en fis la remarque.

Pour toute réponse, elle éclata d’un rire pulpeux et cristallin, irruption soudaine dans la placidité de l’été finissant d’une de ces boursouflures du réel que l’on rejette, alors que mieux vaudrait s’y attarder. Hoquetant encore, elle tourna les talons. Ma perplexité augmenta. J’avais cru jouer et j’étais jouet. Le reste de la soirée, elle se montra si gaie, si familière avec tout le monde, en un mot si triomphante que je me sentis grugé. Un détail m’avait sans doute échappé.

9d5547f44d69b91593cb352839598efc.gifUne semaine plus tard, sous un prétexte lambda, je l’invitais chez moi. Je n’avais rien fait de mon été, sinon dénicher cette bicoque battue par l’océan, non loin des falaises, comme dans Le fantôme de Madame Muir. Un endroit idéal pour écouter le vent lancinant mugir et oublier le reste de ma vie, sa vacuité, tous mes projets avortés. Etre inutile et tranquille définitivement, comme l’a rêvé Pierre Autin-Grenier. Tout près de ces falaises gigantesques et leur dénivelé vertigineux, avec le vacarme sourd du ressac et le piaillement concentrique des fous de Bassan. Mélange parfait de sauvagerie et d’isolement.

Elle arriva enveloppée par l’orage. Une pluie diluvienne brassait l’atmosphère par vagues, claquant le sol comme un fouet.

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- C’est le bout du monde, soupira-t-elle en arrivant. Il n’y a que toi pour imaginer un endroit pareil !

- Mon imagination ne s’arrête pas là, rassure-toi ; Les Hauts de Hurlevent  m’ont toujours fasciné, ces pays imbéciles où il ne pleut pas ne sont pas faits pour moi !

Hélas, ces joutes oratoires ne m’amusaient plus. Exaspérante vie de couple, qui ressemble toujours peu ou prou à un combat singulier, duel à fleurets mouchetés dans le meilleur des cas. J’en étais loin maintenant.

Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui demander les raisons de sa désinvolture, cette légèreté. A croire que rien n’était arrivé…

- Mais c’est d’une simplicité biblique, me répondit-elle, je t’aime, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Quand tu es parti, je n’ai pas voulu aller contre ta volonté. Heureuse avec toi, je serais heureuse sans toi, puisque c’était ton désir.  Malheureusement, la mécanique s’est déréglée. Tu semblais préoccupé, rongé par l’inquiétude, les remords, que sais-je ? A te voir ainsi perdu, hagard, une blessure secrète, de plus en plus vive, s’est inscrite en moi. Je ne te comprenais plus, et donc je ne me comprenais plus. A chacune de nos rencontres, le trouble augmentait. Qu’était devenu l’homme conquérant et dominateur que j’avais admiré ? Cette souffrance, cette impossibilité de vivre, je n’ai pas pu les supporter. Aujourd’hui, j’ai atteint la limite…

0e3272d767fe83d25d8ab00fc186c3f2.jpgElle sortit un revolver muni d’un silencieux et tira trois fois dans ma direction.

Commentaires

"A la fin août,(...) entourées du parfum des violettes "

pas de violettes fin août; seulement au printemps et, parfois, en automne!

Écrit par : P.A.G le Nouvel Observateur | vendredi, 21 septembre 2007

Bon, qu'est-ce que tu verrais, fin août, comme parfum (j'ai jamais été bon en sciences-nat) ?

Écrit par : Ray | vendredi, 21 septembre 2007

Ah, je sais pas, moi; peut-être des fragrances d'andouillettes grésillant au fond d'un poêlon, non ?

Écrit par : P.A.G le Timbré | vendredi, 21 septembre 2007

Et dans le genre plus... végétal ?

Écrit par : Ray | vendredi, 21 septembre 2007

J'ai trouvé (grâce à Bona !) : les clématites : j'aime ce mot, dans lequel il y a clémence, et puis on imagine des fleurs qui tombent, comme des stalactites !

Écrit par : Ray | vendredi, 21 septembre 2007

Oui, mais la plupart du temps, les clématites ne sentent rien, alors que l'andouillette grésillant au fond d'un poêlon... Et puis on peut toujours faire tomber l'andouillette.

Écrit par : Christian Cottet-Emard | vendredi, 21 septembre 2007

Ah ! L'andouillette de l'Étoile, place du Pont, regorgeant de petits oignons, après un pot de blanc… Mais je vous parle du temps où P.A.G lisait sans lunettes et où l'Étoile existait encore ! Qu'en ont-ils fait ?

Écrit par : J.-J. M. L'ami du désastreux | samedi, 22 septembre 2007

Tu es injuste, il n'est pas mal sur la photo !

Écrit par : Ray | samedi, 22 septembre 2007

Pourquoi pas des roses ?

Écrit par : gazelle | samedi, 22 septembre 2007

Ah bravo. Maintenant ça va sentir l'andouillette à la rose !

Écrit par : Christian Cottet-Emard | samedi, 22 septembre 2007

D'inodores clématites, de pâles roses!…
Non, moi j'en pinçais gentiment pour l'andouillette mais à la rigueur et pour tenter de mettre tout le monde d'accord, je verrais bien l'affaire comme ça :
"Eclatante journée d’été à la campagne, une trentaine de personnes allant et venant sous les frondaisons, entourées du parfum des cohiba et des saveurs de bolivar."
Par les temps qui courent ça t'aurait en plus un petit côté frondeur pas négligeable à mon sens.
Alors ?

Écrit par : P.A.G le Fumeur d'Éternité | samedi, 22 septembre 2007

Ca me va bien, en plus la poésie des "Montecristo" "Ramon Allones" et autres "Hoyo de Monterrey" me va droit au coeur !

Écrit par : Ray | samedi, 22 septembre 2007

Le délicieux « Petit bouquet » de Partagas, un court figurado, aurait pu faire l'affaire mais la production a été arrêtée.

Écrit par : Christian Cottet-Emard | samedi, 22 septembre 2007

Ce petit bijou m'avait échappé, heureusement que j'ai fait un retour en arrière...Je t'embrasse.

Écrit par : ariaga | mercredi, 26 septembre 2007

Les commentaires sont fermés.