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mardi, 14 novembre 2006

Un lieutenant de Garibaldi

medium_s000110.jpgArrivé en Sicile depuis quelques heures seulement, je m’apprête à passer ma première nuit dans une bâtisse du XVII ème - murs ocre, tourelles et pignons en encorbellements -, au terminus d’une allée de cyprès. Le bateau de Gênes retardé par une tempête, j’ai trouvé les hôtels à Monreale complets. Au moment de retourner à Palerme, le patron du restaurant me propose de passer la nuit dans la maison de son père, grand amateur de littérature française. Tout près, à la sortie de la ville. Le vieil homme me reçoit avec simplicité. Un lettré, parlant très bien notre langue. La conversation chemine de Cendrars à Voltaire, en passant par Buzzati et Lampedusa. Comble de bonheur, nous dégustons une sublime liqueur de figues. Je n’ai pas encore découvert les montagnes asséchées et la splendeur baroque de l’île mais elle est déjà là, dans cet intérieur lambrissé et l’intelligence de mon hôte.  Peu après minuit, il me conduit à ma chambre, dans une aile éloignée du château, à travers un dédale de couloirs mal éclairés. Au moment de se quitter, scrutant mon visage et manifestement impressionné, il avoue que je ressemble trait pour trait à un de ses aïeuls qui s’est illustré lors de l’unité italienne. Rompu de fatigue, je balbutie je ne sais quelle banalité avant de prendre congé.

Chambre tapissée de boiseries, livres et tableaux anciens. J’ouvre la fenêtre. Un grand calme règne sur la campagne environnante. Pas le moindre souffle de vent. Reflets vif argent des oliviers figés dans le silence. Au loin scintillement des lumières de Palerme, dessinant le port. Miracle, une nuit d’été sur les bords de la Méditerranée. Enveloppé dans cette béatitude, je tombe de sommeil et m’endors aussitôt dans un lit très haut, à l’ancienne.

Là commence un rêve agité. Dans le port de Palerme, au milieu d’une foule bigarrée et tonitruante, dominent Les Chemises rouges, les troupes de Garibaldi. Tout le monde attend avec impatience, exaltation même, l’arrivée d’un bateau. Vers midi la goélette accoste, avec à son bord, tel un sémaphore, Alexandre Dumas. Il reçoit une immense ovation puis l’accolade de Garibaldi. Ôtés les barils de rhum, dans la cale de l’Emma, sous un double fond, surgissent quatre mille fusils. La liesse de l’assemblée redouble.

Je suis un des lieutenants de Garibaldi. A ce titre j’ai la chance de serrer la main de l’illustre écrivain. A près de soixante ans il vibre d’une ardeur juvénile. La cargaison déchargée, notre délégation quitte le port sous les vivats, requinquée par ce soutien moral et logistique.

Je me réveille troublé, encore dans le rêve. Un rayon de lumière glisse à travers les volets. Ma mémoire cherche le fil des événements. Quelque chose dans la pièce a changé. Sa disposition, les tableaux sont identiques mais mes vêtements ont disparu. D’autres ont pris leur place. Un homme jeune, que je ne connais pas, entre dans ma chambre, surexcité : “ Ca y est, le bateau est annoncé, dépêche-toi !  “ J’arrive tout de suite ” ! C’est après avoir prononcé cette phrase que je me rends compte, je me suis naturellement exprimé dans la langue du pays. Ce sera ma dernière réflexion de ce genre. Nous partons tous les deux à Palerme pour accueillir Alexandre Dumas avec Les Chemises rouges de Garibaldi.

Cette nouvelle (ici remaniée) a paru dans la revue Sapriphage n°14, en juillet 1992

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