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dimanche, 09 octobre 2005

Le monde n'est pas si réel

 

A Lisbonne on a l’impression d’être les derniers rescapés d’un monde en train de s’effacer. Au début on tente un effort désespéré pour garder la tête hors de l’eau, mais ce monde est déjà englouti, bien vite on n’essaye plus. On flotte hors du temps et dans cette éternité on rêve et dans cette éternité on est heureux. Et ce voyage jusqu’à un certain point on ne peut le faire que seul. Comment j’ai rencontré Juliette, pourquoi nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, ça restera un mystère. Avec ses yeux profonds et sombres, sa façon d’enfouir sa beauté sous un masque, elle était un peu à côté d’elle-même. Ca me plaisait. Nos premiers rendez-vous de travail, je les attendais avec l’impatience des amoureux. Un jour de février d’une luminosité frêle et coupante, au lieu de rester au bureau, elle eut envie d’aller à la mer. Dans un ciel Véronèse, les mouettes s’en donnaient à cœur joie. On les voyait plonger dans l’eau, à nous frôler. Longue promenade sur la plage, en bavardant. La conversation, comme la douceur du temps, s’enroulait inépuisable. Le gris du sable tamisait le céladon des vagues. Au bout d’un temps elle s’est mise à me parler comme personne ne l’avait jamais fait. J’étais devenu transparent. Les barrières érigées depuis des années, en quelques phrases, réduites en poussière. Elle me lançait un cri d’amour, un cri éperdu d’amour. Je ne pouvais que la prendre dans mes bras. La suite s’est déroulée en rêve. Une brume mélancolique, la ville vide ou presque, les silhouettes en lignes d’ombres. J’étais léger, amoureux, aérien. Il flottait un peu de la lumière des anges. Une atmosphère d’ouate. On s’est revus. A faire l’amour dans des endroits saugrenus, sur des canapés, par terre, comme des amants. Sa carrière professionnelle la préoccupait avant tout, mais elle s’attachait de plus en plus à moi. Je rencontrai Lucie peu après. Incomparablement plus sensuelle que Juliette, elle ne s’embarrassait pas de justifications. Quand elle voulait quelque chose, elle le prenait. Elle n’avait pas besoin de beaucoup de mots, les maniait avec ironie. C’est amplement suffisant. Pour me détacher de Juliette, je proposai à Lucie de partir une semaine à Lisbonne. On se sent tout de suite heureux dans cette ville, heureux et prisonnier. Englué dans le temps, et libéré. Lisbonne c’est un rêve de Cézanne. Un désordre de toits, de mosaïques bleues, un labyrinthe d’azulejos. De toutes parts la ville descend vers le Tage. Même perdu dans l’Alfama, dans l’enchevêtrement des collines, on aperçoit cet immense bras de mer. Lisboa existe à peine et flotte toujours, indécise, dans cet état de fuite, vers l’océan. Nuits lisboètes, Lucie si désirable. Sa peau de satin au goût de figue et de gingembre. Hors saison, l’hôtel Borges, dans le Chiado, était presque vide. On faisait l’amour dans la lumière neigeuse et le vent saugrenu de l’après-midi. En elle je traversais un tableau de Manet et ses teintes superposées. Je savais que Juliette pensait à moi. Et il me fallait aussi m’échapper de l’emprise de Lucie. Un jour, flânant dans la Baixa, le cœur havane de la cité, je m’installai au café Il Gato, Rua da Saudade pour écrire une lettre à Juliette. Elle m’en voudrait d’avoir été aussi léger. Je descendis seul un matin au restaurant de l’hôtel, Lucie dormait – même dans cette ville qui porte à l’insomnie, elle dormait. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite tant il se fondait dans le décor mais un des serveurs avait largement dépassé les quatre vingts ans. Hiératique dans son costume blanc, il marchait avec une lenteur infinie, en somnambule, loin de tout, de la vie des hommes, perdu dans je ne sais quelle rêverie. Le monde n’est pas si réel finalement, c’est avant tout une pantomime. A regarder déambuler cet homme, je savourais un bonheur parfait, seul, sans Lucie, sans Juliette, dans cette ville de pluie et d’eau. Cette ville et sa couleur de vinho verde, où tout finalement est plus simple qu’ailleurs, parce qu’on n’y triche pas. Avec Lucie, je savais qu’un autre aurait pu être à ma place. Tout aurait été pareil ou presque. C’est ce que je compris ce matin-là, devant ce rescapé d’un autre âge, oublié par la vie. Il allait sans doute se réveiller tout d’un coup, rentrer chez lui, refermer la porte sur ce cauchemar. A mon retour en France, alors que l’avion plongeait dans un ciel grenat, pourquoi se décider ? Je retrouvais Montpellier et sa douceur. Lucie me quitta. Je la laissais partir sans regrets. Ce dérèglement de tous les sens, la splendeur inouïe de son corps rendaient bien pales les tentatives de Juliette pour s’accrocher à moi. Je ne supportais plus ses reproches incessants, pourquoi j’étais parti, pourquoi je n’étais pas ceci ou cela. Ma vie n’avait pas de sens, mais en fallait-il absolument un ? Même la peur de la solitude ne pouvait me retenir auprès de Juliette. D’ailleurs de solitude il ne pouvait plus être question. J’avais envie d’être loin, c’est tout.

21:50 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

(rien à voir) Mais bon connais tu Lyzane Potvin, toi qui apprécies la peinture à sa juste valeur!?? Bon j'ai mis un lien dans mon blog dans la note d'hier, si ça t'intéresse viens voir.

Tchoooo.

Écrit par : Insolent Verlaine | dimanche, 09 octobre 2005

Ce rescapé d'un autre âge, cette atmosphère étrange me rappellent Joao Cesar Monteiro. C'est bien beau...

Écrit par : Alina | dimanche, 09 octobre 2005

Merci Alina, je connaissais pas ce cinéaste. Le rescapé d'un autre âge était réel bien sûr (en 1993). Verl, j'ai été voir ta peintre, quel coup de poing ! Je rajoute que c'est dans ta radioblog (qui change souvent) que j'ai pu réécouter il y a quelque temps "Me and Bobby Mac Gee), à plus !

Écrit par : Ray | lundi, 10 octobre 2005

... je comprends qu'on ait envie d'être loin de tout, à commencer par soi, parfois...

Écrit par : Calou | mardi, 11 octobre 2005

Les commentaires sont fermés.